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« L’esthétique de la résistance » de Peter Weiss.

 

Tout en courant de la gare du métro Schwarzkopfstrasse, par la Chausseestrasse jusqu’à la Pflugstrasse, tandis que hurlaient les sirènes et que me hélaient les responsables des blocs d’immeubles pour me forcer à descendre dans l’abri le plus proche, poursuivi par les sifflets à roulettes, une question me tourmentait et, tandis que les autos et les omnibus s’arrêtaient, que des gens se pressaient et disparaissaient dans les trous indiqués par les flèches blanches et que j’accélérais encore au premier tournant pour arriver à la maison, cette question attendait une réponse : et si toute cette activité avec les livres et les tableaux n’avait pas été en fin de compte une simple fuite loin des problèmes pratiques, accablants, la même fuite panique, éperdue que cette course sur le pavé brillant de pluie, jusqu’au porche à deux battants avec les montants sculptés, puis à travers la cour, jusqu’au logement froid et vide en haut de l’escalier. Et il me suffit alors de voir le linoléum aux lignes râpées et aux endroits endommagés où apparaissaient les aspérités du plancher, avec ses trajets tracés par les pas en direction du fourneau, de l’évier, de la porte de la pièce attenante, puis de jeter un coup d’œil dans la chambre où les pieds du lit avaient laissé des creux dans le revêtement du sol, pour ressentir une fois de plus ce qu’était la pauvreté et admettre que ce à quoi nous avions consacré nos efforts durant tant de nuits de veille et en éprouvant du vertige, n’était tout de même pas là pour nous. Mais ensuite, debout devant la fenêtre ouverte, tout au-dessus de l’enchevêtrement des rails, de la forêt de poteaux électriques sur le terrain devant la gare de Stettin, commença la résistance née de mon désespoir, et je me dis à ce moment même dans le vrombissement des escadres en manœuvre, que se préoccuper des richesses de la pensée, activité en apparence absurde dans notre pauvreté, constituait notre part du combat pour la survie et que les carrés de Giotto à Assise et Padoue et leur aridité stylisée étaient tout à fait à leur place dans nos pièces enduites de gris-vert.

L’esthétique de la résistance est le chef-d’oeuvre de Peter Weiss, et l’un des textes majeurs du 20ème siècle! Monumental pavé qui nécessita plus de dix années d’écriture, il met en scène des personnages fictifs ou réels, majoritairement communistes, souvent issus de milieux ouvriers, qui, dès avant la prise de pouvoir de l’infect moustachu jusqu’au dépeçage de l’Allemagne d’après-guerre, tentent de construire par tous moyens une opposition au fascisme et à toutes ses causes. On suit donc ces résistants (dont une très grande proportion de résistantes) dans l’Espagne des années trente, l’Allemagne des premières purges, le Paris des exilés, la Scandinavie des années 40, entre un internationalisme socialiste dont les dirigeants demandent toujours plus de signes d’allégeance et une machine fasciste qui se renforce jusqu’au délire meurtrier le plus abject. En parallèle avec ses vies risquées à chaque instant, le narrateur, un je sans identité certaine aux origines modestes revient sur ses rapports à l’art et à la relation viscérale qu’entretient selon lui acte esthétique et acte résistant.

Ce qui nous était toujours apparu comme l’impossibilité de l’art, de la création littéraire, était en réalité la condition même du travail qui rendait la vie possible.

L’esthétique de la résistance est… une esthétique de la résistance. Par delà cette tautologie, le titre du mastodonte de Peter Weiss contient son programme. Ainsi pour ce dernier l’acte esthétique est-il constitutif de l’acte de résistance. Non pas donc qu’une « bonne oeuvre d’art » serait dépositaire de ce qui s’oppose à quelque chose et une « mauvaise » non, mais bien qu’il n’y a d’art qu’essentiellement résistant. Cette consubstantialité allant par delà même la conscience. Ainsi en va-t-il par exemple de l’autel de Pergame. Intemporel chef-d’oeuvre sculpté célébrant la victoire des Olympiens sur les Chthoniens (et par métonymie celle des Attalides sur ses ennemis « barbares »), commandé, au 2ème siècle avant notre ère, par les dirigeants omnipotents de la cité de Pergame à des sculpteurs soumis, enfoui pendant longtemps puis exhumé pendant le 19ème siècle par des archéologues allemands en exploitant une main-d’oeuvre locale miséreuse, il est l’occasion, une fois ramené et exposé dans un Berlin déjà fasciste, d’y comprendre mieux sa propre condition pour un ouvrier aspirant au socialisme. Alors qu’elle est commandée par des vainqueurs, exhumée et exposée par d’autres qui s’en rêvaient les héritiers, l’oeuvre d’art contient toujours en elle le ferment de résistance qui la vit naître sous les coups de taille des mains esclaves, et que ressuscite l’œil de l’opprimé. N’en déplaise à qui opprime.

c’est seulement lorsque le verrou de sa cellule se referma avec fracas qu’elle fut désespérée de ce qu’elle dût accepter cette répartition des rôles, où celui qui avait choisi de résister devait porter des chaînes jusqu’à la fin des temps alors que l’autre, se contentant toujours de capituler, vivait à l’abri, content de soi.

Mais, en proposant une esthétique de la résistance, L’esthétique de la résistance se veut aussi la mise en oeuvre de son programme. En mêlant et démêlant les terribles histoires de ses personnages, en conjoignant rigueur d’une analyse esthétique fouillée et émotion de destins intimes, en faisant germer de l’ancien et de ce que l’on pensait connu, des moments d’une beauté sans nom, c’est, à son tour, à une véritable révolution esthétique que nous convie Peter Weiss. Nouvelle esthétique, nouvel art, qui comme tout ce qui est vraiment neuf, demandera un investissement conséquent de la part du lecteur. Nouvelle forme, nouvelle résistance, émergeant d’un terreau ancestral, dont germera à son tour, et encore et encore, pour qui veut et d’où qu’il provienne, les pousses toujours nécessaires d’une nouvelle résistance, d’une nouvelle forme.

L’important qui recouvrait tout de son ombre, ce n’était pas ce qui constamment volait en éclat et s’effondrait, c’était l’effort engagé pour tenir bon dans le vacarme, les cris et les râles.

Peter Weiss, L’esthétique de la résistance, 2017, Klincksieck, trad. Éliane Kaufholz-Messmer. 

Le bavardage sonore ci-dessus fut capté par le courageux Alain Cabaux sur les ondes de Radio Campus.

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