« Album de famille avec portraits d’inconnus » de Vicomte de Lascano Tegui.

Album de famille avec portraits d'inconnusLe 8 juin 1900, un accident de chemins de fer tragique survient à Abbeville.  Michael Bingham, un agent d’assurance anglais, y survit miraculeusement.  L’entreprise d’assurance pour laquelle il travaille le charge alors de faire des investigations sur les morts qu’a occasionné cet accident.  En cherchant dans la généalogie des disparus ce qui pourrait justifier après-coup leur mort accidentelle, la compagnie espère trouver ainsi les mécanismes qui y président et donc, en évaluant mieux le risque, augmenter ses marges bénéficiaires.  Vingt ans d’un travail acharné plus tard, alors qu’il apporte son volumineux rapport au siège de l’entreprise qui l’emploie, Michael Bingham constate que celle-ci avait fait faillite vingt ans plus tôt, peu de temps après lui avoir confié sa mission.  Il devient fou et jette ses notes au vent.  Le narrateur, témoin de cette scène, réussit à sauver six de ces dossiers.  Et ce sont ceux-là qui nous sont ici donnés à lire.

Il lui vint une idée de génie, et il décida d’acheter la volonté populaire. […]  Les veilles d’élection, il s’assurait son capital électoral en fournissant à chaque votant l’une des bottines – la droite ou la gauche -, avec la promesse de compléter la paire s’il était élu.

Peignant les généalogies de ces six disparus, c’est toute une humanité qui se découvre à nous.  Où l’on rencontre entre autres des députés, des banquiers, des vagabonds, des coiffeurs pour dame, des bandits de grands chemins, des graveurs atteints de strabisme ou des plieurs de serviette.  Et cette faune humaine, notre Vicomte la raconte telle qu’elle est, sans fards, délicieusement retorse, facétieusement cruelle, joyeusement lucide et perfidement juste.  Dans un éclat de rire permanent et irrésistible.

Où se trouvaient les érudits qui sauraient lire entre les lignes de son manuscrit, qui n’était ni limpide, ni destiné aux somnambules, ni susceptible d’intéresser les fossoyeurs?

Entre ses lignes se devine un projet qui, s’il est directement lié aux peintures enlevées de ses personnages, la déborde par les dispositifs d’écriture qu’il met en place.  Car, peu à peu, à sa lecture attentive, par delà les éclats de rire qu’il convoque, le texte du Vicomte célèbre une magnifique impossibilité.  Celle de détacher du magma commun de l’humanité une parcelle d’individualité qui puisse s’en détacher irréductiblement.  Et pour ce faire, une écriture devait être trouvée.

Une écriture incapable de mentir pour son propre compte, mais capable d’endosser tous les mensonges de l’humanité.

Vicomte de Lascano Tegui, Album de famille avec portraits d’inconnus, 2014, Circé, trad. Séverine Rosset.

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