« Awat’ovi » de James F. Brooks.

En l’absence des européens, l’histoire ne fait pas du surplace.

Le Hopi est gentil… Si cette affirmation, construite sur la conjonction de l’imagerie populaire, de raccourcis sémantiques et d’une certaine complaisance pseudo-savante, est pour beaucoup devenue une irréductible évidence,  aussi péremptoire que tenace, elle est cependant fort loin de coller à la réalité. Pour preuve, l’annihilation, lors d’un jour d’automne de l’an 1700, du village fortifié hopi d’Awat’ovi par des indiens eux-mêmes Hopis. Les hommes furent systématiquement massacrés ainsi qu’une partie des femmes et des enfants. Les survivants furent répartis entre les différents pueblos. Les ruines incendiées furent proclamées zones interdites. Aujourd’hui encore, cette tuerie de masse hante les conscience du « Peuple de la paix ».

Le présent perturbe les fantômes du passé.

Alors que nos certitudes procédurales ou épistémiques pousseraient beaucoup à analyser ce cas particulier selon le cadre bien précis qui a déjà fait ses preuves appliqué à des cas « similaires » de « l’histoire occidentale », James F. Brooks semble avoir compris d’emblée que saisir ce fait dans toute sa complexité ne se pouvait qu’en se défaisant des grilles d’analyse habituelles. Ainsi le maelstrom de raisons pratiques qui aurait paru, de l’extérieur, rendre compte pleinement de cet accès de violence – une pression migratoire, des désordres climatiques, des rapports contrastés au colonisateur blanc, etc… – paraissent très rapidement ne pas suffire à l’expliquer. Très certainement, le génocide n’aurait pas eu lieu si ne s’étaient pas greffées aux conditions pratiques directement objectivables des modalités (pour nous) très particulières de leur réception.

Nous nous servons du passé pour mieux comprendre notre présent. Maintenant, inversons les choses. Et si notre présent était déjà actif dans notre passé? Et si notre présent n’était rien d’autre qu’un passé déjà écrit? Ce tourbillon des causes et des effets, des effets comme cause, non pas linéaire mais cyclique, distinct du temps occidental, permet de saisi plus précisément la façon dont nombre de Hopis comprenaient (et comprennent encore) la ruine du pueblo d’Awat’ovi.

Le fait de penser ce qui est advenu, advient ou va advenir non plus linéairement mais de façon cyclique impose à celui qui vit l’histoire une relation bien différente à celle-ci. Ainsi une prophétie, une fois prononcée, ne s’accomplira-t-elle pas nécessairement indépendamment des actions que pourront mener ceux qui l’auront entendue mais parce que ces derniers s’y seront investis. Ainsi une crise, souvent, ne pourra-t-elle être résolue que si elle est portée, quoi qu’il en coûte, à son point de rupture. Ainsi, aussi, les causes d’un événement s’enchevêtrent-elles inéluctablement à ses conséquences.

En explorant, grâce à toutes les sources disponibles, les « raisons » qui ont aboutis au passage à l’acte, James F. Brooks fait bien plus que détailler un fait notable de l’histoire d’une peuplade amérindienne. Non seulement il nous offre une véritable – et passionnante – leçon d’anthropologie. Mais, aussi, comme par la grâce d’un subliminal effet-miroir, il nous invite à regarder attentivement comment un autre, ici le Hopi, a pu penser et organiser, à travers ses systèmes de références propres, ses rapports aux autres. Pour le meilleur et pour le pire…

James F. Brooks, Awat’ovi, l’histoire et les fantômes du passé en pays Hopi, 2018, Anacharsis, trad. Frantz Olivié.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/awatovi-de-james-f-brooks/

« Derrière le Cirque d’hiver » de Xavier Person.

