« Idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique » de Edmund Husserl.

Loin de nous l’idée de vous résumer en quelques phrases ou extraits la quintessence d’une démarche philosophique aussi riche que la phénoménologie par le biais d’un de ses livres fondateurs. Ni de vous faire croire que nous en avons saisi toutes les subtilités dans chacune de ses nuances. Mais l’édition à neuf (et la nouvelle traduction) d’un livre aussi essentiel que cette œuvre d’Husserl, par les échos que cette sortie entretient avec un certain « état de la pensée actuelle », ne pouvait que nous interpeller. Et nous inciter à interpeller à notre tour…

L’erreur de principe de l’argumentation empiriste consiste à identifier ou à confondre l’exigence fondamentale d’un retour aux « choses mêmes » avec l’exigence de justifier toute connaissance par l’expérience (Erfahrung). Il considère sans plus, en vertu de la compréhensive restriction naturaliste du domaine des « choses » connaissables, que l’expérience est l’unique acte qui donne les choses elles-mêmes. Mais les choses (Sachen) ne sont pas, sans plus, choses de la nature ; l’effectivité au sens habituel n’est pas sans plus l’effectivité en général, et c’est seulement à l’effectivité de la nature que se rapporte cet acte donateur originaire que nous nommons « expérience ».

Un pan important des recherches philosophiques en cours a pris comme principe cardinal, depuis un certain temps déjà, de s’opposer, sous le prétexte qu’il innerverait tout, au « positivisme ».  Sans entrer dans les détails et en s’empêchant, à l’inverse, de généraliser ou de caricaturer, il nous faut reconnaître que beaucoup de positions avancées  en réaction à ce « positivisme » nous paraissent manquer et leurs objectifs, et les possibilités de se doter de fondements solides qui puissent rivaliser avec ceux qui forment la base des positions « positives ». A suivre certains – et là, oui, on caricature un tantinet – il nous faudrait « renoncer à la raison » ou « se défaire de la logique », ces vieilleries n’étant que les reliquats inutiles d’un monde à renverser. De là à « causer avec des arbres », « ouvrir ses chakras » et « penser les possibles en communiquant avec les lombrics », il y a des pas que d’aucuns semblent avoir franchis. Le « refus de la raison », au départ simple façon – par ailleurs sans doute nécessaire – de se démarquer d’un « positivisme » plénipotentiaire,  en est venu à autoriser, sous le déguisement de la philosophie, l’ésotérisme le plus échevelé.

[La réalité, aussi bien la réalité de la chose matérielle prise individuellement que la réalité du monde tout entier] n’est pas en soi-même quelque chose d’absolu, qui se lie secondairement à quelque chose d’autre, mais ce n’est, au sens absolu, rien du tout (gar nichts), elle n’a pas du tout d’ « essence absolue », elle a l’essentialité (Wesenheit) de quelque chose qui, par principe, est seulement de l’intentionnel, seulement du conscient, du représenté en conscience, de l’apparaissant.

L’intérêt qu’il y a à lire (ou relire) aujourd’hui ce texte fondateur est donc aussi là : il est possible de développer une pensée vive et vivifiante qui puisse différer d’un discours « scientifique » dominant – et, partant, en atténuer/gommer/éradiquer les effets dommageables – sans en sacrifier la rigueur qui fit son succès. Comme le démontrent, par exemple donc, Husserl avec la phénoménologie, ou Dewey ou James avec le pragmatisme, des voies existent qui permettent de rompre d’avec un système dominant sans verser dans l’opinion. Pour autant qu’on les lise – sans se contenter de leurs métatextes ni d’extraits « soigneusement » choisis* en fonction des biais de confirmation que ses extraits permettraient – des textes tels que celui-ci prouvent qu’il est tout à fait possible d’organiser des alternatives qui soient et radicales et crédibles.

la fiction est la source à laquelle s’alimente la connaissance des « vérités éternelles ».

Edmund Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique, 2018, Gallimard, trad. Jean-François Lavigne.

*il y a ainsi une véritable culture de l’extrait qui paraît s’être implantée jusque dans les « milieux autorisés ». A tel point que des citations de penseurs aussi déterminants que Nietzsche, Deleuze ou Spinoza, viennent de plus en plus fleurir les discours de nombre d’études dites « sérieuses », alors même que remis dans le développement desquelles on les a arrachées, ces extraits appuyaient parfois le contraire de ce que l’auteur de l’étude entend affirmer. Non lus, Deleuze est résumé par « ritournelle » ou « lignes de fuite », Spinoza est athée et Nietzsche est de gauche… De penseurs, certains ont fait des fabricants d’aphorismes.

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