« La Cartothèque » de Lev Rubinstein.

 

On peut faire un absolu de n’importe quelle faiblesse passagère en l’érigeant en principe structurant

Un principe formel, que ce soit en littérature ou dans un autre art, est souvent conçu comme l’acmé du créateur. Il est aujourd’hui essentiel à qui veut percer de bâtir un système d’expression (et l’absence de système est aussi un système…) qui soit neuf, ou aussi neuf que possible. Il faut construire une structure qui soit originale et dont le niveau d’originalité sera l’aune à laquelle sera jugée l’importance de qui l’aura élaboré. Et non seulement il convient de faire du neuf mais il faut que ce neuf démontre qu’il a bien été pensé comme tel. Qu’il n’est pas l’oeuvre du hasard ou, à défaut, d’un hasard qui fut lui-même pensé comme son principe. Et cela n’est ni mal ni bien. C’est juste comme ça. Mais, très souvent, tout occupé à construire son système et à inclure, dans ce système, des traces qui attestent de sa longue et originale maturation, le créateur omet de l’appuyer sur quelque chose. Ne reste alors -dans les cas, rares, où cette structure est réellement intéressante- que la structure elle-même. C’est bien bâti, c’est original, mais ça ne dit rien ou rien que de banal. Un peu comme un clinquant  échafaudage qui ne s’appuierait sur rien. La structure n’y est habitée que par elle-même. Heureusement, de temps à autres, des artistes comprennent que la « nouveauté » d’un système n’est que le moyen par lequel se dévoile quelque chose qui, sans ce moyen, ne serait pas perçu, voire même, peut-être, ne serait pas…

Il arrive qu’on attende et qu’on attende encore, sans que rien ne se passe, et puis tout à coup, boum, quelque chose arrive.

Il arrive qu’on s’imagine que la branche de noisetier est le signe de l’irréalisable, une pluie incessante, celui des temps futurs, la lumière assourdie à une fenêtre inconnue, celui du mystère insondable de la Voie.

Il arrive qu’on soupire et qu’on ait une pensée. Et qu’on soupire à nouveau.

Sur des fiches, Lev Rubinstein note des maximes, des lieux communs, des citations, de fausses citations, des jeux de mots, des extraits de textes philosophiques, juridiques, littéraires, etc. Il assemble ensuite en poèmes ces fiches sous formes de cartes perforées et accompagne leur exposition d’une lecture-performance. Rassemblés ici très pragmatiquement sur la page (une fiche = une strophe), ces poèmes-fiches dévoilent rapidement bien plus que le concept qui les organise.

Ou bien un item de plus dans la liste des affects. Ou bien soudain se révèle diverses choses, dont on ne sait que faire.

Œuvrant à bon escient d’une subtile répétition (là un mot, là une formule « toute faite », là une structure grammaticale) et de l’effet d’attente que toute variation dans une même forme suscite irrémédiablement, Lev Rubinstein réussit, en brisant nos habitudes de représentation, à nous interroger, certes sur celles-ci, mais aussi sur tout ce qu’elles soutiennent. Issues d’une forme qui bouscule nos repères, les beautés qui en émergent, sont alors d’autant plus gratifiante et jubilatoire qu’elles semblent avoir été expurgées de cette forme nouvelle par un acte de lecture neuf. Comme le dit la remarquable traductrice de ce monstre des lettres russes :

« il continue à nous faire douter à la fois des mots et du monde, mais, du même mouvement, leur donne vie. »

Et ça, ça n’a pas de prix!*

Lev Rubinstein, La Cartothèque, 2018, Le Tripode, trad. Hélène Henry.

*expression qui peut aussi renvoyer au coût de la chose, modique, comme à la bêlante foire à la récompense que nous traversons momentanément.

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