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« Chronique des événements amoureux » de Tadeusz Konwicki.

 

A la veille de la seconde guerre mondiale, en Lituanie polonaise, Witek, orphelin de père, jeune, fort, intelligent et beau, va bientôt passer son bac. Une fois cette formalité passée, sa mère le rêve en brillant médecin. Alors qu’un avenir doré lui semble tracé que rien ne semble pouvoir menacer, il rencontre Alina. Aussi brusque qu’intense, aussi déraisonnable que téméraire, l’amour se saisit d’eux. Tout ne sera plus alors qu’à l’aune de leur passion.

Le mieux serait de ne pas penser du tout, mais comment ne pas penser quand la mort rôde dans la maison, pousse des gémissements, des soupirs, apparaît parfois furtivement dans le miroir, se penche tout à coup au-dessus de moi pour reculer à nouveau de deux pas et attendre, attendre… et moi je ne peux alors résister à la tentation de vivre au moins encore un jour, ne serait-ce qu’une matinée, fut-elle nuageuse, pluvieuse, froide, au moins une!

En entrelardant le récit de cet amour naissant de brefs faits divers tragiques (des suicides, des meurtres par amour) ou des paroles du grand-père de Witek, agonisant sans fin, en l’enchâssant dans une époque dont on sent peu à peu et inexorablement sourdre la violence, en y donnant une parole et une oreille aux bêtes, en mêlant aux temps d’alors les prémonitions des catastrophes à venir (les trains qui ont encore un lien avec l’éternité, les étoiles qui ne veulent encore dire que les étoiles dans un ciel de printemps, les machines qui n’ont pas encore l’audace de répandre des puanteurs), Tadeusz Konwicki parvient à saisir magnifiquement la douleur et la douceur d’aimer une première fois, non en l’extrayant d’un contexte, mais, a contrario, en s’ingéniant à le rappeler.

Les chevaux aussi, nous leur avons fait du mal.

La nature, violente, froide, sans empathie, sensuelle, plutôt qu’accompagner les premiers émois, en est l’oracle. La mort, au lieu d’en être ce qu’il rédime, est une pulsion constituante de l’acte d’aimer. En mêlant les consciences, les temps, les réalités, le génial polonais saisit à la fois ce qui fait la particularité d’aimer une première fois et éclaire, via la narration de la puissance de ce premier amour, les ténèbres qui le voient naître.

qu’est ce que tout cela, tout cela en gros et chaque chose en détail, qu’est ce que tout cela voulait dire et à quoi cela menait-il?

En dessinant en filigrane de cette Chronique des événements amoureux, celle des événements catastrophiques qui suivront, Tadeusz Konwicki nous invite à ne jamais oublier ni nos premiers émois ni, et surtout, ce dont ils sont faits. Et même si ce très grand roman est irréductible à une « explication », un « thème », qui pourrait rassembler les impressions qu’il distille savamment, son inquiétante et merveilleuse étrangeté mâtinée d’une discrète ironie nous parait revêtir des habits bien plus politiques qu’il n’y paraît. Le Diable, décidément, ne se nicherait-il pas partout…

– Souviens-toi.

– De quoi?

– De tout, il faut toujours te souvenir de tout. 

Tadeusz Konwicki, Chronique des événements amoureux, 2017, Wildproject, trad. Hélène Wlodarczyk.

 

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