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« Brand’s Haide » de Arno Schmidt.

l’homme est bizarre, Schmidt inclus…

1946 : alors qu’il vient d’être libéré d’un camp de prisonniers, le dénommé Schmidt est confié aux « bons soins » d’un instituteur d’un village reculé de la lande de Brand. Celui-ci l’installe dans la remise à outils d’une maison déjà occupée par deux autres réfugiées, Lore et Grete. Alors qu’il tente de profiter de ce séjour forcé dans un lieu autrefois fréquenté par le grand auteur romantique Friedrich de la Motte Fouqué pour travailler à l’écriture de sa biographie, il doit aussi, en compagnie des deux femmes dans l’Allemagne exsangue de l’après-guerre, lutter pour sa survie. Peu à peu, sans doute la faim et l’amour aidant, l’univers merveilleux de l’auteur romantique imprègne le misérable logis et la forêt proche.

: demande à un petit hérisson sur la route s’il veut devenir meilleur ou plus intelligent : il aura un sourire ironique ; mais chuchote plein de promesses : veux-tu devenir plus puissant?!!! : hé, hé, comme ils brillent, les quinquets!!)

Certes, Brand’s Haide est l’occasion, pour Schmidt, le personnage comme l’auteur, d’une critique acerbe de l’Allemagne défaite. Les fonctionnaires, s’ils en dissimulent les attributs extérieurs, sont des ersatz nazis, les gens d’église déguisent leur soif de puissance d’une pudibonderie mâtinée de bêtise et les paysans engraissent leur plaisir satisfait de ce qu’ils soutirent aux réfugiés. La plume schmidtienne est crissante et son encre mordante.

Les abrutis! : la liberté relevait la tête, et eux se trituraient les mains, comme terrorisés devant un revenant!

Mais, dans Brand’s Haide, comme dans ses autres oeuvres, la prose du génial allemand ne peut être réduite à l’expression vitupérante et cynique d’un aigri moral, aussi talentueux et inventif soit-il. La forme, directement remarquable, et radicalement originale, n’est ni là pour elle seule – comme s’il ne s’agissait pour lui que d’habiller un exercice de style – ni exclusivement réservée à la féroce diatribe. Schmidt n’est pas qu’un génial excité, il est aussi – et ô combien! – capable d’émouvoir.

: gens dans la longue-vue : l’idéal : on les voit sans les entendre, sentir, toucher. (Les sans-bruit, les sans-tambour, les paisibles.)

Dans cette histoire d’amour (peu de livres d’Arno Schmidt ne sont pas des histoires d’amour!) où se mêlent le trivial et l’onirisme, le passé glorieux et le présent assombri par la défaite, les préoccupations traditionnelles de l’artiste et celle de ses entrailles, c’est, in fine, de l’éternelle tragédie d’aimer dans un monde qui ne semble pas fait pour cela dont il s’agit.

Je franchis le silence.

Arno Schmidt, Brand’s Haide, 2017, Tristram, trad. Claude Riehl.

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