Décontenancé. Ainsi se trouvera au premier regard tout lecteur qui se sera décidé à arpenter ces chemins derrière le cirque d’hiver.  Micro-récits d’un quotidien banal, souvenirs d’un grand-oncle,  de lectures de Dora Bruder de Modiano, évocations de quelques rencontres impromptues, petites histoires de lieux… Le récit de Xavier Person ne paraît pas au premier abord pouvoir être ramené à la logique rassembleuse et rassurante d’un sujet ou d’un thème. Peu à peu cependant, emmené par une écriture à la beauté précise – qui aura presque fait oublier que rien apparemment n’en venait subsumer les fragments épars (et qu’importe après tout si c’est beau…) – quelque chose apparaît qui vient donner à cet éclatement un éclairage.

Il va pour s’avancer et quelque chose le retient. Sur le quai du métro à République, il voudrait progresser mais une force trop grande l’en empêche. Tout ce à quoi il parvient est de rester debout. Il se concentre pour ne pas tomber, son avancée se réduit à son immobilité si fragile et menacée. Ce qu’il désire peut-être, on peut l’imaginer, ce à quoi il aspire serait de se laisser tomber à même le sol, au milieu de la foule : quoi qu’il puisse arriver, s’allonger et dormir, céder au trop grand remuement qui telle une tempête invisible l’assaille. Je le vois si démuni face à cette rafale, il vacille dans son ivresse et que faire sinon chercher à ne pas le perdre de vue quand déjà mon métro s’éloigne?

Ce que nous saisissons par le regard, l’ouïe, la mémoire sont toujours des parcelles d’autre chose. Comme le lecteur du livre même, chacun des « personnages » qui y est saisi, du narrateur au grand-oncle mort, en passant par les « personnages » des livres qui y sont lus, est, intrinsèquement, un composé. Un composé dont le lecteur est d’autant mieux à même de faire lui-même l’expérience qu’il est invité à recomposer les pièces du puzzle. L’acte de lecture devient ainsi prise de conscience et de soi et de l’autre.

Un rire me traversait de me découvrir un parmi les autres, n’importe qui et cependant moi-même, personne sans doute et quelqu’un cependant, qui était moi et aussi bien aurait pu être un autre et j’aurais pu me mettre à tourner sur moi-même, la tête jetée en arrière et les bras écartés, comme le font les enfants qui savent ainsi n’être que le centre dérisoire, et prodigieux, d’un vertige qui pourrait être toute leur vie.

Nous sommes tissé de celui qui nous précède et de celui qui nous entoure. On peut en « être convaincu », le « savoir », considérer cela comme une « évidence », en faire l’exercice vraiment et s’y livrer tout entier est toujours la seule voie qui permette de s’en assurer. Et c’est peu dire que nous en avons besoin…

Xavier Person, Derrière le cirque d’hiver, 2018, Verticales.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/derriere-le-cirque-dhiver-de-xavier-person/

« Délai de grâce » de Adelheid Duvanel

Née à Bâle en 1936, Adelheid Duvanel eut une vie marquée par les épreuves. Très tôt diagnostiquée schizophrène, internée, traitée à l’insuline et aux électrochocs, elle dut encore affronter la toxicomanie de sa seule fille, puis le décès de celle-ci dans les années 80. En 1996, par une nuit de juillet exceptionnellement froide, elle est trouvée en état d’hypothermie par un cavalier dans une forêt non loin de Bâle. Elle avait absorbé une grande quantité de somnifères. Elle mourra le 11 juillet.

Toute petite déjà, Adelheid Duvanel écrivait de très courts textes, assortis de dessins, qu’elle lisait à ses frères et sœurs. Malgré la douloureuse tragédie que fut sa vie, elle n’eut de cesse d’explorer et d’explorer encore la forme courte. Jusqu’à lui créer un écrin radicalement neuf. Peu lue de son vivant, son oeuvre fait aujourd’hui l’objet d’une véritable redécouverte.

C’est étonnant comme un mouvement de paupières efface le monde entier.

