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« La révolution culturelle nazie » de Johann Chapoutot.

Le nazisme fut d’abord un projet, et ce projet fut celui d’une révolution culturelle.

On sait l’horreur que fut le nazisme. On sait que seule une réunion inédite de faits, de croyances, de frustrations, de volontés, a pu aboutir à ce qui est depuis devenu l’emblème du massacre de masse. On sait aussi, depuis le procès Eichmann, que cette horreur peut se farder des traits de la plus insignifiante banalité. On le sait, certes, mais à trop se réfugier derrière cette assurance que donne ce savoir, on en vient à le rendre presque rassurant, comme tout ce qui, coulé dans le bronze du passé, parait dès lors définitivement relégué. Le fameux point Godwin, comme sa critique, pouvant être lu comme un aboutissement de ce savoir. La conjonction particulière des événements dans les années trente en Allemagne devient à ce point particulière – de part aussi la masse de connaissances qu’on accumule à son endroit – que semble impossible tout parallèle avec une autre période de l’histoire. Rangé dans les cartons de l’Histoire, le passé définitivement expliqué est à ce point révolu que paraissent alors même révolu les mécanismes qui l’ont provoqué. D’où l’utilité, encore et encore, d’y revenir.

Raconter [l’antiquité] ce n’est pas seulement décrire mais aussi prescrire.

Platon, non pas idéaliste, mais praticien. Platon en législateur critique de la démocratie, en organisateur d’une cité forte. Kant comme créateur d’un impératif catégorique séparé de toute autres composantes.

L’impératif catégorique de l’action dans le III ème Reich est : agis de telle sorte que le Fürher, s’il prenait connaissance de ton acte, l’approuverait.

Le nazi choisit SON Platon. Le nazi choisit SON Kant. Plutôt que de renier un penseur en bloc, le nazi y sélectionne ce qui l’intéresse. Et ainsi Platon se mue-t-il en dernier héritier de la tradition nordique dans un monde antique décadent, en maïeute désespéré d’un être blond aux yeux bleus. Et l’impératif catégorique kantien, séparé de la visée universelle qui lui est consubstantielle, peux-t-il servir l’idéal communautariste. Or, un Platon sans son monde des Idées n’est pas Platon, un Kant particulariste n’est pas Kant. Aveuglé par les a priori, par les obsessions à laver l’humiliation du Traité de Versailles, l’intellectuel – le philosophe, le juriste, l’esthète, non le monstre que d’aucuns tentent de faire de lui – nazi trie dans une pensée antérieure ce qui assure des fondements à la sienne. Seulement occupé à assurer une légitimité au racialisme de son projet politique, il construit habilement, et parfois à son corps défendant, une pensée qui contredit les principes mêmes des pensées sur lesquelles il prétend le fonder.

La sélection aux fins d’épuration concerne donc autant les corps que les intelligences.

En détaillant et documentant précisément son propos, Johann Chapoutot éclaire magistralement la fabrication de la légitimité du processus culturel nazi. Et ce faisant, par son minutieux démontage, il nous enjoint à prendre conscience – et à prendre garde – de la mécanique redoutable qui la sous-tend. Mécanique dont les rouages sont toujours bien huilés.

Johann Chapoutot, La révolution culturelle nazie, 2017, Gallimard.

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