« Ni vu ni connu » de Hanna Rose Shell.

Ni vu ni connu.Etudier le camouflage revient à interroger notre manière de regarder le monde et de nous dissimuler au cœur des photographies qui le peuplent.

Hanna Rose Shell, des peintures naturalistes et réalisations taxidermistes d’ Abbott Thayer au film Prédator, en passant par les filets dissimulant les lignes de front de 14-18, nous plonge dans l’histoire du camouflage dans les liens qu’il a entretenu dès la fin du dix-neuvième siècle avec la photographie.  D’abord conçu statiquement, le camouflage a peu à peu évolué vers une prise en compte du mouvement, épousant ainsi les évolutions de la représentation par l’image.

le camouflage est intrinsèquement créatif et productif ; il est une logique et une poétique.

Si c’est bien en première lecture d’une histoire moderne du camouflage, notamment en terme d’utilité militaire qu’il s’agit, Hanna Rose Shell fait surtout transparaître dans son analyse les paradigmes qui sous-tendent chacune de ses évolutions.  Ainsi, si chaque innovation technologique (qu’elle ressorte de la peinture ou d’un dispositif animé) permet d’affiner la possibilité de camoufler, elle est aussi intrinsèquement la trace d’une réflexion différente sur le voir.

Comment faire disparaître le soi, non comme tout, mais de l’espace visuel de l’autre.  Cela demande à se voir non soi-même, mais d’abord comme perçu par l’autre.  Disparaître efficacement aux yeux de l’autre implique d’abord de s’en penser vu.

On disparaît toujours « vis-à-vis » de quelque chose.

Détaché d’un fond, distingué d’une multitude, l’être, pour survivre, doit s’y fondre.  Pour échapper à l’autre, pour concevoir des mécanismes à même d’échapper efficacement à la menace que cet autre fait peser sur lui, l’être doit avant tout s’en voir vu, donc se penser autre.  Réfléchir au camouflage c’est engager une réflexion vertigineuse où autre et soi-même se mêlent et se démêlent dans une spirale engageant survie et reconnaissance psychique.

à toutes fins utiles, ce qui passe inaperçu est inexistant

Mais « Ni vu ni connu » est aussi un questionnement sur les limites du traitement d’un sujet.  Comment rendre compte de ce qui se cache?  Comment montrer ce qui cherche à se dissimuler?  Comment faire voir ce qui a vocation à échapper à tout regard?  Et qui, s’il y réussit, est à la fois ce qui est indétectable et ce qui est le plus intéressant à voir?  Dans les exemples nombreux qu’il cite, et surtout montre (pas loin d’une centaine d’illustrations et une loupe, oui oui une loupe), « Ni vu ni connu » nous emmène aux frontières de ce que peut un regard.  Mais aussi à celles de ce que doit un éditeur.  Car réussit à réunir, chose oh combien rare, dans un même cadre épistémologique le texte et sa matérialisation en livre.

Peut-on jamais être certain de ce que nous ne voyons pas?

Hanna Rose Shell, Ni vu ni connu, 2014, Zones Sensibles.

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