« Serez-vous des nôtres? » de Emmanuelle Pagano.

 

Sur terre, ces frontières d’eaux protègent ceux qui restent à l’extérieur. En mer c’est l’inverse : remonter, c’est devenir vulnérable, et descendre trop bas, c’est risquer d’être écrasé par la pression. 

D’un côté, il y a la Caspienne – non pas la mer (qui est en fait un lac) mais un des étangs de la Brenne – et de l’autre l’océan atlantique. Dans le premier, la pêche annuelle se prépare autour de Jonathan, fils, petit-fils, arrière-arrière-petit-fils de la famille Bonnefonds, propriétaire et exploitant d’une ligne d’étangs et des terrains de chasse qui l’environnent. Dans le second, dans un sous-marin nucléaire où il officie pour écouter, David Garreau, ami d’enfance de Jonathan issu d’une famille traditionnellement au service des Bonnefonds, accomplit son dernier service. D’un côté, la tradition qui perdure, teintée de mélancolie ou de paternalisme, en s’accommodant peu à peu de la modernité, de l’autre la technologie la plus pointue qui soit mais toujours à la merci de réflexes aussi vieux que l’humain. Heure par heure, Emmanuelle Pagano nous détaille ce vingt-huit octobre en alternant les voix et souvenirs de Jonathan et de David.

Mais tous les souffles, les cris, les explosions, les éclatements, les craquements, les crépitements, le vacarme d’une bouée larguée par un avion de patrouille maritime, les raclements des chalutiers ratissant les fonds marins, les grondements des pompes des pipelines posées au fond des océans, le grommellement démesuré d’un orage cognant contre la surface, les battements rythmés des grosses et rapides hélices des énormes pétroliers, rien ne masque les soupirs de la Caspienne, dont la masse grave semblait atténuer la propagation.

Ce qu’il y a de fascinant avec Emmanuelle Pagano, c’est qu’elle parvient à coller au plus près de ses sujets – en y intéressant des lecteurs pas toujours gagnés d’avance – tout en leur ménageant et des liens entre eux et une universalité peu décelable d’emblée. Passionnante incursion dans deux univers aussi techniques que paraissant diamétralement opposés l’un de l’autre, Serez-vous des nôtres? interroge nos liens à la nature, à l’histoire, à la tradition, mais surtout ceux qui nous lient les uns aux autres. Dans cette magnifique histoire d’amitié où le silence paraît souvent plus parlant que les plus longs discours, elle démontre avec subtilité que l’eau (Serez-vous des nôtres? et le troisième et dernier tome de son projet la Trilogie des rives) a trouvé ici l’une des ses plus brillantes voies d’accès à la littérature.

Emmanuelle Pagano, Serez-vous des nôtres? Trilogie des rives III, 2018, P.O.L.

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Non mais ça va pas non!

Il y a peu, le gouvernement belge décida qu’il était de nouveau « légal » (cela fut déjà le cas par le passé jusqu’à ce que des instances internationales y mettent légalement le holà) d’enfermer des enfants. Comme il n’était pas dans leurs intentions de procéder inhumainement, la coalition au pouvoir se décida à construire, en bordure d’aéroport (autant rapprocher directement le bambin du moyen de transport utilisé pour son « rapatriement »: un soupçon d’engagement écologique sans doute), des locaux flambants neufs équipés de tout le confort. Profitant des congés, une première famille (une mère et ses quatre enfants) y fut logée dès ce mois d’août. Une deuxième (une mère et ses cinq enfants) y est détenue depuis le jour de la rentrée scolaire. On a beaucoup entendu s’écharper sur cette ignominie : les conditions de détention à proximité d’un aéroport qui imposent aux enfants de « profiter » de la plaine de jeux munis de casques anti-bruit*, les différents appels de la société civile (milieu associatif, milieu culturel, judiciaire) dénonçant l’abjection et la honte de cette mesure, rappels de la législation internationale bafouée, évocation du cas particulier de cette première famille rom condamnée à « rejoindre » un pays « d’origine », la Serbie, dont les enfants ne connaissent rien, ni la langue, ni les us et coutumes – pas particulièrement favorables aux membres de leur ethnie -, rappels de l’absurdité économique et politique de cette mesure… Même si pour l’instant rien n’y fait, beaucoup a été dit et tenté pour faire rendre gorge à cette mesure aussi stupide que cruelle.

