« La Cage » de Kerry Howley.

Cage_Cover_300dpi« Oui, mais ça fait quoi? »

[…]

« C’est comme se réveiller ».

De passage à Desmoines, Iowa, à l’occasion d’une conférence sur la phénoménologie, Kit, une jeune étudiante en philosophie, assiste par hasard à un combat de la MMA Cage Fighting. Subjuguée par la violence de ce duel au cours duquel tous les coups semblent permis, mais aussi par sa propre réaction à celle-ci, elle décide de s’y intéresser de plus près – jusqu’à l’obsession… Pendant un peu plus de deux années, elle suivra au quotidien Sean Huffman et Erik Koch, deux combattants de ce sport-spectacle de l’extrême. L’un est un dur au mal routinier, en perpétuel surpoids, porté sur la fumette, qui accepte benoîtement tous les combats qui s’offrent à lui, l’autre est un jeune prodige, gracieux, méthodiquement entraîné et promis à un bel avenir. Deux années durant, ils se casseront des os, seront maintes fois recousus, fonderont des familles, aimeront, espéreront, seront déçus, espéreront encore.

J’observe et j’écris. Et tandis que je commençai à élaborer le récit de chaque coup, au ralenti, je compris qu’il fallait aussi que j’écrive sur le monde que ce coup allait ébranler.

Avec ce récit du quotidien tantôt banalement cruel tantôt violemment exaltant de deux combattants, dont on découvre, haletant, les destins croisés, Kerry Howley réussit la gageure de nous entraîner nous-mêmes dans ces combats tout en nous faisant réfléchir aux raisons et causes de notre propre fascination. Pourquoi sommes nous exaltés par les souffrances des autres ? Qu’en coûte-t-il de chercher l’extase par la violence ? Qu’est ce qu’un corps réduit au pur acte de perception? Au-delà du simple spectacle, ces combats ne sont-ils pas la trace de rites antiques disparus? Quelles excuses rassurantes ne se trouve-t-on pas pour se satisfaire de rester confortablement sous l’emprise d’une fascination?

Existe-t-il un endroit où le corps peut être davantage une chose qu’on utilise – qu’on pousse et qu’on pénètre – qu’une chose dont il faut sans arrêt de soucier?

Kerry Howley fait de Sean Huffman et Erik Koch deux anti-héros contemporains. Qui, tour à tour absurdes et attachants, pathétiques et grandioses, ridicules et profonds, en disent bien plus sur nous-mêmes que nous ne serions près à leur concéder de prime abord. Car nous y redécouvrons que le spectateur façonne au moins autant le spectacle que celui-ci ne le définit. Avec humour, brio et subtilité, elle nous rappelle que le ridicule de notre monde est issu, tout comme le beau dont nous le parons, des rapports que nous entretenons avec lui.

A mon avis, les narrateurs sont tous des fictions. Tous. Les plus fiables ont au moins la décence de le reconnaître.

Kerry Howley, La Cage, 2016, Vies Parallèles, trad. Sophie Renaut.

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