Le panda rouge, le stock et le jardin.

 

Prenez l’être le plus « mignon » auquel vous puissiez penser. Un chaton, un hamster, un dauphin, un panda rouge, un nouveau-né (défripé). Par exemple. Faites lui subir les pires avanies. Épuisez sur lui vos idées les plus perverses. Torturez-le, déchiquetez le. A feu doux, maintenez en lui un fifrelin de vie qui puisse juste témoigner de sa souffrance. On défie alors quiconque apercevra dans ces moments l’être miaulant ses douleurs, bavant ses miasmes et empuantissant l’atmosphères de ses sucs, de se défaire d’un mouvement de répulsion. Hé bien, en 2017, la littérature, c’est un peu ça…

En crise depuis de nombreux mois maintenant, le secteur du livre, inquiété dans son ensemble par cette colossale baisse de chiffre d’affaires (à deux chiffres tout de même), semble, pour partie, s’être libéré de toutes contraintes pour « prendre le problème à bras-le-corps ». Et, dans l’optique des joyeusetés de septembre, cela nous vaut de constater, s’il en était encore besoin, que l’être humain acculé, ne pouvant donc reculer, ne recule décidément devant rien. Modeste tour d’horizon…

–  L’éditeur (et l’auteur) en danger croit mordicus que l’excès est propice à survivre. Comme le supplicié s’accroche à ses grincements de dents, l’auteur (et l’éditeur) en sursis s’accroche à ses métaphores  :

J’ai encore sur mes lèvres carbonisées le goût des siennes – c’étaient des lèvres douces et tendres comme la chair des papayes, elles avaient la couleur rose du jus de grenade et le goût de noisette des graines de sésame qui parsèment les petits pains du matin et qu’elle aimait lécher le soir sur les doigts de ma main

la mer était très salée, mais déjà douce et tiède, sirupeuse : on aurait dit un mélange de miel et de lait dans lequel une salière géante se serait déversée

A vingt et un ans, à peine dépucelés de l’entrejambe, on était encore puceau de l’horreur.

Un siècle inconnu piaffait d’entrer dans l’histoire et de se faire un nom.

Pourquoi ne suis-je pas en toi, là, tout de suite, maintenant, tout au fond, bien au fond, mon épée de Zorro dans ton fourreau?

Ces quelques subtiles métaphores arrachées à la littérature septembrienne démontrent (attention, nous aussi on peut s’y coller lourdement) que la planche de salut est souvent glissante et que, seul, le nom de la tête de nègre ou du pet de nonne n’en donne pas le goût. Autrement dit l’excès d’une forme, plutôt que dissimuler un fond, en révèle souvent magnifiquement l’indigence.

–  L’éditeur acculé sait aussi faire feu de tout bois. Ne pouvant plus se contenter de la qualité seule des pages noircies par ses « poulains » pour les fourguer au public de la rentrée, il cherche à « teaser ». Et pour ce faire, quoi de mieux qu’une bonne « bande-annonce » :

Bande-annonce stock.

Non content d’y apprendre que Eric Orsenna est aussi un acteur manqué, qu’un auteur a des horaires pour écrire, que la dernière phrase d’un livre c’est « comme une petite mort », qu’écrire « c’est réinjecter de la vie dans la vie », que Simon Liberati écrit par ce « qu’il sait le faire » et « qu’au bout de sept romans, on peut dire qu’on est écrivain », non content d’apprendre toutes ces choses essentielles, donc, on y assiste surtout à une séance de poses d’une richesse rare. On se dit, après, que si c’est ça qu’on nous propose à – 14 %, à – 30 %, une bande-annonce Stock, c’est Youporn.

–  Enfin (un « enfin » tout rhétorique, car la liste est longue), l’auteur à l’agonie, se dépêtrant dans les ennuis financiers, ne pouvant compter comme avant sur de confortables royalties, se doit de « diversifier ses revenus ». Heureusement pour lui, si la vente est en berne, l’aura de « l’Auteur » et l’espoir « d’en être » demeurent. Ce qui permet à l’auteur aux abois de faire miroiter à l’aspirant-écrivain (qui, rappelons-le, ne pourra se dire « écrivain » qu’au septième pensum) la gloire d’être édité. Ce dont l’ultime réalisation se donne à voir dans cette merveille absolue. Car la pire erreur pour un écrivain, c’est « d’écrire à côté de soi ».

L’empathie pour qui meurt a ses limites. Dont l’une, essentielle à notre humble avis, est de le faire sans s’épancher. Le spectacle de l’agonie convulsive de cette littérature qui nous tient quand même un peu à cœur, nous donnerait presque envie de l’achever d’un rageur coup de talon…

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(3 commentaires)

    • Demoulin on 13 juillet 2017 at 23 h 59 min
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    Allez le Ptyx, chante avec nous !
    Même si être d’accord avec toi est constitutif de notre être, même si faut reconnaître qu’il y a de l’abus, même si faut chercher pour trouver (mais on trouve), il y a quelques bonnes petites lectures d’été que l’on s’excuse de ne pas avoir acheter chez toi, qui nous donnent la larme gentille, et la commissure frémissante, et le lobe en ma
    À Rome avec Nanni Moretti chez Quai Voltaire qui donne envie de lire des livres, de voir des films, de vivre à Rome, de partager son écuelle de spaghetti avec le plus loufoque, tendre, désabusé des cinéastes de tous les temps.
    Et Dérives de Kenneth White chez Le Mot et le Reste, recueil de texte de voyages mais bien plus.
    Et là je cite: « De retour en Écosse au bout de cinq années de vadrouille, je suppose qu’il me faut rendre quelques comptes. Mais nous n’allons pas faire un long récit circonstancié, certes non, nous n’allons pas suer à la tâche, mais tout simplement laisser les choses venir à leur gré, les laisser en quelque sorte venir de la pluie… Tous nos ennuis, dit le fou de Gogol, sont issus de la croyance erronée que les pensées prennent naissance dans le cerveau, alors qu’en fait, et heureusement, les pensées ne naissent pas dans le cerveau, pas du tout, elles sont amenées par le vent, de quelque part vers la mer Caspienne. »

    1. Ah mais on est d’accord Philippe. Il y a pléthore de belles choses! C’est juste que la plupart de celles qu’on nous prépare pour septembre nous ont paru, pour l’instant, d’une lourdeur commune assez remarquable. Mais d’autres bien sur viendront qui nous réjouiront!
      Bon amusement en Italie.

    • Claire on 13 juillet 2017 at 23 h 27 min
    • Répondre

    Oh oui, un coup de talon ! En plus, on sauvera des arbres.

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