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« Droiture et mélancolie » de Pierre Vesperini.

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Marc Aurèle est considéré (ce qu’une courte expérience en librairie pourra vous confirmer), non seulement comme un philosophe stoïcien, mais aussi peut-être comme son parangon, ayant pu faire preuve, dans l’exercice du pouvoir, de la mise en pratique de ses principes. Or tout cela ne serait que construction.

Mais un historien peut-il, demandera-t-on, faire abstraction des façons de penser de son temps? Je soutiens que oui, à condition de lire les Anciens dans le texte, en grec et en latin, de ne négliger a priori aucun document, aucune source qui viendrait contrarier nos présomptions, et, à partir de là, de rendre compte de leur vie à partir de leurs propres catégories, de leur propre façon de penser. L’histoire qu’on va lire se prétend donc, en ce sens, objective.

On gloserait sans fin sur cette entame, cette prétention à l’objectivité, cette possibilité – ou non – qu’à un sujet d’effacer – en le revendiquant – ses empreintes de l’analyse d’un objet. Mais passons…

Foucault lit chez Marc Aurèle les traces d’un processus de subjectivation. Or, chez les antiques, il n’y a de soi que lié au soi social. L’un et l’autre sont inextricablement liés et aucun philosophe antique ne cherchait à les disjoindre. En reprenant l’exemple même sur lequel se fondait Foucault pour en « apporter la preuve », mais complet et dépouillé de ses intentions, là où le philosophe cherchait à lire un examen de conscience ne nous est plus donné à lire que le simple récit d’une journée de loisir exemplaire…

Pierre Hadot insiste sur le passage, la conversion, de Marc Aurèle de la rhétorique à la philosophie. Or, il s’avère que l’empereur n’a jamais abandonné la rhétorique et que le « constat » contraire ne s’appuie que sur des présupposés fantasmés de lettres disparues…

Vesperini continue, impitoyable : les logoi impériaux étaient fonctionnels et n’avaient aucune prétention à la vérité (Ce qui est recherché, c’est l’efficacité, non la vérité) ; rien n’est plus éloigné de Marc Aurèle – de sa fonction et son époque – que la volonté de se placer sous la tutelle ou l’égide d’un maître unique, fusse t-il stoïcien ; les adresses aux dieux de « l’empereur-philosophe » ne sont nullement des métaphores d’un philosophe agnostique mais des appels bien réels, fidèles aux représentations de l’élite de son temps ; enfin, rien n’est plus éloigné de la réalité qu’un Marc Aurèle tolérant, magnanime, charitable, despote éclairé ou humaniste avant l’heure (suffisamment d’esclaves, de gladiateurs ou de pères de l’Eglise en firent les frais)… L’une après l’autre, les « certitudes » tombent!

Moins cruelle que redoutablement rigoureuse, l’analyse de Vesperini n’égratigne la postérité de certains que malgré soi. La déconstruction d’un mythe vaut bien ce prix. Apportant preuve après preuve, construisant son propos avec patience mais sans faux-fuyant, il dresse de Marc Aurèle un portrait qui tranche manifestement plus avec sa postérité qu’avec sa réalité. Ce faisant, il rappelle malicieusement qu’un historien, à ne pas s’en garder suffisamment, peut en venir à tresser les lauriers auxquels, précisément – et Marc Aurèle en est peut-être un superbe exemple -, aspirait son objet. Finalement, on ne sait s’il fait ainsi oeuvre d’objectivité. Ce qu’on affirme par contre c’est qu’il s’agit là d’une remarquable leçon d’Histoire!

L’historien n’est pas à ce point prisonnier de son temps qu’il doive forcément comprendre le passé par des analogies.

Pierre Vesperini, Droiture et mélancolie. Sur les écrits de Marc Aurèle, 2016, Verdier.

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