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« La vie méconnue des temples mésopotamiens » de Dominique Charpin.

Alors que l’école et l’université sont les lieux indispensables d’enseignement du savoir institué, le Collège de France est, depuis près de 500 ans, celui d’un savoir en train de se constituer. Dans cette entreprise exceptionnelle sont conjuguées, depuis François Ier, à la fois la rigueur et l’enthousiasme de la recherche la plus « pointue » et la générosité de son partage. Libres, gratuits, ouverts à tous et portant sur tout, les cours du Collège de France sont, depuis 1530, une raison de ne jamais perdre complètement foi en l’être humain. C’est, fidèle à sa devise (« Docet omnia ») et dans l’objectif de la servir mieux encore que cette vénérable institution s’est associée à une autre tout aussi vénérable, les éditions Les Belles Lettres, pour diffuser plus largement encore les cours qui sont prodigués dans son enceinte. Et cela par l’entremise d’une collection qui leur sera entièrement consacrée.

Pour ouvrir le bal, Dominique Charpin, assyriologue, s’intéresse à l’organisation des temples mésopotamiens. Notre conception du temple est profondément ancrée dans notre longue histoire chrétienne – ou plus largement, monothéiste – qui teinte souvent aussi inconsciemment qu’anachroniquement l’étude que l’ont peu faire d’édifices qui ont précédé l’an zéro. Le temple signifie pour nous un lieu quiet, de dévotion, clos sur lui-même, exclusivement cultuel, siège du symbolique. Nonobstant les aménagements à la marge de cette conception – qui ne colle d’ailleurs pas toujours, loin s’en faut, à l’histoire elle-même des lieux de cultes chrétiens – le filtre qu’elle peut opérer sur notre façon d’aborder l’Histoire est un frein indéniable à la compréhension des pratiques de nos lointains parents. Ainsi les temples mésopotamiens, selon les recherches récentes dont Dominique Chardin se fait l’écho, étaient-ils aussi des lieux de cure, d’emprisonnement, de jugement, d’enseignement, de stockage des savoirs, voire de plaisirs… Et non seulement ils l’étaient, mais ils étaient organisés comme tels, pleinement, et non par défaut ou par la suite de glissements « décadents », la théologie légitimant l’organisation et les modalités de cette dernière enrichissant celles de la première.

Dominique Charpin documente pédagogiquement et efficacement son sujet et parvient donc déjà, de ce fait, à le faire « vivre ». On « apprend donc plein de choses ». Mais aussi, par delà son sujet d’investigation « pointu », c’est sa méthode, ouverte, transversale, ambitieuse sans présomption, originale sans ostentation, qui mérite le détour. Ainsi, par exemple, la conclusion à laquelle il aboutit, que les temples de la déesse Gula fonctionnaient bien comme des centres de cure, est-elle le fruit d’une recherche bien plus ample que celle à laquelle on cantonnerait instinctivement l’assyriologue. Certes ancrée dans l’archéologie ou la philologie, sa conclusion s’étaye et s’enrichit d’observations bien plus larges. Ainsi est-ce aussi parce que la science récente a découvert à la salive canine des propriétés cicatrisantes ou que Saint-Roch est traditionnellement représenté accompagné d’un chien, que l’auteur peut affirmer avec plus de force que ses thèses tiennent la route.

Aux antipodes du « n’importe quoi » auquel aboutit le touche-à-tout dilettante des popphilosophes en herbe, La vie méconnue des temples mésopotamiens témoigne qu’une exigence ouverte et généreuse, continue (et continuera longtemps) à offrir au plus grand nombre des perspectives neuves et enrichissantes.

Dominique Charpin, La vie méconnue des temples mésopotamiens, 2017, Les Belles Lettres/Collège de France.  

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