« Argent » de Christophe Hanna

 

Il n’est pas aisé de collecter, même dans son entourage proche, des données relatives à l’argent. Ce que chacun gagne ou dépense, les moyens précis que l’on met en branle pour « gagner sa vie » ou pour « en profiter » restent bien souvent des sujets tabous, même – voire surtout – dans le cadre amical ou familial. Ne demeurent alors disponibles pour approcher cette question que des éléments macroscopiques (des statistiques nationales par exemple) ou un ensemble de données réduit à un échantillon très étroit.  Cela alors même que l’argent s’est vu octroyer peu à peu un rôle absolument central dans nos existences.

Christophe Hanna, écrivain, a questionné ses proches, puis des moins proches, sur leur relation à l’argent au sens large : combien ils gagnent, ce qu’ils dépensent et pour quoi, comment ils formalisent ce rapport à l’argent, ce qu’ils en attendent, comment ils voient eux-mêmes leur conditions matérielles et celles des autres, etc. Pour chacun qui s’est prêté au jeu (selon des modalités parfois fort diverses), il a donné un nom composé du prénom de la personne suivi du montant mensuel moyen des ses revenus, sans jamais faire référence explicitement à l’identité précise de la personne (même si, contexte aidant, on peut souvent deviner qui se « cache » derrière quel surnom: on sait ainsi que Christophe254 est bien Christophe Tarkos). Chaque chapitre aborde un segment particulier du revenu moyen (d’abord 200-400, ensuite 400-600, puis 600-800, et ainsi de suite jusqu’à >4000) par le travers des témoignages de ceux dont le revenu se situe entre ces limites.

Christophe Hanna rend l’argent visible. Ni concept, ni élément statistique, l’argent est envisagé ici sous le double plan du concret et du subjectif. Alors qu’une analyse sèche et fondée exclusivement sur le chiffre aboutit à une « vérité » qui parait de laboratoire, les éléments constitutifs de la méthode de l’auteur (la revendication de la subjectivité, sa formalisation, sa mise en scène esthétique, son « style », etc.) font bien plus que donner à l’objet du livre une « teinte originale » ou « personnelle ». Ils lui donnent, enfin, une réalité. Et là où on ne supposerait trouver que du « sonnant et du trébuchant », non seulement il introduit de « l’affect » mais il démontre aussi que ce n’est qu’à partir de « l’affect » que le « sonnant et trébuchant » peut être compris.*

Christophe Hanna, Argent, 2018, Amsterdam.

*Et en plus, le milieu de Christophe Hanna étant « riche » en poètes, on y découvre aussi ce que peut « rapporter » la poésie…

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