Dans l’éventail déjà large des critiques adressées à celle-ci, nous parait cependant manquer l’une de celles qui s’opposent pourtant le plus frontalement à l’argument essentiel avancé par les thuriféraires de cette mesure : son pragmatisme! Le laïus est toujours le même : « Cela ne nous plait nullement d’enfermer des enfants, mais c’est la situation qui nous y contraint! Que voulez-vous que nous fassions! Si des parents s’obstinent à ne pas respecter, et ce à de multiples reprises, un ordre de quitter le territoire et à se soustraire par tout moyen à la loi, la privation de liberté temporaire est malheureusement la seule solution envisageable. Il s’agit d’une mesure douloureuse, exceptionnelle, mais dont l’exercice nous est imposé pour des raisons pratiques évidentes. » S’ensuivent alors toujours les assurances, réitérées ad nauseam, quant à l’humanité des dispositions encadrant la mesure elle-même. À ce pragmatisme ne parait jamais être opposable un quelconque argument factuel crédible. On entend, comme rappelé ci-dessus, nombre de critiques émises qui sont censées repenser, radicalement ou non, les paradigmes qui sont au fondement de cette décision (quel droit d’asile? pour qui? comment accueillir?etc.), mais aucune qui s’attache à détricoter l’essence même de la défense de cette dernière. Et cela non pas parce qu’il n’existerait pas de concepts utiles à défaire ce recours au pratique, ou de penseurs capables d’éventuellement construire  ce concept qui manquerait. Mais tout simplement parce que, effectivement, cette mesure est bien extrêmement pratique! En termes pratiques,  toute chose égale par ailleurs, il est bien raisonnable et nécessaire d’enfermer ces enfants. Et ce que cela démontre (à la fois le recours lui-même au « pragmatique » et l’absence de réaction qu’il provoque) c’est notre incapacité à désormais concevoir un monde qui ne soit pas entièrement et « utilement » régi par le « raisonnable », le « pratique », le « pragmatique », ou quel que soit le nom dont on affuble la chose.

Ces raisons pratiques deviennent alors la raison suffisante qui légitime la suspension de droits fondamentaux. Alors même que ceux-ci sont précisément censés, par leur unanime reconnaissance en tant que fondement, ne pouvoir être suspendus par rien. Ce que dénote cela – et me fout, personnellement, une trouille de tous les diables – c’est que le « pratique » est devenu à ce point hégémonique qu’il permet de justifier le pire et d’assourdir les voix de ceux qui s’y opposent**. ***

*à ne lire que cela on constate déjà ce que cette adhésion sans frein à un « raisonnable » sacro-saint entraîne ipso facto des choses qui nous paraissent fort peu « raisonnables ». À moins que tout sacrifier à la raison légitime de sacrifier la raison elle-même… Le serpent, décidément, se délecte de sa queue.

** le « point » qui clôt la formule « On n’enferme pas un enfant, point » reprise par tous les opposants à cette barbarie, nous rappelle l’évidence – ce qui est fondamental ne peut, par définition, être aménagé -, mais aussi combien celle-ci est menacée. Comme s’il était plus que jamais à craindre que ce « point » martelé soit l’occasion pour d’autres d’y opposer à leur tour un « oui, mais ce point, il est un peu court, brutal, il dénote un manque d’argument, de raison, finalement ce « point » il est intolérant, il montre combien vous refusez le débat »

*** Alors oui, on sait que ça ne fait pas nécessairement bouger les choses et que tout cela est fort décourageant, et qu’à force, on en laisserait bien tomber les bras, mais on vous convie quand même à rejoindre sur ce sujet important l’une ou l’autre des nombreuses initiatives qui se sont formées autour de cette question. En voici déjà une

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« La douce indifférence du monde » de Peter Stamm

 

Pour la première fois j’avais senti en écrivant que je créais un monde vivant.

