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« Défense de Prosper Brouillon » de Eric Chevillard.

 

Il y a quelques années, nous décidâmes de décorer les murs de nos lieux d’aisance des phrases les plus représentatives d’une certaine littérature (comment la nommer d’ailleurs : « littérature a succès », « best-sellers », « textes à concours »?) glanées au cours de nos consciencieuses lectures. Notre objectif, modeste, n’étant autre que dans le même temps soulager vessie et intellect, nous n’avions jamais osé penser retrouver l’une de ces phrases dans un roman du célèbre Prosper Brouillon! Quelle ne fut pas notre surprise donc lorsque nous lûmes cette phrase, tirée de l’essai commis par monsieur Chevillard sur la dernière Oeuvre de l’illustre Brouillon, Les Gondoliers :

Le tam-tam sourd de l’absolu l’appelait vers une rencontre non capitonnée, un amour tissé de vérités dangereuses pour soi et pour l’autre.

Immédiatement, nous nous précipitâmes vers nos toilettes et comparâmes la page chevillardienne, elle-même stricte recension de la page brouillonienne, avec nos murs, elle-même stricte recension – croyions-nous! – d’une page jardinière : les mêmes mots dans le même ordre, kif-kif, idem, itou!

Fierté! Joie! Quels autres mots – diantre, nous ne sommes pas auteurs, nous! – utiliser pour nommer le sentiment qui nous gonfla, comme la voile de l’amour se gonfle du vent des yeux de l’aimée – parfois, cependant, on s’y essaie. Fiers, joyeux, comment ne pas l’être alors que quatre ans avant sa subtile analyse par monsieur Chevillard, nous avions nous mêmes extirpé ce joyau de son écrin jardinier, dans un geste qu’il convient donc bien d’appeler propitiatoire? Quelle belle communauté d’esprit que l’avant-garde littéraire! Hein? Non mais?

Mais, fi de cette note personnelle, revenons-en au propos de cet essai qui fera date.

Prosper Brouillon vend. Il vend beaucoup. Ses livres partent si bien, si vite, qu’on pourrait croire qu’il les donne. Le premier tirage s’écoule aussi vivement que la semence de l’adolescent qui entrevoit un sein par une échancrure.

Rendre justice. Et faire rendre gorge aux grincheux, aux frustes, aux jaloux, qui, sous prétexte qu’il vend par tombereaux, considèrent Prosper Brouillon pour qualité négligeable. Tel est donc l’objectif de monsieur Chevillard. Objectif oh combien risqué. Car, d’une part, à se heurter frontalement aux nombreux contempteurs de l’oeuvre de l’immense Brouillon, le défendeur s’expose à leur ire vengeresse, et, connaissant leur assiduité à haïr qui s’élève plus haut qu’eux, s’y condamne même ; d’autre part, car à approcher d’aussi près les arabesques, les métaphores, les métonymies, les oxymores, les audaces encore sans nom, de la forme brouillonienne, l’essayiste engage dans son juste combat sa santé même, telle la mouche s’engluant dans le ruban tentateur. Comment sortir indemne en effet de l’analyse scrupuleuse des exemples qui suivent – alors même que leur lecture seule nous saisit déjà de vertige :

Je suis ton Hitler et tu es ma France. Ne t’inquiète pas, je ne te demande rien en échange de mon occupation de ton territoire spirituel.

Les vestiges de sa queue s’agitaient en tous sens.

Nul n’échappe à la pois de cette prose…

Alors, certes, l’objectif n’est que partiellement réussi. Car l’échec est inhérent à la tentative. L’oeuvre de Prosper Brouillon est si vaste. Sa prose est si prodigue. Son talent, si profus. Comment reprocher à son plus ardent défendeur quelques approximations, quelques oublis :

La France est une façon de mourir un dimanche.

La, la, reli… drela

Le soir, très absente dans ses bras, elle lui faisait encore l’aumône de son corps mais sans rien livrer d’elle-même.

Et puis, comment embrasser complètement une Oeuvre qui s’écrit encore et encore, à flots continus et intarissables. Ainsi ne peut-on reprocher à monsieur Chevillard de n’avoir pas encore pu découvrir des pans entiers de l’art brouillonnien qui paraîtront prochainement – à l’heure d’écrire ces quelques lignes, nous dépeçons à peine le cadavre de la rentrée littéraire. Qui plus est sous d’autres noms. Car le style brouillonien, modeste mais profus, prospère dans l’hétéronymie.

J’ai encore sur mes lèvres carbonisées le goût des siennes – c’étaient des lèvres douces et tendres comme la chair des papayes, elles avaient la couleur rose du jus de grenade et le goût de noisette des graines de sésame qui parsèment les petits pains du matin et qu’elle aimait lécher le soir sur les doigts de ma main

la mer était très salée, mais déjà douce et tiède, sirupeuse : on aurait dit un mélange de miel et de lait dans lequel une salière géante se serait déversée

A vingt et un ans, à peine dépucelés de l’entrejambe, on était encore puceau de l’horreur.

Au vrai génie, il faut sa sentinelle. Comme la carangue royale (ou la crevette rayée, cette oubliée) l’est au squale, monsieur Chevillard, en patient et courageux éclaireur de l’avant-garde, s’affirme comme l’un des plus grands serviteurs d’une des œuvres les plus remarquables de ces quatre derniers millénaires.

Eric Chevillard, Défense de Prosper Brouillon, 2017, Noir sur Blanc, illustrations de Jean-François Martin.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/defense-de-prosper-brouillon-de-eric-chevillard/

(2 commentaires)

  1. Collignon

    Belle envolée, amis libraires ! Que je partage avec un enthousiasme égal aux ravissements que m’ont procurés lectures et relectures encore de ce formidable bouquin du cher Chevillard.

    Salut et Fraternité !

    Jean-Pierre L. Collignon, ex indispensable chroniqueur mondain.

  2. Estelle Ogier

    Magique cette recension !

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