Chacune des très courtes proses qui composent Délai de grâce met en scène un personnage « différent ». Une enfant attardée lors de la rentrée des classes. Une jeune femme dont les parents ont obtenu la garde de sa fille. Un vieil homme dans un hospice. Un SDF. Tous sont ce que l’on pourrait nommer des êtres dérangés, radicalement autres, des « inaptes à la vie » dont le seul maintien dans le monde qui les entoure tient du défi permanent ou du miracle.

Grolo voulait acheter des cartouches pour son stylo à encre, mais le mot « cartouche » ne lui revenait pas à l’esprit, aussi écrivait-il au stylo à bille.

En une page, une page et demi, rarement plus, Adelheid Duvanel parvient à nous enserrer dans ces vies bancales et à nous les rendre proches. Et, en nous permettant de percevoir l’équilibre fragile qui les rend malgré tout possibles, elle nous renvoie subtilement à nos propres tâtonnements. Maîtresse incontestée de la forme courte, elle est parvenue à conjuguer dans un même espace tout à la fois étrange, facétieux et bouleversant, l’extraordinaire originalité du regard « différent » (qu’il soit celui de l’enfant, du « dérangé » ou du rêveur) et la rigueur pointilliste d’une conteuse hors pair.

Chacune de ces histoires forme un monde en soi. Une monade. Tout y est. Rien n’y manque. Elles sont comme des petits cercles dessinés à la main. Des petits cercles hésitants, délicats, qui entourent quelque chose. On ne sait pas toujours bien quoi. On sait juste que c’est infiniment précieux.

La fin était toujours en même temps un début. Il n’y avait pas de droites, il n’y avait que des cercles. Elle ne peignit plus dès lors que des cercles.

Adelheid Duvanel, Délai de grâce, 2018, Vies Parallèles, trad. Catherine Fagnot.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/delai-de-grace-de-adelheid-duvanel/

Exergue 2.

Très souvent on se pose la question de savoir quelle phrase issue de celui-ci pourrait illustrer le mieux un texte. Qu’elle ait prétention à le « résumer », à le « vendre », à « aguicher » le lecteur potentiel ou à « faire sentir le style de l’auteur », la phrase-clé, quelles que soient les motivations de qui la cherche, se veut toujours bien plus une réduction du texte à une supposée essence de celui-ci – que la phrase-clé déclinerait alors – que l’illustration que, possiblement, quelque chose y échappe.  Plus pertinente parfois nous semblerait alors la recherche de celle qui, pourtant placée en son sein et s’y insérant parfaitement, parait lui offrir un contrepoint inattendu. Cette phrase qui ouvre dans le texte même comme une possibilité d’en dévier, et qui, le faisant échapper à la surface lisse à laquelle le lecteur tenterait de le réduire, enjoint ce dernier à le lire autrement. Ainsi peut-être la phrase exhumée ici aura-t-elle d’autant plus de sens qu’elle servira mieux d’exergue à tout autre texte qu’à celui dont elle est issue. Alors même, aussi, qu’il n’est pas tout à fait innocent qu’elle en soit issue…

En vérité l’on voit et l’on entend croître l’herbe.

Leon Tolstoï, Anna Karénine, 1951, Gallimard, trad. Henri Mongault.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/exergue-2/

« La méchanceté en actes » de François Jost.

Il est un fait que la définition de tout terme présenté comme générique pose problème. A fortiori quand ce que recoupe ce terme parait faire consensus et semble sémantiquement partagé par le plus grand nombre. Toute analyse portant sur ce que revêt celui-ci se devrait alors d’en éclairer dès l’abord l’usage qu’elle compte en faire. Au risque sinon de s’empêtrer dans une ambiguïté malsaine et stérile. Ainsi en irait-il sans aucun doute du terme de « méchanceté » dans le livre de François Jost, si c’était du moins bien la « méchanceté » qui se trouvait au centre de sa préoccupation. C’est à partir de l’instant où l’on a saisi que La méchanceté en actes est bien moins une analyse de la « méchanceté » que des mécanismes qui ont permis/facilité/étendu/exagéré la critique de « l’autre » et singulièrement de celui qu’on désigne comme « l’expert » que sa lecture en révèle l’intérêt.

ce dont je cherche les racines, c’est plutôt de ce qu’on peut appeler la démocratisation de la méchanceté médiatique, cette chaîne d’événements qui donne à chacun la possibilité d’exprimer sa médisance, sa jalousie ou sa haine.