En trente sept courts chapitres, Peter Stamm nous conte l’histoire d’un homme qui rencontre une femme, Lena, à qui – cette dernière lui faisant penser à la femme passionnément aimée – il se propose de raconter l’histoire d’amour qu’il a vécue avec Magdalena, il y a bien longtemps. Histoire dont, écrivain, il s’empara par après pour écrire un livre.

 Ce sont les erreurs, les asymétries qui rendent notre vie possible d’une façon générale.

À l’heure où la « marge », « l’écart », le « différent », « l’informe » ont tendance à devenir les tartes à la crème d’une création artistique qui déclare haut et fort se méfier de toute forme pouvant apparaître comme trop systémique (ce qui leur permet, au passage, de légitimer leur paresse à en construire une), Peter Stamm a l’intelligence de toujours manier l’une – la « marge » – et l’autre – le « système » – avec autant d’intelligence que de bienveillance. Il s’agit bien, dans La douce indifférence du monde, de dire une identité qui vacille, qui devient incertaine. Et qui, ce faisant, entraîne dans ses incertitudes le monde dans lequel elle semble se diffracter ainsi que ceux qui y évoluent. Et ainsi se saisit-il bien de ce qui dérange la normalité. Mais c’est bien la structure qu’il crée pour exprimer ces vacillements, aussi imparable que subtile, qui rend perceptible l’acuité de cette identité en perte d’équilibre. Et cela en plongeant le lecteur dans les mêmes affres que ses personnages.

un texte littéraire a besoin d’une forme, d’une logique, que notre vie n’a pas.

Si notre vie, effectivement, n’a pas de structure, ce fait même ne paraît être perceptible qu’en lui dédiant une forme. En cela, le trouble qu’elle génère semble rejoindre celui de la vie en dérive dont elle rend compte.

Peter Stamm, La douce indifférence du monde, 2018, Christian Bourgois, trad. Pierre Deshusses.

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« Lynx » de Claire Genoux

 

Des événements sont racontés, des histoires anciennes, des rêves, le petit grandit doucement. La langue française lui arrive à travers la peau, par là il devine quelque chose du monde, de cette lumière et le soleil bouge, déploie des océans.

Alors qu’il vient de perdre son père dans des circonstances tragiques et mystérieuses, et qu’il hésite de la tournure à donner à son existence, Lynx voit arriver dans la taverne dont il est l’homme de main Lilia et son petit. Fuyant un conjoint violent et désirant se consacrer plus à l’écriture, Lilia parait suspendre toute décision. Entre violence contenue et apaisement inquiet, une menace pèse.En bordure de forêt, puis au sein même de celle-ci, par un été chaud et sec comme jamais, un drame se noue et se dénoue.

Il part dans ses pensées, écoute un vent qui pourrait devenir tout autre chose qu’un déploiement d’air. Il se demande comment Lilia le consignerait en mots.

Alors que la littérature « naturaliste », revenue, préoccupation environnementale oblige, en odeur de sainteté nous ressert souvent les mêmes bons vieux plats de la « nature-immanence-pseudo-deleuzienne », de l’héroïsme anthropomorphique ou d’une conception romantique de la nature, Claire Genoux évite soigneusement les écueils et les clichés. Tout est forêt dans Lynx. Mais tout est écriture aussi. Comme tout, finalement, est autre. Et c’est là, sans doute, que l’écriture de la suissesse touche au plus juste. En restant au plus près de ses personnages, qu’il s’agisse d’un homme, d’une femme, d’un enfant, d’un mort, d’une maison ou d’une forêt, sa langue à la fois précise et libre permet d’attester les liens indissolubles que tout cela noue. Voire même, cette écriture qui révèle ces nœuds en devient peut-être ce qui les renforce le mieux.

