« Attentats-suicides » de Talal Asad.

Mais comment peut-on prétendre savoir ce qui traverse l’esprit d’un assaillant avant qu’il ne se suicide? Tout récit accrocheur sur le suicide repose sur l’intérêt qu’il suscite en spéculant sur les états intérieurs du suicidé. La mystification du suicide comme pathologie ne fait qu’alimenter le fantasme de pouvoir accéder à cette dimension.

L’immense majorité des livres qu’on a vu fleurir ces dernières années sur la question de l’attentat-suicide se présentaient comme des tentatives de répondre à la question des ses motivations profondes. Que ces tentatives aient été honnêtes (la question est, oui, vraiment intéressante) ou simplement putassières (l’attentat-suicide, ça fait vendre du bouquin), elles s’articulaient toutes autour de notre incompréhension et de notre fascination face à un acte qui nous paraissait en rupture radicale avec, au choix, notre mode de vie ou notre mode de pensée. Résolument envisagée sous l’angle du choc des civilisations – même si c’était pour déclarer être en rupture avec l’évidence présumée de son constat -, toujours, mais sous diverses formes, la thèse reposait d’une part sur l’existence de raisons précises qui auraient pu expliquer l’acte, d’autre part sur la possibilité de pouvoir les connaitre.

Mais une chose demeure particulièrement intrigante : l’ingéniosité ainsi déployée par les discours libéraux pour humaniser des actes inhumains.

La réflexion de Talal Asad ne part pas de l’attentat-suicide. Il part des discours qui ont été façonnés sur lui. Á travers une double démarche, d’un côté il entend démontrer l’impossibilité de connaitre vraiment les raisons de ce phénomène particulier, aussi intriguant et fascinant soit-il, et d’un autre, via les erreurs qu’il décèle dans leurs recherches parfois obstinées, il tente de saisir les raisons même, non de l’acte, mais de la recherche de ses causes. D’où vient l’horreur que tous nous ressentons face aux représentations visuelles ou verbales des attentats-suicides alors même qu’instinctivement nous comprenons que celle ressentie face à des actes de guerre « communs » ne lui est apparentée que de loin? Notre assimilation de l’attentat-suicide à un sacrifice ne revient-elle pas à l’investir d’une signification chrétienne ou post-chrétienne qui, si ses motivations apparentes ou sous-jacentes montrent un rapport évident avec l’islam, lui offre alors un modèle d’explication schizophrénique?  Toutes questions – et bien d’autres – dont la façon même avec laquelle on cherche à y trouver des réponses éloigne d’une quelconque solution. Derrière ces questions psychologiques, morales ou politiques et les impasses auxquelles y mènent nos modalités de recherche s’en logent d’autres, anthropologiques celles-là, sur lesquelles ce livre offre par contre un éclairage absolument essentiel.

Si un fait demeure inconnaissable, du moins nous reste-t-il nos tentatives pour chercher à y atteindre. A défaut de pouvoir connaitre vraiment le fait qui les fonde, pouvons-nous alors mieux nous connaitre nous-mêmes…

Talal Asad, Attentats-suicides, Questions anthropologiques, 2018, Zones sensibles, trad. Rémi Hadad.

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