Débutant chronologiquement son étude avec le lancement de Hara-Kiri, le fameux journal « bête et méchant », et l’étendant jusqu’à l’émergence des réseaux sociaux les plus récents, François Jost, en s’appuyant sur des cas très concrets, explore bien l’évolution de la parole critique. Explicitement dirigée contre une « élite », une « pensée dominante », un « ordre établi », la revue mensuelle parue dans les années soixante construisit, par le texte et l’image, un nouvel écrin à la satire (et donc à une pratique de la « méchanceté »). De cette critique acerbe, flirtant avec l’interdit, et prenant pour cible des groupes, des archétypes ou des comportements, on va glisser, spectacularisation et réseaux sociaux aidant, vers le rabâchage d’attaques ad hominem. La méchanceté se fait toujours bien aux dépens d’une « élite » mais alors qu’elle lui construisait souvent de toute pièce un parangon dont elle explorait, par l’excès ou la dérision, le ridicule, elle prend maintenant pour cible un être de chair et d’os, censé représenter cet « ordre », qu’elle accable de ses ires à répétition. D’une satire de la pensée dominante, on est passé à une domination de la méchanceté, pensée et exploitée comme telle.

Il ne s’agit plus de comprendre l’autre, mais bien de l’accuser ou de le dégrader.

L’intérêt de cette étude sur l’évolution de l’acte méchant dans le paysage des médias eût été largement moindre si l’auteur ne s’était ingénié à adroitement titiller nos certitudes les plus établies en puisant des exemples à des sources peu attendues. Un exemple : Finkielkraut. Alors que son désormais célèbre « Taisez-vous! » a rassemblé derrière lui nombre de détracteurs amusés, de commentateurs acerbes ou de féroces contradicteurs, forts du confort certain que leur octroie la contemplation d’une image censément objective, François Jost nous démontre que le tort n’est pas nécessairement là où l’on croit. Aveuglés par la virulence énervée de l’expression du philosophe et le sentiment de ridicule qu’éveille toujours celui qui « pète un plomb », le contempteur du philosophe (dont nous fûmes) fait très facilement fi de la construction qui la rend possible. Avec rigueur et intelligence, l’auteur nous détaille que l’obtention de l’image, son montage, les discours qui l’amènent, sa prolifération ensuite, répondent non seulement parfaitement aux caractéristiques de la fabrication de la méchanceté, mais aussi en constitue un exemple presque paradigmatique. Ce qui, quand cela s’articule autour d’une personnalité devenue pour d’aucuns l’emblème du « méchant », en dit long et sur les pièges de la fabrication de la méchanceté, et sur notre facilité à tomber dans ses rets…

Pour qui ne craint pas de « biaiser ses biais de confirmation », donc…

François Jost, La méchanceté en actes à l’ère numérique, 2018, CNRS éditions.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/la-mechancete-en-actes-de-francois-jost/

« Les Aveux de la chair » de Michel Foucault.

La conception que l’on se fait souvent aujourd’hui des rapports qu’entretiennent (et ont entretenu de tous temps) religion et sexualité est foncièrement duale et exclusive. Pour qui n’a aucune connaissance des textes des pères de l’Eglise ou de leurs commentaires, l’équation sexuelle dans le champ chrétien est on ne peut plus simple : le sexe, c’est mal et on peut pas. Tous les discours ayant alors germé au cours de l’histoire sur ce constat simplissime n’ayant alors eu d’autre objectif que d’organiser cet interdit. Un des premiers mérites de l’oeuvre de Foucault est de sortir ces textes chrétiens de la gangue normative et juridique dans laquelle seules nos impérities et nos méfiances laïques les y confinaient (et les y confinent encore).

