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« Les corps vulnérables » de Jean-Louis Baudry.

 

Marie, la femme qu’aimait Jean-Louis Baudry, meurt en avril 1997. Dès cet instant et pendant dix années, l’auteur se consacrera exclusivement à écrire l’histoire qui les aura lié. Sous la forme d’un journal de plus de 1200 pages, Les Corps vulnérables n’est que cela : le compte-rendu minutieux et rigoureux des sentiments qui auront lié un homme et une femme.

Jean-Louis Baudry nous donne à lire avec franchise et minutie (franchise et minutie n’excluent pas la pudeur) son histoire d’amour avec Marie. Leur rencontre, leurs séparations, leurs atermoiements, leurs disputes, leurs infidélités, avec la précision pointilliste d’un greffier, nous lisons certes un amour au jour le jour, mais un amour dont le récit même devient partie prenante de celui-ci.

En écrivant et tout le temps que j’écrivais, je dotais Marie de la continuité et de la consistance qui, sans donner l’illusion de la personne réelle, fabriquaient la sorte d’attention, de sollicitude, de prévenance que j’aurais aimé lui montrer si elle avait été près de moi : en écrivant, je maintenais dans ma pensée celle pour laquelle j’écrivais.

Cloîtré volontaire dans une douleur dont il détaille les origines et dont il s’ingénie à scruter toujours plus profondément et son histoire et les moyens dont il se dote pour la raconter, l’écrivain n’est pas simplement ici le véhicule de sa propre obsession. Bien entendu cathartique, l’exercice d’écriture intime se redouble ici de sa propre analyse. L’auteur endeuillé écrit son deuil. Il en rend compte. Mais il sait que son deuil est aussi constitué de cette parole – et des difficultés à en calibrer la justesse – chargée d’en rendre compte. S’entremêlent ainsi absence d’un corps, deuil de l’amant, paroles qui en explorent les moindres recoins et peut-être promesse de faire advenir à nouveau, fût-ce sous des formes autres, et cet amour et ce corps. Car si l’écriture, en rendant compte, émeut celui-là même qui écrit, c’est qu’elle opère. Qu’elle fonctionne. Qu’en l’acte d’écrire réside des moyens de faire corps. De donner un corps. En s’obstinant à se remémorer, tout en sachant bien – et le mettant en scène – à quel point cette obstination est aussi un travestissement de la mémoire, l’écrivain effectue quelque chose. Bien plus que se rappeler, la littérature s’affirme ici, avec tout sa puissance et sa beauté, comme un moyen pour faire advenir.

Jean-Louis Baudry, Les corps vulnérables, 2017, L’Atelier contemporain.

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