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« Fable de Polyphème et Galatée »de Luis de Gongora.

Galatée

 

Imaginez une jeune fille (ou une meuf) aux yeux splendides (elle est canon) sur la rive d’une rivière aux eaux limpides (ou à côté d’un robinet) et qu’un jeune homme (un mec) s’avance pour y tremper les lèvres (il a soif) mais avec le regard attiré par la belle (qu’il kiffe grave). Quel qu’en soit le lieu ou le temps, il existe pour le dire, nombre de façons de témoigner de l’événement. Certaines, factuelles, emplies des particularités qui la fondent, ne rendront compte que de l’événement particulier et de celui-là seul. D’autres, cherchant quand même à exprimer une universalité derrière le phénomène, déborderont celui-ci qui ne servira plus que pour illustrer. Peu, très peu, cependant survivront – c’est-à-dire qu’elles seront encore comprises – une fois dépouillées entièrement de tout le contexte qui les a vu naître. Sans doute est-ce cette façon là, et elle seule, que l’on nomme poésie.

donna sa bouche, et ses yeux tant qu’il put

au sonore cristal, au cristal tu.

Dans les vers ci-dessus, qu’importe qu’il s’agisse d’Acis et de Galatée, que Cupidon ait frappé la seconde de sa flèche, que Polyphème, au loin, chante son amour qu’il apercevra déçu par la suite. Qu’importe que cette fable nous soit contée par un poète du seizième siècle. Qu’importe (enfin pas pour tout le monde car cela est ma foi assez passionnant pour qui aime à s’approcher un peu près de cette chose qu’on appelle poésie) que cela soit mis en octave, en décasyllabes, ou que cela soit le résultat d’une fusion entre églogue, élégie et épithalame. Ou aussi que cela soit le résultat d’une reprise d’un des thèmes les plus anciens de la littérature. Qu’importe, en fait, car ces vers ne nous racontent pas Acis et Galatée. Ces vers ne nous content rien d’autres, par le prétexte de la reprise d’un thème millénaire, que l’antédiluvienne histoire de la sensualité. Lire Luis de Gongora aujourd’hui, dans ses élisions, ses ellipses, ses retournements grammaticaux, ses références internes, c’est, grâce à l’éblouissante traduction de Jacques Ancet, revenir au sens même de l’acte poétique, dont l’écriture – et la lecture – donne forme au monde.

A jeun, que lisse à la maîtresse main

le généreux oiseau toutes ses plumes,

ou sur la perche en silence, qu’en vain

à démentir son grelot il présume;

le rongeant que blanchisse l’or du frein

du cheval andalou l’oisive écume;

qu’au cordon de soie le lévrier geigne.

Et la cithare après la corne vienne.

Luis de Gongora, Fable de Polyphème et Galatée, 2016, Gallimard, trad. Jacques Ancet. 

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