Le livre ne quitte pas la forêt, il ne pense pas à autre chose qu’à sa chaleur et ses fumées.

Claire Genoux, Lynx, 2018, José Corti.

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« Argent » de Christophe Hanna

 

Il n’est pas aisé de collecter, même dans son entourage proche, des données relatives à l’argent. Ce que chacun gagne ou dépense, les moyens précis que l’on met en branle pour « gagner sa vie » ou pour « en profiter » restent bien souvent des sujets tabous, même – voire surtout – dans le cadre amical ou familial. Ne demeurent alors disponibles pour approcher cette question que des éléments macroscopiques (des statistiques nationales par exemple) ou un ensemble de données réduit à un échantillon très étroit.  Cela alors même que l’argent s’est vu octroyer peu à peu un rôle absolument central dans nos existences.

Christophe Hanna, écrivain, a questionné ses proches, puis des moins proches, sur leur relation à l’argent au sens large : combien ils gagnent, ce qu’ils dépensent et pour quoi, comment ils formalisent ce rapport à l’argent, ce qu’ils en attendent, comment ils voient eux-mêmes leur conditions matérielles et celles des autres, etc. Pour chacun qui s’est prêté au jeu (selon des modalités parfois fort diverses), il a donné un nom composé du prénom de la personne suivi du montant mensuel moyen des ses revenus, sans jamais faire référence explicitement à l’identité précise de la personne (même si, contexte aidant, on peut souvent deviner qui se « cache » derrière quel surnom: on sait ainsi que Christophe254 est bien Christophe Tarkos). Chaque chapitre aborde un segment particulier du revenu moyen (d’abord 200-400, ensuite 400-600, puis 600-800, et ainsi de suite jusqu’à >4000) par le travers des témoignages de ceux dont le revenu se situe entre ces limites.

Christophe Hanna rend l’argent visible. Ni concept, ni élément statistique, l’argent est envisagé ici sous le double plan du concret et du subjectif. Alors qu’une analyse sèche et fondée exclusivement sur le chiffre aboutit à une « vérité » qui parait de laboratoire, les éléments constitutifs de la méthode de l’auteur (la revendication de la subjectivité, sa formalisation, sa mise en scène esthétique, son « style », etc.) font bien plus que donner à l’objet du livre une « teinte originale » ou « personnelle ». Ils lui donnent, enfin, une réalité. Et là où on ne supposerait trouver que du « sonnant et du trébuchant », non seulement il introduit de « l’affect » mais il démontre aussi que ce n’est qu’à partir de « l’affect » que le « sonnant et trébuchant » peut être compris.*

Christophe Hanna, Argent, 2018, Amsterdam.

*Et en plus, le milieu de Christophe Hanna étant « riche » en poètes, on y découvre aussi ce que peut « rapporter » la poésie…

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« Anna & moi » de Adelheid Duvanel.

Après Délai de grâce, premier recueil traduit en français de l’auteure suisse disparue en 1996, nous continuons la découverte de cette oeuvre majeure. Publié en 1985 chez l’éditeur munichois Luchterhand Literaturverlag, Anna und ich explorait déjà avec une inventivité radicale la forme courte. Souvent un peu plus longs que ceux du recueil précédent, les petites proses d’Anna & moi présentaient déjà peu ou prou les ingrédients qui allaient asseoir l’auteure bâloise parmi les noms essentiels de la forme courte : extrême précision de la formule, des personnages « différents », une émotion toute en réserve, une apparente simplicité qui dissimule un travail de polissage forcené…

Mes désirs ou mes appréhensions, par exemple, se dissimulent en un rien de temps dans les objets et les animent.