La « chair » est à comprendre comme un mode d’expérience, c’est-à-dire comme un mode de connaissance et de transformation de soi par soi, en fonction d’un certain rapport entre annulation du mal et manifestation de la vérité. Avec le christianisme, on n’est pas passé d’un code tolérant aux actes sexuels à un code sévère, restrictif et répressif.

Alors que seule une lecture partielle et partiale (plus partiale que partielle d’ailleurs) de la littérature chrétienne peut déceler dans le rapport que la religion entretient avec la sexualité une rupture radicale et dogmatique d’avec celui qu’entretenait la sexualité et, par exemple, la philosophie grecque, une analyse comparée savante et rigoureuse des textes nous apprend que le contraire est bien plus vrai. Ainsi l’organisation chrétienne du rapport à la chair (que ce rapport s’actualise dans les questions de la virginité, du mariage, de la concupiscence, de la pénitence, etc…) s’est-elle bâtie sur des fondements qui, qu’ils lui préexistent ou qu’ils en soient concomitants, ont été bien plus enrichis qu’affaiblis (d’aucuns diront même abêtis) par l’approche chrétienne.

le contrôle externe des pénitents a joué un rôle relativement accessoire par rapport à une autre procédure de vérité, beaucoup plus centrale dans la pénitence : celle par laquelle le pécheur reconnaît lui-même ses propres péchés.

Non content de rétablir l’histoire dans ses droits et de nous rappeler ainsi que la lecture du passé ne peut s’opérer à la « lumière » des filtres ou des hantises de notre époque, Michel Foucault nous démontre brillamment combien cette pensée complexe du rapport à la chair chez le penseur chrétien fut le soutien de l’élaboration d’un rapport de soi à soi d’une extraordinaire richesse. Car, loin de vouloir organiser dogmatiquement, juridiquement ou hiérarchiquement le rapport d’un être à ses faiblesses ou ses fautes, le théologien chrétien chercha surtout à construire à la disposition de celui-ci des procédures lui permettant de les examiner par lui-même. De Clément d’Alexandrie à la rupture augustinienne, la lecture de la chair chez les premiers pères de l’église et des procédures de vérité qu’ils instituent d’abord comme des façons de se contrôler soi-même, d’accéder au vrai par soi-même, et non pas comme des normes externes à respecter aveuglement, tout cela est l’occasion d’observer des moments privilégiés de l’histoire du sujet.

Michel Foucault, Les Aveux de la chair, Histoire de la sexualité IV, 2018, Gallimard. 

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/les-aveux-de-la-chair-de-michel-foucault/

« Poésie ne peut finir » de Charles Racine.

Il écrivit s’enfouissant dans le papier

Si faire oeuvre ne se peut qu’en ayant soin de donner à cette oeuvre une publicité, d’être publié donc, peu s’y seront aussi mal attelé que Charles Racine. Une dizaine de poèmes publiés en revue, trois brefs recueils (dont un de collaboration avec un plasticien, les deux autres « hors commerce »…), l’oeuvre du poète suisse éditée de son vivant est pour le moins parcimonieuse. Si, tout occupé à l’écrire, il ne se sera que fort peu soucié de donner à son oeuvre un lectorat, on saisit vite, à sa lecture, qu’elle n’est pas non plus un vase clos. Tout simplement le temps et les inquiétudes économisés sur sa réception auront-ils permis, une fois investis dans l’oeuvre et elle seule, de lui donner l’exceptionnelle originalité qui demeure la sienne aujourd’hui.

