« On a marché sur la Lande » de Arno Schmidt.

on a marché sur la landeNotre langue est chuinterie et sorcellerie.

Karl Richter, employé de gestion des stocks de 46 ans et Hertha, sa compagne depuis deux ans, passent un week-end à la compagne en Basse-Saxe, dans la Lande, chez la tante de Karl, Heete.  Comme Hertha s’ennuie dans ce paysage froid et pluvieux, Karl lui raconte une histoire pour la distraire, et cela à chaque fois qu’elle menace de s’abandonner à ses idées noires.  Cette histoire – véritable roman dans le roman – se passe sur la Lune après la destruction totale de la Terre.  Les Américains (notamment Djordch et Tcharlie) et les Russes, installés dans leurs bases respectives, y mènent une guerre froide après que la guerre « chaude » a anéanti leur planète.  Parallèlement à ces récits enchâssés qui ne cessent de se contaminer l’un l’autre, Tante Heete, sorte de Séléné qui ne connaît aucune inhibition, tout en essayant de se rassurer sur son propre avenir solitaire, tente d’intercéder auprès des deux membres du couple, leur prodiguant d’innombrables conseils d’ordre sexuel.  Car Karl, bavard impénitent, est aussi fringuant quarantenaire (Et à qui d’autres que nous, esclaves des glandes, importerait un sein à taches de rousseur pesant une livre et demie?).  Et la froideur d’Hertha qu’ennuient ses transports incessants n’est pas toujours pour lui plaire.

Oksépaclair.

Composé en pleine euphorie alors qu’Arno Schmidt vient de s’installer à Bargfeld, « On a marché sur la Lande » est d’une truculence sans égale mais aussi, comme toujours chez lui, profondément ancré dans la réalité de l’époque.  Critique féroce de la militarisation, de la déliquescence des systèmes politiques qui s’affrontent dans une guerre qui n’est froide qu’en apparence (Raie=publique fait=des=râles), son génie est comme toujours mis au service d’une peinture de la réalité dont la drôlerie féroce, précisément, vient appuyer l’absurde des temps.  Mais ici, avec souvent une nostalgie, une douleur liée à la guerre précédente, qui, plus encore que dans ses autres romans, laissent apparaître, sous le vernis de l’ironie certes parfois acerbe, presqu’un espoir.

si seulement 51% des êtres humains faisaient preuve de sagesse, 100% seraient heureux.

Mais c’est bien sûr d’abord de langue qu’il s’agit.  D’une langue à créer.  Dont toutes les circonvolutions si typiquement schmidtiennes sont autant d’expédients à mieux dire la réalité mouvante qui l’entoure.  Où le parler populaire s’inscrit dans la page par ses phonèmes.  D’où un déchiffrage faisant s’arrêter plus longuement le lecteur sur un sens qui émerge peu à peu.  Et sous la saveur, la drôlerie de ce parler populaire, peuvent alors plus finement éclore sa sagesse souvent méprisée, sa virulence et son immense inventivité.

Che lès domèstiques, i lor a soûyeu lès pieuds avant des chaises de biais pour qu’i=z=avich’te du cop eùl neùz cor pus preus d’l’assiète : ç’qui accourcit l' »kemin » d’eùl nôritûre à l’bouche èt évite ène pièrte de tans inutile.

Dans ses tonitruants méandres où se mélangent Joyce (Twa, toujours avec ton Jo=hisse), Verne, Karl May, les références les plus triviales à l’érudition la plus subtile, la prose d’Arno Schmidt atteint ici, virtuose, des niveaux inégalés.  Et peut-être aussi, juste avant la composition de ses grands tapuscrits (Zettels Traum ou Soir bordé d’or), s’y découvre t’il, en Karl Richter plus qu’en aucun autre des protagoniste schmidtien, un alter ego halluciné et émouvant de son auteur.

Herta.- / il n’est pas encore trop tard pour que les races à venir apprennent la forme, la couleur & la taille de tes seins, et si tu y tiens sous la forme de rimes tiercées ; et, jalouses de toi pour les femmes, de moi pour les hommess, les lisent : l’imm=ortalité n’est pas une petite idée, Darling…

Arno Schmidt, On a marché sur la Lande, 2005, Tristram, trad. Claude Riehl.

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