L’ami d’un poète, saoul, qui passe à travers une vitre. Une nourrice dont l’époux déteste l’enfant qu’on lui a confié et qu’elle aime. Une mère qui rêve toujours d’un avenir radieux pour son fils alcoolique. Les êtres qu’Adelheid Duvanel parvient à saisir en quelques traits sont certes « étranges », « affaiblis », « inaptes », mais, quel que soit le vocable sous lequel on cherche à nommer leur différence, leur histoire éveille inévitablement en nous la sensation d’un connu commun. Comme si, par la magie de sa prose, elle parvenait à rejoindre au fin fond de l’expression la plus précise des êtres les plus « en marge » cette infime mais si belle essence que nous partageons tous. Comme si ces monades, ces petites histoires suspendues au bord d’un abîme, fonctionnaient comme de redoutables machines à créer de l’empathie.

Troublé comme quelqu’un qui a vu de ses propres yeux une fleur boire l’eau d’un verre en quelque secondes, il se leva et quitta la femme pour prendre le bateau et retourner sur son île. Là, il dit à son perroquet : « J’ai fait un détour ». 

Ni conte, ni fable, ni roman, ni nouvelles, ces miniatures ne ressemblent à rien de connu. Mais c’est dans ce rien que tout se joue…

Mais il se passe à présent quelque chose d’inattendu : des phrases qui affluent se soulèvent des mots qui, deux par deux, s’élancent vers le ciel où ils s’immobilisent sous formes de lettres de feu.

Adelheid Duvanel, Anna & moi, 2018, Vies Parallèles, trad. Catherine Fagnot.

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« MP3. Economie politique de la compression » de Jonathan Sterne.

 

Le MP3 est généralement considéré comme un format de compression numérique, et uniquement cela. Autrement dit, ses caractéristiques techniques couplées à son omniprésence font du MP3 quelque chose qui ne ressortit plus que de l’évidence, que de ce qui est là, se contente d’être là pour tous et, plus fort encore que de ne pas la nécessiter, semble échapper par définition à la pensée. Comme si le format d’une chose résultait de mises en oeuvre irréductibles à toute autre cheminement que strictement pratique et que la pratique, vue sous ce prisme, était vierge de toute idéologie, politique ou mécanique de pouvoir.

Il n’est pas fortuit qu’un format comme le MP3 nous conduise à aborder l’histoire de la compression. Si le but d’une technologie est d’allier efficacité communicationnelle et expérience esthétique, alors la forme technique et sensorielle du contenu technologique est aussi importante que le média lui-même.

Partant de ce point très précis qu’est le format MP3, Jonathan Sterne interroge plus généralement l’histoire de la compression musicale. Comment l’audition des individus est-elle devenue un enjeu commercial? Pourquoi est-ce le MP3, format de bien piètre qualité, qui s’est imposé comme la référence absolue? Où décèle-t-on encore, dans les formats sonores, l’origine militaire de leur invention? Quel rôle important les chats ont-ils joué dans élaboration du MP3?

L’histoire de la compression numérique n’est pas que l’histoire d’une technique. A fortiori à une époque comme la notre, où les techniques perceptives façonnent plus encore que les sons et les images qu’elles ne seraient censées que « rendre », s’interroger sur les mécanismes qui ont fondé l’une de ses plus célèbres et hégémoniques manifestations, est primordial. S’y dévoilent alors les structures de pouvoir économique et politique qui les innervent, ainsi que les présupposés esthétiques ou philosophiques, sur lesquelles ses techniques ont pu prospérer. Et qu’elles engendrent à leur tour. Mais plus largement encore que proposer une lecture « politique » d’un format technique particulier*, Jonathan Sterne nous apprend… à chercher. Et nous rappelle que ce n’est qu’en croisant les approches et en s’interrogeant « à blanc » qu’on parvient à discerner ce qui se trouve sous les apparences. A défaut, on en fabrique d’autres.