le pain doit tout à la faim

Quand on lit Charles Racine, on ne saisit pas toujours ce qui fait recueil ou non. Ce qui intègre un thème, un cadre plus large, qu’un titre rassemblerait alors, n’est pas toujours clairement identifié. On perçoit des possibilités d’ensembles, des accointances, mais toujours des doutes subsistent quant aux limites qui viendraient borner telle ou telle séquence. Comme si cette partition de l’oeuvre faisant partie aussi de sa publicité, et que cette dernière n’étant plus un objectif, la nécessité de la première ne se faisait plus sentir. Des éléments reviennent ; la nuit surtout, l’eau, l’enfance, le texte. Mais jamais comme des thèmes ou des étendards. Plutôt comme des possibilités de s’y reprendre toujours. Comme s’il s’agissait (une vie durant!) d’y approfondir autre chose que ce qui semble s’y répéter. Comme si dire et dire encore une chose, dans toutes ses subtiles et infinies variantes (variantes ici plus grammaticales que lexicales), permettait non pas de la dire mieux mais de dire autre chose qu’elle. Et donc d’y atteindre.

Le temps arbore le blason incalculable

de sable d’exception Cette foi de sang

battue geint sous la syllabe qui la mar-

tèle Cette aventure (je) se détache

des syllabes qui la prononcent

et la profèrent et la transportent Sable de

l’eau perdue sable sans joie entre le

oui et le non je viens du texte nulle

parabole sur chair je ne suis le rêve

de ce que j’écris il n’est d’absence que

n’étreint l’écho parabolique du temps

qu’il n’étreigne l’absence qui enserre

les doigts l’allégorie se lève pour re-

connaître ces lieux blanchis je ne peux

réduire mes textes à un point ils n’y

entrent pas

Irréductible à toute « école », Charles Racine aura réussi, avec une exigence rare, en « mourant dans chaque texte qu’il écrivit », à bâtir une oeuvre qui ne ressemble à aucune autre. Et qui demeurera longtemps encore capable de nous émerveiller.

L’ennui dont s’enveloppe l’enfant

débouche sur un homme

qui retombe de ses mains

Charles Racine, Poésie ne peut finir, 2018, Grèges.

 

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/poesie-ne-peut-finir-de-charles-racine/

« Attentats-suicides » de Talal Asad.

Mais comment peut-on prétendre savoir ce qui traverse l’esprit d’un assaillant avant qu’il ne se suicide? Tout récit accrocheur sur le suicide repose sur l’intérêt qu’il suscite en spéculant sur les états intérieurs du suicidé. La mystification du suicide comme pathologie ne fait qu’alimenter le fantasme de pouvoir accéder à cette dimension.

L’immense majorité des livres qu’on a vu fleurir ces dernières années sur la question de l’attentat-suicide se présentaient comme des tentatives de répondre à la question des ses motivations profondes. Que ces tentatives aient été honnêtes (la question est, oui, vraiment intéressante) ou simplement putassières (l’attentat-suicide, ça fait vendre du bouquin), elles s’articulaient toutes autour de notre incompréhension et de notre fascination face à un acte qui nous paraissait en rupture radicale avec, au choix, notre mode de vie ou notre mode de pensée. Résolument envisagée sous l’angle du choc des civilisations – même si c’était pour déclarer être en rupture avec l’évidence présumée de son constat -, toujours, mais sous diverses formes, la thèse reposait d’une part sur l’existence de raisons précises qui auraient pu expliquer l’acte, d’autre part sur la possibilité de pouvoir les connaitre.

Mais une chose demeure particulièrement intrigante : l’ingéniosité ainsi déployée par les discours libéraux pour humaniser des actes inhumains.

La réflexion de Talal Asad ne part pas de l’attentat-suicide. Il part des discours qui ont été façonnés sur lui. Á travers une double démarche, d’un côté il entend démontrer l’impossibilité de connaitre vraiment les raisons de ce phénomène particulier, aussi intriguant et fascinant soit-il, et d’un autre, via les erreurs qu’il décèle dans leurs recherches parfois obstinées, il tente de saisir les raisons même, non de l’acte, mais de la recherche de ses causes. D’où vient l’horreur que tous nous ressentons face aux représentations visuelles ou verbales des attentats-suicides alors même qu’instinctivement nous comprenons que celle ressentie face à des actes de guerre « communs » ne lui est apparentée que de loin? Notre assimilation de l’attentat-suicide à un sacrifice ne revient-elle pas à l’investir d’une signification chrétienne ou post-chrétienne qui, si ses motivations apparentes ou sous-jacentes montrent un rapport évident avec l’islam, lui offre alors un modèle d’explication schizophrénique?  Toutes questions – et bien d’autres – dont la façon même avec laquelle on cherche à y trouver des réponses éloigne d’une quelconque solution. Derrière ces questions psychologiques, morales ou politiques et les impasses auxquelles y mènent nos modalités de recherche s’en logent d’autres, anthropologiques celles-là, sur lesquelles ce livre offre par contre un éclairage absolument essentiel.

