« Génial et génital » de Soth Polin.

 

Les protagonistes de ces nouvelles sont tous ce que l’on pourrait appeler des « faibles », des humiliés qui trouvent dans les humiliations mêmes qu’on leur fait subir, les raisons de continuer à vivre. Qu’il soit soumis corps et âme à la tyrannie d’un amour, d’une assuétude à la contrainte ou que, sous diverse formes, toute leur existence soit suspendue à la volonté d’une autre, chacun de ses personnages parait au premier abord parfaitement illustrer des formes de vies au rabais. C’est sans compter sur la réalité dans laquelle ces vies s’insèrent.

Alors, c’est ça communiquer? […] Ce rien! Ce vide! ALORS ON COMMUNIQUE POUR NE JAMAIS COMMUNIQUER?

Certes, l’humiliation consentie c’est toujours drôle. Le ridicule de l’allégeance à ce qui consacre sa propre déchéance est « terriblement comique ». « Comique » car l’est toujours la situation où l’on produit soi-même compulsivement les conditions de sa perte. « Terrible » car cette même situation est trop communément partagée que pour nous faire simplement en rire d’un air détaché. Les histoires de ces « héros » sont effectivement paroxystiques. Mais si elles désignent l’acmé de nos dépendances, elles nous renvoie ainsi, par le contraste qu’elles instituent avec nos propres vies, à celles que nous acceptons benoîtement chaque jour.

Le génie de Soth Polin réside en grande partie dans cette façon qu’il a de jouer du contraste mais sans y aller du classique « choc des contraires » ou de la production gratuite de « l’absurde ». Esclaves d’une lubie ou d’un amour, ses protagonistes se livrent certes entièrement à leur assuétude. Mais si celle-ci les gouverne, et si leur lecture nous rappelle les nôtres, elle parait leur donner aussi un accès plus complet au monde dans lequel ils vivent. Comme si, in fine, l’humiliation érigée en mode de vie était précisément le mode de vie le mieux adapté au monde qui nous entoure. Ne serait-il pas plus logique, dans un monde où l’ordre est érigé en principe absolu, à ne plus considérer l’ordre comme une contrainte mais comme un souhait? Ne serait-il pas plus sain, dans un monde où la communication est considérée comme un paradigme fondant tout rapport social, à s’y laisser aller tout entier, communiquant pour communiquer, sans plus même jamais s’inquiéter d’un quelconque contenu, remplaçant le champ entier des registres du langage par le registre phatique? Et ainsi, de situations personnelles dont les curseurs sont poussés à l’extrême, Soth Polin nous enjoint à nous retourner non seulement vers nos propres vies très personnelles mais aussi sur les conditions extérieures qui leur dessinent un paysage bien plus contraint qu’il n’y parait. Paysage qui nous est finalement très familier…

Soth Polin, Génial et génital, 2017, Le Grand Os, trad. Christophe Macquet.

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