« Et l’âme devint chair » de Carl Zimmer.

 

Zimmer_CoverNous sommes en 2004.  Joshua Greene est philosophe.  Dans le sous-sol d’un petit village dénommé Princeton, à l’aide de l’imagerie par résonances magnétiques, il ausculte les réactions d’un « patient » aux questions qu’il lui soumet.  Comme celle-ci : que choisir, et légitimer en morale, entre sauver la vie de cinq personnes en en tuant une de ses mains, ou en la tuant par l’entremise d’un bouton?  Les choix moraux que ces questions éveillent en lui sont captées par l’IRM qui en dresse la carte dans le cerveau.  Mais d’où vient cette conjonction de l’éthique et du cerveau?  Quelle est l’histoire de ce cerveau domicile de l’âme?

[Avec Descartes] le mécanisme de la vie était capable de produire des sensations, la mémoire et le mouvement.

Nous retournons au XVIIeme siècle.  Thomas Willis, en 1664, publie son Cerebri Anatome qui dresse un portrait du cerveau et du système nerveux.  Celui-ci restera la référence pendant plus de deux cents ans.

 Pour Willis, il n’existait rien de plus terrifiant que de perdre ses facultés mentales.

Et le siège de celles-ci était jusqu’alors le cœur.  Le cerveau, cette masse informe et molle, fort peu digne d’intérêt, n’étant (pour Aristote, par exemple) qu’un outil pour refroidir ce cœur.  Ce sont les travaux de Willis et du cercle formé autour de lui par des scientifiques de tous bords (chirurgiens, médecins, techniciens, alchimistes, dessinateurs, etc…), faisant fi des frontières entre les disciplines, qui vont détrôner ce cœur et fonder ce qu’on dénommera la neurologie.

Ainsi, réduit à un simple muscle, privé de l’âme vitale et de l’intelligence naturelle que lui avait attribué Galien, le cœur n’était plus le centre moral du christianisme ni le souverain du corps.  Willis décernait ce titre au cerveau.

Véritable portrait, étayé et vaste, d’une révolution scientifique, Et l’âme devint chair, s’il dévoile avec précision et rigueur les causes et mécanismes directs de cette révolution (et les gravures de Wren superbement reproduites sont parties intégrantes de cette révolution), ne se limite pas au simple exposé de son sujet central.  Ou plutôt, c’est parce qu’il ne se contente pas d’une approche strictement centrée qu’il parvient, justement, à en toucher la cible au plus juste.  Car, comme Willis n’a pu se passer du secours d’un panel étendu de savoirs pour accéder à celui des nerfs et du cerveau, on ne peut se passer du prisme de l’histoire globale pour atteindre à celui de la science.  Car les conditions de sa survenue en dépendent directement.

Il est impossible en effet de peindre un tableau crédible des débuts de la neurologie sans y inclure (non comme ornements mais bien dans le sein de son projet même) celui de l’époque.  Les luttes entre royalistes et Cromwell, les peurs liées aux épidémies, les troubles religieux qui enflamment l’Europe, l’incendie de Londres, constituent un contexte dont sourdent les possibilités intellectuelles et matérielles de l’advenue d’une nouvelle science.  Par la seule mention dans le texte de ces évènements, en touches impressionnistes et rigoureuses, Carl Zimmer démontre avec brio qu’on ne peut embrasser l’histoire des fièvres du corps humains indépendamment de celles du corps social.

Ce chaos politique transforma cependant la vie intellectuelle d’Oxford en un véritable bouillonnement d’idées : les alchimistes disputaient avec les aristotéliciens, tandis que les télescopes étaient braqués vers le ciel et les microscopes sur des pattes de puces.

Dans un récit haletant où est démontré (et besoin en est toujours!) que ce n’est pas nécessairement en dépit des croyances, d’une foi, du mysticisme, ni absolument contre eux, que l’on découvre de nouveaux chemins, mais bien souvent grâce à eux, Carl Zimmer nous convie au plus près des chairs disséquées, du sang versés, des nerfs découverts où désormais se logera cette chose qu’on nomme âme.

Carl Zimmer, Et l’âme devint chair, 2014, Zones Sensibles, trad. Sophie Renaut.

Les sons ci-dessus sont issus de l’excellente émission Temps de Pause sur Musique 3 en compagnie de la sérénissime Anne Mattheeus et du glorieux Fabrice Kada.

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