Si un fait demeure inconnaissable, du moins nous reste-t-il nos tentatives pour chercher à y atteindre. A défaut de pouvoir connaitre vraiment le fait qui les fonde, pouvons-nous alors mieux nous connaitre nous-mêmes…

Talal Asad, Attentats-suicides, Questions anthropologiques, 2018, Zones sensibles, trad. Rémi Hadad.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/attentats-suicides-de-talal-asad/

« Le fleuve sans rives » de Juan José Saer.

dans ce livre, on trouvera un peu de tout

Le Rio de la Plata est cet immense estuaire de 290 kilomètres de long formé par le Rio Parana et le Rio Uruguay, sur la façade atlantique de l’Amérique du Sud. Démesurée frontière entre l’Argentine et L’Uruguay, cet espace charriant autant les fantasmes que les alluvions est l’occasion pour Saer d’exercer un art qu’il maîtrise à la perfection. Oeuvre de commande, Le Fleuve sans rives permet ainsi non seulement à son auteur de mener le lecteur là où ce dernier ne s’attendait pas à être mené, mais aussi à transformer ce cheminement en sa propre exégèse.

Le but de l’art n’est pas de représenter l’Autre, mais le Même.

En quatre « saisons », Saer nous intéresse bien, et de très près, au Rio de la Plata. Sa géographie, sa géologie, ses courants, ses mouvements de flux et reflux, l’histoire de sa découverte et de son développement, tout cela est exploré – comme le précisait sans doute le « bon de commande » – avec la précision et la rigueur requises. On est dans le fait vérifié et estampillé « vrai ». Mais parmi ces faits directement reliés au fluvial, l’auteur, assez rapidement en vient y glisser d’autres. Ainsi en vient-il à nous parler de lui et de son enfance, des faits politiques souvent douloureux qui ont marqué l’Argentine, de la littérature aussi. Et peu à peu, en nous éloignant du fleuve (pour y revenir toujours, comme pour le temps d’un bref plongeon), l’auteur nous convie-t-il à voir et penser différemment tout ce qui nous irrigue.

Au lieu de vouloir être à tout prix quelque chose – appartenir à un pays, à une tradition, se reconnaître dans une classe, un nom, une situation sociale – , peut-être n’existe-t-il pas aujourd’hui d’autre orgueil légitime que celui de se reconnaître comme rien, moins que rien, fruit mystérieux de la contingence, produit des combinaisons complexes qui mettent tous les vivants sur un même pied d’égalité, celui d’une présence aléatoire et fugitive. Le premier pas vers la découverte de notre véritable identité consiste justement à admettre qu’à la lumière de la réflexion, et, pourquoi pas, de la compassion, aucune affirmation d’identité n’est possible.

Aux antipodes de la métaphore creuse, Saer, avec générosité et génie, nous enjoint dans une recherche esthétique et ontologique aussi fascinante que déterminante. Dans Le Fleuve sans rives, on trouve donc bien un peu de tout. Non pas car, maîtrisé ou non, le système formel prôné par l’auteur serait de créer un désordre mais bien, a contrario, parce qu’aucun « espace propre » n’existant pour rien nulle part, la littérature se doit de ne pas s’en créer un pour soi-même. Tout, décidément, est sans rives…

Juan José Saer, Le Fleuve sans rives, Le Tripode, 2018, trad. Louis Soler.

