« Le Musée imaginaire des œuvres musicales » de Lydia Goehr

 

Cela vaut aussi pour d’autres arts, ce que l’on nomme « œuvre » en musique permet aujourd’hui de distinguer un produit dont la valeur esthétique serait remarquable du reste de la production musicale. Le terme étant devenu à ce point implicitement marqué que l’accoler, lui ou l’un de ses dérivés, à une autre pratique, est devenu une façon de l’honorer. Un but de Messi, le gâteau d’un pâtissier reconnu, une voiture de standing, accéderons encore un peu plus à la notoriété, mais surtout mieux encore à la légitimité, si on les désigne comme des « œuvres ». Si les compositions de Bach, de Beethoven ou de Sciarrino sont maintenant unanimement considérées comme des œuvres, non seulement cela ne fut pas toujours le cas, mais aussi le concept même d’œuvre n’a pas toujours recoupé le sens dont on l’a investi aujourd’hui.

Comme Hoffmann, en effet, nous avons tendance à considérer une œuvre  comme l’expression objectivée d’un compositeur qui n’existait pas avant l’acte de composition. Nous ne la considérons pas comme un simple objet fabriqué ou assemblé à la manière d’une table ou d’une chaise, mais comme le produit unique et original d’une activité créatrice particulière. Nous supposons, en outre, que les propriétés tonales, rythmiques et instrumentales des œuvres sont constitutives d’ensembles structurellement intégrés, que le compositeur représente dans ses partitions par des symboles. Une fois créées, nous considérons que les œuvres subsistent après la mort de leur créateur, qu’elles soient ou non exécutées ou écoutées.

Comme Lydia Goehr le démontre magistralement, le concept d’œuvre musicale a bien une histoire. D’abord trouvant ses fondements dans ce qui n’était pas musical, c’est lentement que la musique a migré vers un sens propre. Peu à peu, elle s’est ainsi émancipée du linguistique – c’est la parole qui d’abord l’amenait, seule, à signifier -, de l’exécution – il fut à un moment possible de « composer » sans plus penser à « exécuter » -, du religieux, bref de tout ce qui n’était pas fait strictement de sons. Dans le temps même qu’elle se détachait de ce qui, auparavant, lui assurait des raisons à son existence, il lui fallu se doter des « garanties » qui pouvaient asseoir son autonomie. La notion d’ « œuvre » appliquée à la musique participa indéniablement de ce processus. C’est aux alentours de 1800, enrichi des référents du romantisme naissant, que le terme d’ « œuvre musicale » acquit le sens qu’on lui donne encore aujourd’hui. En faisant l’histoire d’un terme devenu aussi emblématique d’une pratique, Lydia Goehr interroge non seulement l’histoire de cette pratique mais également le sens profond – au sens quasi ontologique du terme – de celle-ci.

Comment Haendel et Bach auraient-ils pu penser, au rebours de la norme, que des musiciens produiraient un jour de la musique sans toutefois s’impliquer dans son exécution et sans même s’en soucier, ou encore qu’elle serait peut-être injouable?

La prouesse de Lydia Goehr resterait dans le champ strict de la musicologie très pointue ou de l’histoire de l’art si elle n’avait décelé dans sa recherche les linéaments de questionnements plus universaux, et si elle n’avait décidé alors d’intégrer ceux-ci à à sa démarche initiale. Ainsi son livre débute-t-il par une remise à plat des tentatives de la tradition analytique à rendre compte des « fondements ontologiques » de la musique. Ce n’est qu’après avoir démontré en quoi l’esthétique analytique est constitutivement incapable d’approcher pleinement ce qu’est une « œuvre » musicale – et donc ce qu’ « est » la musique – qu’elle aborde alors le pan historique de son travail. Et c’est entre les deux que naît l’idée de ce qu’elle nomme un « concept ouvert ». Ni totalement réduit à un formalisme analytique rigide, ni rejetant par principe toute « scientificité », ce concept qu’elle dit vouloir ouvert, permet d’approcher un fait comme aucun dogmatisme – fût-il conscient ou non – ne l’eût permis. En multipliant les chemins d’approche (anthropologiques, historiques, techniques, esthétiques, etc.) et en expliquant précisément son cheminement, non seulement elle éclaire ainsi ce concept d’ « œuvre », mais, plus fondamentalement encore, elle contribue à questionner et rénover ce qu’on entend par « concept ». Fondamental, donc!

Lydia Goehr, Le Musée imaginaire des œuvres musicales, 2018, La Rue Musicale, trad. Christophe Jaquet.

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