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« FrICTIONS » de Pablo Martin Sanchez.

frictions_couvImagine, imagine un instant qu’un jour tu te réveilles à minuit et que tu sentes le mort. Attention, ce n’est pas que ça sente le mort, non, c’est toi qui sens le mort. Tu te lèves, tu vas aux toilettes et… tout est normal. Sauf l’odeur. Définitivement : tu sens le mort. Ce qui est curieux, c’est que tu n’as jamais senti un mort. Bien sûr tu as assisté à plusieurs enterrements, et même à une ou deux veillées funèbres, mais tu n’as pas eu le culot de sentir les morts, il n’aurait plus manqué que ça. Quoi qu’il en soit, tu es convaincu maintenant que tu sens le mort. Non que ce soit une odeur désagréable, un peu aigre peut-être, comme de fromage rance, mais en tout cas supportable. En outre, tu te sens bien, tu ne remarques rien d’étrange, tu en viens même à bailler. Ta bouche est pâteuse, ça oui. Tu fais craquer tes doigts. Tout est normal, sauf cette odeur. Finalement, tu retournes au lit et t’endors aussitôt. Quand de nouveau tu te réveilles, tout est dans l’obscurité. L’odeur de mort est de plus en plus intense. Tu essaies de tendre le bras jusqu’à l’interrupteur, mais ta main heurte un mur de bois. Tu tentes de te redresser et tu te cognes la tête contre un plafond excessivement bas. Aucun doute : tu es dans un cercueil. Mais ce que tu ignores, c’est si on t’a enterré vivant ou si on peut penser après la mort. Imagine, imagine ça un instant. Et puis oublie.

Etre écrivain et hispanophone au début du 21ème siècle, c’est, quoi qu’il arrive et de quelque manière qu’on s’en défende, se situer par rapport à Borgès. S’il existe bien entendu pour chaque langue ou discipline son inféodation propre, il faut convenir que la charge que fait peser le génial argentin sur la littérature en espagnol parait à la fois sans mesure et hégémonique. En foot, vous avez encore le choix entre Messi ou Ronaldo, en littérature belge entre Nothomb et François Emmanuel (oh putain…). Là, c’est, pour ainsi dire Borgès ou rien. Figure tutélaire par excellence, tour à tour inspiratrice et castratrice, il semble ainsi la source et l’impasse au prisme desquelles toute oeuvre hispanophone doit être jaugée, voire même, initiée. Et face à une telle emprise, on peut soit biaiser (ainsi tant de jeunes plumes belges se décideront-elles à embrasser une carrière footballistique, intimidées par les figures emmanuellienne ou nothombesque), soit se décider à l’affronter de face, la défiant presque. C’est ce dernier parti qu’a pris Pablo Martin Sanchez.

Triptyque (Frôlements, Caresses, Étreintes) rassemblant 27 nouvelles, FrICTIONS vous retourne le lecteur comme on le ferait d’une crêpe. Ne prenant pas même la peine d’installer confortablement ce dernier dans un espace connu et rassurant, P.M.Sanchez ne lui en fait pas moins reconnaître ce que son univers à de commun avec celui que nous nommons « le réel ». Jamais vraiment « irréels » car reposant sur un appel clair à l’imagination – comme ci-dessus -, sur l’onirisme, ou sur des jeux poétiques ou linguistiques, et donc s’affichant comme jeu, le contexte, la situation ou les personnages qui sont donnés au lecteur le « dérange » d’autant mieux qu’ils tranchent plus finement avec son univers habituel. Ils le requièrent même pour advenir.

Là où Borgès vous emmenait dans les rets vertigineux de sa phrase, comme malgré vous, Sanchez vous démontre que son vertige ne peut être sans ce qu’y investit son lecteur. Prenez un gaz, un liquide, un solide ou une histoire et laissez les seuls, sans rien d’étranger à eux-même, et rien ne les révélera. Introduisez y un corps étranger et s’y produira un son, un échauffement, une friction, quelque chose qui attestera de sa survenue mais aussi de l’espace dans lequel il est survenu. Ce r dans FICTIONS, il dit le frottement qui manquait peut-être aux fictions de Borgès et que se charge de produire Pablo Martin Sanchez pour les achever enfin.

Peut-on dire plus avec moins?

Pablo Martin Sanchez, FrICTIONS, 2016, La Contre Allée, trad. Jean-Marie Saint-Lu.

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