« La vallée tueuse » de Frank Westerman.

vallée tueuseMoins il y a de faits, plus il y a de récit.

Le 21 août 1986, une nuit de pleine lune, dans une vallée reculée du Cameroun, près de deux mille personnes, des centaines de poulets, de babouins, de zébus, d’oiseaux, vont perdre la vie. Les mouches elles-mêmes périront.  Alors que huttes et palmier demeurent étrangement intacts.  Que s’est-il passé réellement?

« Dean ». « Fred ». « James ». Dans un roman, leur rencontre, à cet endroit-là, et dans ces circonstances, ne serait pas crédible. Mais c’est précisément ce qui rend la réalité si fascinante, de manière irrationnelle.

Frank Westerman, qui suivit ces faits à l’époque, revient dessus 25 ans plus tard.  Et redouble l’explication « pragmatique » de la catastrophe – ou du moins l’exploration de ses causes possibles – de ce que l’incertitude de ces causes a semé. Certes document sur ce fait étrange qui défraya mondialement la chronique, La vallée tueuse est bien plus qu’un rapport circonstancié de faits.  S’il revient bien sur l’émoi scientifique que l’évènement suscita, c’est moins pour étayer une explication ou l’autre que pour montrer ce dont, précisément, les divergences scientifiques et ces volontés d’en trouver une à tout prix sont le nom.

Ainsi retrace-t-il par le menu le conflit qui opposa directement Tazieff et Sigurdsson.  Emanation gazeuse de grande ampleur d’origine volcanique pour le premier, d’origine spontanée surgie du fond d’un lac pour le second, les thèses âprement défendues de part et d’autre se développeront très rapidement dès les premières heures de la catastrophe. Querelles d’ego, transposition dans la science de clivages géopolitiques, transcription dans les méthodes d’investigation du mépris post colonialiste, Frank Westerman exhume avec brio de l’apparente objectivité scientifique ce qui en sape les fondements. Et montre que les histoires, les mythes se développent autant sur les inconnues inhérentes à un mystère naturel que sur les filtres -conscients ou non, involontaires ou recherchés – qu’on y plaque.

je m’intéressais à la naissance des histoires et à la manière dont elles renvoient à la réalité dont elles procèdent.

Ce qu’il retrouve dans les mythes autour de ce mystère est aussi ce qui y fut oublié dès l’origine par une science occidentale qui, à force de tout vouloir ériger sur des faits observables, en vient à oublier que tout est d’abord hypothèse, elle-même y compris. Sur la souffrance oubliée, sur le témoignage direct ignoré ou méprisé germent des histoires qui, finalement, ne semblent alors pas si loin de celles que, aveuglés par l’ego et la mainmise séculaire qu’ils croient exercer sur le monde, les « scientifiques » créent.  Le mythe et la science ne sont que deux faces d’une même réponse à l’inconnu.  Et toutes deux des inventions…

la curiosité humaine ne peut se satisfaire de ce qui est incomplet, absurde ou inconnaissable.  Faute de mieux, nous inventons ce qui manque.

Frank Wetserman, La vallée tueuse, 2015, Christian Bourgois, trad. Annie Kroon.

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