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« Muette » de Eric Pessan.

MuetteEt tu crois aller où ma pauvre fille?

Muette fugue.  Plutôt que de se choisir une errance ou un lointain refuge, elle s’est trouvée une grange délabrée à une heure de marche de chez elle. Elle a tout préparé.  Moins comme une fuite que comme un retour sur l’enfance qu’elle quitte et une rencontre avec la femme qu’elle devient.  Comme une mue qu’elle ne peut accomplir pleinement auprès de ses parents.

Muette desquame et abandonne sa vieille peau comme un mauvais rêve.

Telle Artémis (cette Diane grecque accompagnant l’adolescente), elle fait connaissance avec ce qui l’entoure, se libérant de ce qui la circonscrit et l’enferme.  Elle peut découvrir l’extraordinaire parfum du monde.  Toute imprégnée des changements de son corps, elle peut se lire dans cette nature qui l’englobe, s’en ressentir partie de meute, dans ses émois, ses dangers, ses voluptés.

Des craquements, toujours emplissent la nuit jusqu’aux étoiles.  Des bêtes se coursent, se chopent et s’éventrent en couinant, feulant, rauquant, paillant et gémissant, avec parfois la trêve inquiétante d’un faux calme, l’attente d’une chose à venir, puisqu’il est impossible que la nature fasse silence, puisque la nature est faite de muscles ramassés, de mâchoires prêtes à broyer ou d’observations et d’approches prénuptiales.

Fuguer c’est aussi et surtout échapper aux mots d’adultes qui comme des échos déformés aux demandes de l’enfance plantent leur cros dans sa chair pour s’abstenir d’y répondre vraiment.

Des phrases s’accrochent aux chevilles de Muette bien plus sauvagement que ne le ferait la mâchoire d’un chien errant.

Si Muette est muette, c’est parce qu’elle est « infans » (cet enfant qui n’est pas encore « puer », c’est -à-dire doué d’une parole, dont la parole a moins d’importance que le souffle du vent), qu’on parle à sa place.  Que les mots de l’adulte contaminent à ce point ces tentatives de phrases, qu’ils les étouffent.

Muette menteuse se menteuse demande menteuse si menteuse avec menteuse une menteuse autre menteuse mère menteuse on menteuse l’aurait menteuse crue.

Eric Pessan parvient à approcher au plus prêt ces « troubles » de l’adolescence.  Mais surtout, en entrecoupant les jaillissements de liberté de Muette des diktaats de la parole adulte, il parvient sublimement à démontrer que toute tentative d’émancipation passe par une déconstruction du poids que peut être un mot.  Et le mot « muette » précisément vient du latin motus.  La racine latine motus de movere (qui veut dire bouger) a aussi donné les français muete qui signifiait meute mais également émeute.  On ne s’étendra pas plus avant dans les méandres complexes de la morphologie syntaxique.  On rajoutera simplement qu’à notre sens, la littérature n’en peut faire l’économie.  Et qu’un de ses rôles (si elle en a un) nous semble bien d’en embrasser les tours et détours pour en faire subtilement jaillir ce qui fait sens.

Souvent, Muette parle. Les choses ne se réduisent pas à une grossière simplification, il ne faut pas croire. Manier les mots, Muette sait le faire ; ouvrir la bouche, arrondir les lèvres et tordre la langue pour articuler des phrases, elle y parvient si bien que beaucoup se leurrent et ne voient pas qu’au fond d’elle, elle est Muette.

Eric Pessan, Muette, 2013, Albin Michel.  Vous pouvez entendre ici le résultat de la rencontre du 10/10/2013. 

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