Jonathan Sterne, MP3 Economie politique de la compression, 2018, La Rue Musicale, trad. Maxime Boidy & Alexis Zimmer.

*On peu regretter que le titre français réduise quelque peu le spectre sous lequel le livre pourra être perçu au premier abord. Le titre anglais, MP3 : the meaning of a format, affirmait mieux que son champ est bien plus large que  le seul domaine politique.

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« Américains d’Amérique » de Gertrude Stein.

 

Et ainsi jusqu’à son dernier jour l’existence lui serait vraiment présente, jusqu’à son dernier jour elle serait elle-même, sans que le passé, le présent, le futur eussent rien à faire avec elle, jusqu’à son dernier jour il y aurait la vie, les changements, mais jamais une histoire d’elle-même pour elle-même.

S’appuyant sur le mariage de Alfred Hersland et de Julia Dehning, Gertrude Stein se propose d’écrire une histoire croisée de deux familles américaines. Issues de l’immigration, devenues riches grâce aux risques encourus par un parent, empreintes de religiosité, ces deux familles sont l’occasion, pour l’auteure, de nous faire approcher ce qu’est l’Amérique. Saga moderniste où la succession des événements importe autant que la façon dont ils surviennent à l’esprit de l’auteure et dont cette dernière en rend compte, Américains d’Amérique revêt à la fois les oripeaux de la tradition et ceux de la rupture esthétique.

Lorsqu’on étudie les gens, dans leur vie quotidienne, on se sent persuadé que chez tout être vivant, se produit une répétition, qui se manifeste de plus en plus au cours de la vie, et on se sent aussi persuadé qu’un jour sera relatée l’histoire de tous les êtres, donnant ainsi à leur existence une finale consécration.

Si la répétition est bien le moule formateur de toute vie et que la vie même, comme processus, n’est que répétition, il se doit, pour qui veut l’exprimer, d’y recourir également. Le texte de Stein est donc repris et répété. Encore et encore. Mais ces répétitions sont aussi autant d’occasions de préciser mieux et le propos et ce qu’il soutient. Et d’atteindre alors toujours un peu mieux non seulement à ce qu’il y a de partagé dans toutes ces vies, mais aussi ce qui fonde la singularité de chacune. Car c’est cela aussi – et le paradoxe n’est ici qu’apparent – que permet la répétition, d’offrir un fond sur lequel la moindre différence a la possibilité de se détacher.

La réédition de ce chef-d’oeuvre des lettres américaines est l’occasion de redécouvrir encore une fois une parole qui reste, aux antipodes du modernisme auquel on aurait tendance à la confiner, d’une extraordinaire pertinence. Et d’une beauté rare.

Gertrude Stein, Américains d’Amérique, Bartillat, 2018, trad. J. Seillière & B. Faÿ.

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Traductions et expériences.

 

La traduction est-elle un simple mode opératoire appliqué sur un texte, une technique dont la raison d’être disparaîtrait une fois son service rendu? Ou déborde-t-elle de son simple cadre pratique – à la place d’un mot, je place un autre, d’une autre langue – pour épouser celui de la signification même? Est-elle assujettie à une origine dont elle devrait se borner à rendre compte ou la révèle-t-elle? Voire même, n’y ajoute-t-elle pas un « surplus » qui, seul, la légitimerait? Peut-elle être juste? N’est-elle que faillible? Ces dernières années ont vu émerger tout un champ de questions – et d’études – sur le phénomène de la traduction, qui l’ont fait sortir du simple acte technique auquel on aurait tendance à le laisser cantonné.

