« La révolte de Guadalajara » de Jan Jacob Slauerhoff.

 

La ville de Gadalajara végète dans l’ennui. Le sous-fifre d’un futur cardinal qui souffre de sa vie subalterne, un richissime propriétaire dont la fortune n’est plus un frein à la lassitude, une armée officielle et une armée révolutionnaire se faisant face moins comme deux chiens grognant que comme deux partenaires se satisfaisant du point d’équilibre trouvé, et une population indigène rejetée dans les marges de la ville, tous sont à la fois insatisfaits de leur existence mais arrêtés entre l’espoir d’un mieux et la crainte du pire. Quand arrive dans la ville un vagabond un peu exalté, il ne faut pas longtemps pour qu’en soit fait une nouvelle figure du messie. Presque à son corps défendant, le vagabond El Vidrievo va alors devenir le serment sur lequel s’entent les désirs contradictoires d’une population abâtardie et confite dans ses peurs

Située sur le littoral, au pied d’une montagne ou au milieu d’une plaine, [la ville] est pareille à un récif qu’il est difficile d’éviter. Si le voyageur se risque trop près d’elle, tout l’espoir, tout le désir de vivre une autre vie, de connaître un sort meilleur, qui habitent les habitants de la ville et de la plaine comme ils habitent n’importe quel mortel, se déversent sur lui. Il n’en remarque rien ; ce qu’il ressent, il l’interprète comme la fatigue extrême qui suit son long voyage, si bien qu’il se décide à passer quelques jours dans la ville ou la plaine pour se remettre un peu. Néanmoins, il est saisi de peur en découvrant les visages affamés et avides que les indigènes lèvent sur lui, en hésitant quant au chemin à prendre sur une place privée de soleil où l’on amené venelles et rues, en relevant un degré de consanguinité avancée sur des figures pâles et dans des membres mous. Malgré sa fatigue, à mesure qu’il avance, il se met à accélérer le pas ; si la chance lui sourit et si son sens de l’orientation ne le trahit pas, il s’en sort, le voici une heure plus tard de l’autre côté avec, devant lui, la même plaine, qui cette fois lui semble, dans tout son immensité, tentante et tout à fait propice à être traversée. Et si jamais, poisseux de sueur, il a la chance de trouver un ruisseau où se baigner, où se laver de la fatigue et de contact avec la ville, il est sauvé. Mais il arrive que le désir de connaître autre chose, d’approcher un étranger quel qu’il soit, dans la mesure où il peut rompre le morne équilibre du quotidien, se fait si fort chez les indigènes, que ceux-ci encerclent l’homme ou viennent même à sa rencontre : il éprouve alors le sentiment agréable que ressent le vagabond ou le pérégrin qui reçoit bon accueil. Dans ce cas, il est perdu.

Jan Jacob Slauerhoff, dans ce petit roman devenu depuis longtemps un classique incontournable des lettres néerlandaises, nous invite comme rarement à réfléchir à la mécanique révolutionnaire. Sans pitié aucune, il dissèque le mélange d’ennui, d’ignorance, de calcul et de messianisme qui forme le fumier de toute révolte, et qui la condamne à s’étouffer dans son propre oeuf. Cruel, le destin d’El Vidrievo comme celui de tous ceux dont il aura incarné l’espérance trouve dans la langue de l’auteur néerlandais un écrin « moderniste » qui lui confère la beauté tragique des grandes œuvres intemporelles.

Jan Jacob Slauerhoff, La Révolte de Guadalajara, 2008, Circé, trad. Daniel Cunin.

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