« Au pays de la fille électrique » de Marc Graciano.

 

 

Au pays de la fille électrique

A force de considérer l’originalité comme un paradigme cardinal de l’art, d’aucuns n’en voient plus que cet aspect et s’enferrent dans une forme de fuite en avant se voulant toujours plus radicale. En rupture, voire en ban, contestateur, l’acte artistique se pense alors d’abord uniquement en relation avec sa réception future. Il doit faire neuf. Il doit choquer. Il doit être audacieux. Malheureusement, très souvent, ce qui n’en devait être qu’un des moyens devient l’unique fin. S’oubliant dans sa seule quête d’originalité, forcément transgressive, l' »artiste » s’englue dans cette seule intention, qu’il contribue alors à ériger en banal procédé – et quoi de plus ironiquement absurde que de faire verser dans la procédure ce qui, par définition, se proposait de l’en extraire. Mais parfois, rarement, l’extrême audace, car nécessaire et servant un propos qui lui préexiste, permet de faire aboutir, comme miraculeusement, un projet qui tout à la fois la subsume et la légitime.

Au pays de la fille électrique s’ouvre sur une scène d’une absolue violence : le viol d’une jeune femme par quatre hommes dans un hangar. Contant par le menu, sans pudeur aucune, au plus près des sévices, d’un réalisme cru, sans la distance que pourrait instaurer une bancale esthétisation de l’acte, Marc Graciano plonge le lecteur d’emblée dans la réalité d’une horreur sans nom. Passée l’abjection de ce prologue éreintant, écrit d’un bloc, sans point, rythmé par des « et » incessants, nous retrouvons en 84 scènes – où c’est le « puis » qui scande la phrase – la jeune fille errant par les routes, en direction de l’océan. Le roman se clôturant sur un épilogue dont nous ne dévoilerons rien.

et elle possédait un petit nez écrasé et dévié à sa base, et elle possédait, sur la lèvre inférieure, une mince cicatrice qui serait restée invisible si la pâleur de sa cicatrice n’avait pas contrasté avec le hâle de son visage, et ses yeux étaient bleus comme le ciel et continuellement brillants et comme électrisés, et son regard semblait si perdu à tous ceux qu’elle croisait sur sa route que, lorsque qu’ils l’observaient passer, ils avaient l’impression qu’elle ne les voyait pas, ou que, même, elle aurait eu la bizarre certitude, telle elle n’aurait pas existé, que c’étaient les autres qui ne la voyaient pas.

Aux antipodes d’une simple volonté de marquer le coup, en heurtant plus que d’autres, Marc Graciano parvient à nous enserrer dans les fils d’un projet d’une audace et d’une ambition rares. Comment donner une consistance et un sens autre à la violence du monde? Qu’est-ce que la pureté? En les abordant de front, en leur offrant des contrastes inédits – dont le lecteur est lui-même un acteur -, il offre à ces questions des développements radicalement neufs. Car sous la crudité des faits qu’il évoque se loge une subtilité, un art de la nuance, qui fonctionne d’autant mieux que ces effets ne sont décelables qu’en passant le filtre de notre écœurement premier. Ainsi s’aperçoit-on que les quatre agresseurs peuvent préfigurer un assemblage archétypal du violeur tout entier résumé… dans leurs type de chaussure. Ou que cette jeune fille serait l’image idéale que tout homme peut se faire de la beauté et de la grâce féminines. Que la nature évoquée n’est jamais inviolée. En donnant au lecteur un accès brut et directement confrontant au réel, tout en ciselant finement un langage pour en rendre compte, le contrastant mais sans apprêts, l’auteur bouge légèrement nos lignes de sa perception. Marc Graciano est l’un des plus impressionnants magiciens actuels du langage. Magicien au sens premier. C’est-à-dire de ceux qui, maniant des outils et des matériaux dont nous disposons tous, parviennent à en faire sourdre, on ne sait jamais vraiment comment, quelque chose d’unique et de précieux.

Marc Graciano, Au pays de la fille électrique, 2016, José Corti.

Les bruits accompagnant cette chronique ont été enregistré lors des Glaneurs sur Musique 3, une émission pilotée par Fabrice Kada, mise en onde par Katia Madaule et squattée, ce soir là, par Septembre Tiberghien et Edgar Szoc.

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