C’est dans ce cadre que les éditions Théâtre Typographique ont mis sur pied une série autour du thème de l’intraduction, dont trois courts titres ont parus à ce jour : The Climate suivi de First Warm Day de Edwin Denby, Regardez, je peux faire aller Wittgenstein exactement où je veux de Pascal Poyet et Un autostoppeur et son accident, poèmes, de Erik Lindner. Le premier reprend deux poèmes de Edwin Denby traduit en français par différents traducteurs, le deuxième est une variation – suivie d’une « réflexion » – sur la traduction en anglais et en français du premier énoncé du Tractatus Logico-philosphicus de Wittgenstein, le troisième est la traduction en français par Bénédicte Vigrain – qui ne connait pas le néerlandais – de poèmes du poète hollandais Erik Lindner à partir de versions anglaise, allemande ou italienne. Soit la possibilité de comparer un éventail de traductions d’un même poème, l’exploration – c’est ici un euphémisme – des affres de la traduction à partir d’un très court exemple aussi pratique que potache, et la « réponse » à la question : « est-il possible de traduire sans « connaitre » la langue d’origine? »

Avec ces trois courtes publications, plutôt que de se répandre en thèses doctes et en formules creuses pseudodeleuziennes, l’excellent Théâtre Typographiques préfère la mise en exergue des questions de fond de la question de la traduction par des illustrations de sa mise en pratique. Ainsi se décèlent bien mieux dans l’acte de traduire non seulement ce qu’il contient de jeu, mais aussi les abîmes que finalement, peut-être, seul le jeu peut révéler. S’y aperçoit alors le plus clairement cet espace, cet entre-deux que crée la traduction, qui n’appartient ni à une langue dite de départ ou dite d’arrivée, ni à un quelconque programme dont il s’agirait d’appliquer le processus pour accéder à un « vrai » ou à un « juste », et qui, sans doute, est et restera chose un peu mystérieuse. Traduire n’est pas chose simple. Traduire est chose ludique. Et donc très sérieuse. Mais aussi très drôle.

Edwin Denby, The Climate suivi de First Warm Days, 2018, Théâtre Thypographique, trad. Jack Cox, Ian Monk, Marie Borel, Jérémy Victor Robert, Barbara Beck, Dominique Quélen, Bernard Rival, Françoise de Laroque, Pascal Poyet, Matthie Brion, Gabriel Gauthier, Pierre Alferi.

Pascal Poyet, Regardez, je peux faire aller Wittgenstein exactement où je veux, 2018, Théâtre Typographique.

Erik Lindner, Un autostoppeur et son accident, poèmes, 2018, Théâtre Typographique, trad. Bénédicte Vilgrain. 

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J’aime bien Gaudé mais j’aime pas Gaudé.

 

On aime plutôt bien Laurent Gaudé. On est assez convaincu que Laurent Gaudé est un type bien. Il n’a pas l’air de se la péter. On le sait attaché à défendre des causes que nous trouvons nous-mêmes importantes. On sait qu’il a travaillé avec des gens dont on sait qu’ils sont des types biens aussi. Donc, oui, on aime bien Laurent Gaudé. Et d’ailleurs, chaque fois qu’on nous demande, d’un air abasourdi : « Vous n’aimez pas Laurent Gaudé? », on rappelle directement  que si, décidément, on aime bien Laurent Gaudé, et que le fait qu’on ait pas ses livres n’a rien à voir avec le fait qu’on n’aimerait pas Laurent Gaudé, mais qu’on n’aime pas les livres de Laurent Gaudé. En fait même, on aimerait bien aimer les livres de Laurent Gaudé. Oui, mais voilà, si on aime bien Laurent Gaudé, c’est parce qu’il est – apparemment du moins – un type bien. Ses livres, eux… Diantre, ses livres sont tout sauf biens. Et comme c’est le bon qui rend aimable…

Vraiment on aimerait beaucoup aimer les livres de Laurent Gaudé. Finalement on fait bien l’inverse. Ainsi, on n’aime pas trop Céline mais on aime vraiment ses livres. Pound idem. Ou Rebatet. Par exemple. Donc, comme on préfère vraiment aimer les livres écrits par des types biens – ou supposés tels – que ceux écrits par des types pas biens, hé bien, à chaque fois que parait un nouveau livre de Laurent Gaudé, on s’y plonge dans l’espoir d’y trouver de quoi bâtir ne fût-ce qu’un peu de respect pour la chose. Las, ça part systématiquement en sucette. Ainsi de son dernier, à paraître en octobre de cette année*, Salina.

