« Le bazar renaissance » de Jerry Brotton.

bazar renaissanceAlors que, pour Michelet par exemple, comme pour nombre d’entre nous encore aujourd’hui, l’Europe s’est constituée vers 1400-1500 en opposition à l’Orient, force est de constater, à la lumière des matériaux dont nous disposons à ce jour, que cela est tout à fait inexact.

Un des premiers mérites de cet essai de Jerry Brotton est d’attirer notre regard sur cette fabrique qu’est l’histoire, qui, très loin de l’apparence figée dans des dates qu’elle véhicule souvent, est en constant mouvement, est le résultat d’envies, de ressentiments, de buts avoués ou non qui ont parfois bien plus à voir avec l’époque de l’analyse historique qu’avec l’époque analysée.  Et, alors que tout le monde ne peut ignorer aujourd’hui à quel point le regard que jette Michelet sur le Quattrocento est influencé par son nationalisme, il convient de rappeler (dans notre époque si avide de clivages) que l’image que nous avons de la Renaissance en est encore chargée.

Ce que nous nommons Renaissance s’est développé grâce et par l’échange.  Non pas seulement entre pays européens mais plus fondamentalement avec le sud et l’ouest.  La peinture à l’huile, cet emblème renaissant, ne put se développer sans les couleurs de l’Orient et les techniques de l’Europe.  Les architectes, les peintres, les sculpteurs vendaient leur talent aussi bien à l’est qu’à l’ouest, faisant fi des frontières géographiques aussi bien qu’idéologiques.  On verra ainsi Le Filatère travailler à l’édification de la nouvelle enceinte du Kremlin avant d’être engagé par Mehmed II pour construire son nouveau palais d’Istanbul.  Dans les cadeaux diplomatiques que s’échangent Orient et Occident, se donne à voir un mélange de respect et de rivalité, certes, mais surtout la conscience de partager en grande partie le même héritage artistique et intellectuel.  Et, oui, l’important concile de Florence échoua à réunir Eglise d’Orient et Eglise d’Occident, mais il ne fit qu’enrichir un peu plus un brassage intellectuel et culturel intense qui lui préexistait et qui ne s’arrêta pas à cet échec.  La barrière politique rigide entre Orient et Occident au 15 ème siècle est une fabrication du 19 ème.

Jerry Brotton montre aussi clairement que la Renaissance est avant tout affaire de gros sous.  Si aucun domaine des sciences ou des arts n’a échappé à ce intense brassage, celui-ci fut bien moins l’effet de conquêtes de divers ordres que celui de pragmatiques échanges commerciaux.  Quoiqu’on puisse en penser, si opposition théologique il y avait, les réalités économiques l’occultaient dès que l’intérêt était menacé.  Et ce que nous nommons Renaissance est bien plus le résultat des hasards et de la cupidité que d’un désir d’en revenir à une quelconque « sagesse antique ».  C’est le volume commercial accru mais qui n’a fait s’accumuler les richesses qu’entre les mains d’une élite réduite mais prospère qui permit cette consommation ostentatoire, cette extravagance cultivée, à laquelle nous avons donné le nom de Renaissance.

Si l’auteur se laisse aller parfois à de trop faciles mais surtout inutiles condamnations ad hominem (Erasme n’est plus très « mode »), cet essai demeure un remarquable exercice de démystification.  A l’heure ou d’aucuns cherchent à tout crin à fonder leur imbécile volonté de clivage, il est toujours utile de leur rappeler à quel point les oppositions sont souvent moins irréductibles (et donc « fondables », pouvant trouver une origine clairement identifiée, rassurante) que, précisément, résultant de ces volontés.

Jerry Brotton, Le Bazar Renaissance, 2011, Les Liens qui Libèrent, trad. Françoise et Paul Chemla.

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