« La vie sur terre » de Baudouin de Bodinat.

On meurt sans savoir de quoi et peut-être ignorant de ce qu’on ait vécu.

Lors de notre premier contact avec ce livre, fort lointain et par ouï-dire, nous restait l’idée d’un texte-pamphlet, désabusé et réac.  L’avoir à ce jour lu nous permet d’affirmer que ceux qui y voient une oeuvre réactionnaire n’y auront rien entendu ou ne l’auront pas même lu.  Car le propre du réactionnaire est de ne se servir d’une critique du présent que pour mieux légitimer son goût pour le passé, celui-ci lui imposant sa lecture du présent même.  La volonté d’un retour à cet arrière lui est toujours sous-jacente, s’en nourrissant, toujours cause et non conséquence.  De même ce retour, même difficile, douloureux, ou simple hypothèse, doit rester, pour le réactionnaire, de l’ordre de l’envisageable.  Or, chez Baudouin de Bodinat, quand bien même cela serait souhaitable, cela n’est plus possible.  Et quand bien même on le désirerait, ce qui ferait ré-advenir le passé (ou l’archaïque ou le désuet) ne serait pas de l’ordre de la volonté mais de la seule fatalité.  Car le temps que nous occupons à ce jour nous voit dépossédé de notre capacité à agir.  L’ordre économique global, dont nous vivons le climax parfaitement réalisé, ne nous laisse plus aucun espace d’un agir sur lui-même.  Il est arrivé à son terme (non un terme butoir mais un terme qui se vit, non une agonie mais une mort comme éternelle, suspendue) et nous laisse insatisfait si parfaitement que seul nous reste le choix de l’insatisfaction.

Et que l’on dispose ainsi au choix de deux sortes d’insatisfaction : celle de ne croiser partout que la camelote des marchandises neuves, du « simili », des contrefaçons et des gadgets de l’économie intégrale, et celle de ne trouver jamais à pouvoir s’en procurer assez.

C’est d’un constat de notre temps qu’il s’agit, non de la nostalgie d’un autre.  Certes, cela n’exonère pas d’être tenté de penser que rester à un certain grade « inférieur » du « progrès » eût été préférable mais cette idée s’ancre plus dans une analyse résolument objective et dépouillée de ses diktats positivistes.  Ainsi, ne peut on pas considérer raisonnablement la traction animale comme un progrès, un formidable bond en avant même, par rapport à ce splendide résultat de la traction machinique : l’automobiliste?

pour juger du progrès, il ne suffit pas de connaître ce qu’il nous ajoute, il faut aussi tenir compte de ce dont il nous prive.

Et si c’est un cerveau, ca devrait compter.  Mais le constat, terrible, nous démontre que le plus grand achèvement du procès économique est de nous avoir dépossédé des moyens même de le contrer.  Car tout ce que l’on désire contrer nécessite un dehors à partir duquel aller contre est possible.  Et la « magie » de l’ordre économique global est d’avoir tout enclos en lui.  A ce jour (le nôtre) de son parfait accomplissement, rien ne lui est plus extérieur.

Même l’évasion de la société fait partie de celle-ci.

Et par là même, ses raisons, ses causes ne sont plus discernables.  Mieux encore, cet aboutissement de l’ordre économique produit l’illusion d’un dehors et nous innocente à l’avance de nos aveuglements face aux horreurs qu’il produit.  Cela pour nous permettre d’en consommer encore et encore (de ces horreurs) mais déculpabilisés de ne pouvoir faire sécession.  Tout entier plongés que nous sommes dans le bocal rassurant de cette certitude de n’y pouvoir de toute façon rien comprendre.

si l’on ne comprend rien, c’est pour la raison évidente que ce ne peut être au moyen d’une subjectivité dont c’est là précisément la fonction ; d’une subjectivité qui est elle-même en résultat de ce qu’on n’y comprend rien.

Dans une langue sublime, ample, toute en déliés, puisant chez les moralistes du 17 ème et 18 ème siècles, « La vie sur Terre » est probablement l’un des essais les plus désespérement clairvoyant de ces temps (les nôtres) qui contiennent si peu d’avenir.

Il est devenu impossible de distinguer entre le monde objectif et le contenu du cerveau d’un paranoïaque.

Baudouin de Bodinat, La vie sur terre, 2008, Encyclopédie des Nuisances.

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