Imaginez ainsi que vous désiriez indiquer à un lecteur la solennité d’une situation. Là où peut-être vous mettriez discrètement l’accent sur la longue durée pendant laquelle l’action censément solennelle se déroule – quoi de plus solennel qu’une lente procession -, Laurent Gaudé, lui, n’hésite pas à bâtir le solennel sur une surenchère de lenteur. Si c’est solennel, il faut que cela se sache. Et comme solennel = lent, donc très lent = très solennel. Donc il faut beaucoup de lenteur. Et si, distrait comme il est, le lecteur loupe une occasion de remarquer la lenteur à laquelle se déroule la scène, il lui en reste des autres. Pour être précis : 13 autres! Oui da, sur les deux  pages qui détaillent la scène inaugurale du pensum, l’auteur a réussi la gageure de larder la chose de 14 rappels de sa lenteur (dont trois fois l’adverbe « lentement », une fois « le silence dure », une fois « personne ne bouge », etc…)! Ce n’est plus du John Woo, c’est un documentaire entomologiste sur mode ralenti regardé sous doliprane. Et du coup, le solennel se mue en ridicule!

C’est cela le souci avec la littérature gaudienne : la plume (ou le clavier) de son auteur (contrairement à son personnage inaugural qui, lui, ne cesse de s’arrêter) ne s’arrête jamais assez tôt. La nuit n’est pas la nuit toute bête, elle est la nuit « inquiète ». L’aube, elle, est « hésitante » . La vie est « entière » (les instants, quant à eux, sont des « vies entières »).  Le ciel a des « intentions ». Le vent a des « colères ».  Le guerrier a les « muscles bandés » ou le « corps sanglé ». Un acte censé paraître fort ou marquant le sera rarement assez au goût de son auteur s’il n’est pas décliné en plusieurs variantes : « les bêtes vont planter leurs crocs dans sa chair, la fourrager, l’ouvrir avec appétit », « sa nudité le gêne : les seins flasques comme des poches vidées, les poils du pubis clairsemés, les chairs des cuisses un peu molles et les cheveux lâchés », « tout est lent, l’agrippe, le ralentit ». Et puisque mettre des adjectifs et des adverbes partout ne suffit pas, il convient, pour renforcer encore un peu plus la « poésie du texte » d’en appeler à cette bonne vieille métaphore – ou à des figures de style qu’on n’est pas certain de pouvoir nommer – : « le désert de poussière fait plier les oiseaux » ; « un rapace saluerait le monde comme un souverain son peuple »**… Bref, à l’image du pâtissier convaincu que c’est la quantité de sucre qui est gage de la qualité de son merveilleux, la plume (ou le clavier) gaudienne confond avec superbe et aplomb littérature et surenchère. Dans l’espoir de « faire littéraire », elle fait verser sa phrase dans le ridicule. Désirant à tout prix « être original », elle égrène les clichés. Non, décidément, les livres de Laurent Gaudé, on n’aime pas…

Mais Laurent Gaudé, on l’aime bien.

*Qu’on a déjà pu tester parce que les éditions Actes Sud, opiniâtres, continuent, malgré notre refus, à nous envoyer à peu près toute leur pléthorique production.

**Tous les exemples ci-dessus ont été tiré des 30 premières très courtes pages de la chose qu’on ne saurait trop vous conseiller d’éviter.

***L’image ci-dessus (non contractuelle) est bien celle de l’écrivain qui va un pas trop loin dans la recherche de ce que l’on peut nommer « l’effet ».

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