Il nous est impossible ici de ne pas alerter tout lecteur sur un autre Fleuve sans rives, de Hans Henny Jahnn. .Tout simplement parce qu’il s’agit, à notre humble avis, du plus important chef-d’oeuvre méprisé du vingtième siècle. Qu’on se le dise!

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/le-fleuve-sans-rives-de-juan-jose-saer/

« Europa Minor » de Miklos Szentkuthy.

 

Toute culture commence avec un conte – la nôtre, apparemment, finira avec une légende où cultures, peuples, dieux maîtrisés ou non, paysages et logiques danseront comme des lutins ou comme des nymphes, et nul ne saura dire s’il s’agit d’une danse macabre ou d’un ballet optimiste, de résignation ironique ou du fondement d’une nouvelle santé.

Quatrième tome du Bréviaire de Saint-OrphéeEuropa Minor s’ancre comme le tome précédent dans l’Espagne du 16ème siècle. Mais, en lieu et place du François Borgia de Escorial, c’est de Saint Toribio qu’il opère l’hagiographie. Né en 1538 et mort en 1606, ce saint très particulier fut nommé président du Tribunal d’Inquisition en 1552 par Philippe II alors qu’il était… laïc, puis Archevêque de Lima dès 1581. Dès cette date, il n’eut de cesse, toute sa carrière, d’œuvrer pour ses pauvres. N’hésitant pas, pour ce faire, à heurter les puissants en place et à utiliser, fort adroitement, toutes les ficelles du pouvoir. Ainsi ce personnage est-il aujourd’hui encore célébré, dans nombre de chansons populaires américaines, comme une sorte de Robin des Bois hispanique. Cette alliance entre le temporel le plus incarné et le spirituel ne pouvait que plaire à l’Ogre de Budapest.

Placé sous cet exergue, toute la suite du tome s’articule autour de trois personnages principaux : Elizabeth de Valois (1545-1568), Akbar (1542-1605) et Marie Tudor (1516-1558). Chacun de ceux-ci recevant une voix à laquelle vient bien entendu se mêler celle de l’auteur, cette dernière s’entremêlant elle-même de textes censément ramenés par Francis Drake  (1540-1596). Et dans l’entrelacs, peu à peu, se dessine une idée, un thème : l’Europe est bien plus la résultante de l’Orient qu’un reliquat de l’Antiquité. Et l’avenir de l’Europe – si un avenir est encore possible – ne pourrait dès lors tenir en un retour, forcément illusoire, à une Héllade fantasmée, mais ne serait possible que par la prise en compte, pleine et entière, de cette origine. L’Europe sera orientale ou elle ne sera pas…

Composé alors même que l’Europe sombrait dans le chaos (Europa Minor fut écrit originalement en 1937, puis revu en 1973), ce quatrième tome est bien entendu l’occasion, pour son auteur, de nous donner à lire des fantaisies de son cru (les histoires tirées du livre d’Akbar ne sont pas loin de la fantasy la plus délirante) et des considérations esthétiques définitives et éclairées (le mondain est perfection, l’ornement est l’art ultime) mais il est donc aussi l’occasion d’une réflexion, toujours nécessaire, sur nos origines.

En rendant à ses personnages leur complexité (Drake, serviteur de la couronne et corsaire ; Akbar, machiavel moghol et premier instigateur d’un syncrétisme des trois monothéismes ; Toribio, religieux et voleur, etc…), il leur rend aussi leur historicité. Et par là même, aux antipodes d’un érudit (si besoin en était encore, ce tome-ci est l’occasion parfaite pour vérifier l’ampleur sans fond de sa culture) glosant en chambre close, par ses tentatives – réussies – d’épouser le réel dans sa totalité, il fait ô combien œuvre utile.

Miklos Szentkuthy, Europa Minor, 2017, Vies Parallèles, trad. Georges Kassaï et Robert Sctrick avec la collaboration d’Elizabeth Minik.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/europa-minor-de-miklos-szentkuthy/