« La Montagne magique » de Thomas Mann.

la maladie était une forme de vie lascive. Et qu’en était-il de la vie? N’était-ce qu’un syndrome infectieux de la matière, allez savoir?

Fascinante entreprise littéraire pour les uns, Everest inexpugnable pour certains (en un mot : chiant), le chef-d’oeuvre de Thomas Mann semble aussi réputé qu’il effraie, aussi difficile à gravir que propice à exalter. La nouvelle traduction proposée ici, si elle ne nous semble pas en révolutionner la lecture (certes, les quelques regards jetés d’une traduction l’autre ne valent pas exégèse, tout au plus nous poussent-ils à confirmer, sans vouloir donner ni dans le jeunisme admiratif ni dans le conservatisme grincheux, la justesse de l’une comme de l’autre), permet du moins de jeter à nouveau un éclairage utile sur une oeuvre essentielle du vingtième siècle.

Le temps progresse pendant la narration – notre temps à nous, celui que nous consacrons à ce récit, tout comme le temps largement révolu de Hans Castorp et de ses compagnons d’infortune, là-haut, sous la neige – et il sous-tend des changements.

L’histoire est d’une simplicité proverbiale : Hans Castorp rend visite à son cousin Joachim à Davos, dans un sanatorium où ce dernier est hospitalisé depuis de nombreux mois. Alors que Hans n’était censé y demeurer que trois semaines, il se trouve à son tour hospitalisé et obligé d’entamer une cure de longue haleine. S’ensuit alors la description de son quotidien, de ses promenades, de ses échanges avec l’humaniste Settembrini ou du mysantrope Naphta, d’une possible histoire d’amour.

Peut-on raconter le temps même, tel qu’il est, en soi et pour soi? En vérité, non, ce serait une folle entreprise! Un récit où l’on pourrait lire : « le temps passait, il s’écoulait, il suivait son cours », et ainsi de suite, aucune personne saine d’esprit ne saurait le qualifier de narration. Autant vouloir, de façon démente, tenir pendant une heure la même note ou le même accord en prétendant que c’st de la musique. Et, de fait, le récit ressemble à la musique en ceci qu’il REMPLIT le temps : il le « meuble » parfaitement », le « divise », s’arrange pour lui « donner de la substance » et de l' »animation » […] et nous nous demandons si le lecteur sait vraiment depuis combien de temps. Le temps est l’élément de la narration, comme il est celui de la vie : il y est soudé, comme il l’est aux corps dans l’espace.

Métaphore d’un Olympe au rabais, ressassement sur la mort tout entier dirigé vers une intensification de la vie, La Montagne Magique réussit le pari de conjoindre le sérieux de son entreprise et sa mise en abyme ironique. Grâce à un personnage au destin duquel il parvient à nous intéresser alors même qu’il le présente dès le départ comme un simple support à son propos, il nous enserre dans les circonvolutions les plus plates du réel, en, précisément, nous en éloignant comme jamais. Dans cet « En-Haut », si radicalement coupé des préoccupations de l’ « En-Bas », se dévoilent, par un contraste paradoxal, les terribles menaces qui pèsent sur tous.

Non! reprit Naphta. Ni l’affranchissement ni l’épanouissement du moi ne sont le secret ni le mot d’ordre de notre temps. Ce dont il a besoin et ce qu’il réclame, ce qu’il va engendrer, c’est la terreur.

Pour qui sait s’en donner le temps, cette nouvelle traduction de cette si comique tragédie permet d’affirmer à nouveau la place essentielle que doit occuper La Montagne magique : celle d’un fanal pour temps troublés.

Il avait l’impression que « tout ça » finirait mal, par une catastrophe, une révolte de la nature patiente, un orage et une tourmente dévastatrice qui rompraient l’envoûtement, emmèneraient la vie au-delà du « point mort » en soumettant cette « période néfaste » à un effroyable Jugement dernier.

Thomas Mann, La Montagne magique, Fayard, 2016, trad. C. de Oliveira.

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« Contre l’allocation universelle » – Collectif.

L’allocation universelle est à la mode. Que ce soit dans notre cher royaume, outre-Quièvrain ou ailleurs en Europe et dans le monde, nombre de politiques, d’associations, d’économistes se sont saisis des possibilités qu’ils voyaient dans ce mécanisme. Quelles qu’en soient les modalités exactes – et très diverses d’ailleurs -, le dispositif vanté est basé peu ou prou sur le même principe : on rassemble les montants de cotisations diverses perçues par certains (allocation d’invalidité, de chômage, familiales, etc…) et on redistribue le tout sous forme d’une allocation unique et égale pour tous, indépendamment de l’âge, de la fonction, du statut, du sexe, etc… L’allocation en question devant être suffisante pour subvenir aux besoins de chacun.

Comme toute mesure censée résoudre pas mal des inconvénients aux systèmes actuels, et cela d’autant plus que cette résolution est présentée comme venant les résoudre mécaniquement, par la seule grâce de sa mise en oeuvre, elle reçoit aujourd’hui facilement un accueil large et enthousiaste, faisant parfois même fi d’ancestraux clivages. Mais comme toute mode, l’assentiment qu’elle reçoit ne va pas sans son lot d’ignorance.

L’ouvrage collectif qui nous occupe à comme mérite de revenir sur ce qui peut se loger sous le vernis de l’évidence. Une mesure économique, comme celle prônant l’institution d’un revenu universel, n’est jamais neutre. Elle a toujours une histoire. Elle est toujours sous-tendue par des forces, des idées, des idéologies, des motifs, qui l’abreuvent, et dont en dessiner la généalogie permet d’en faire déceler, pour partie, les failles ou les dangers. Vantée aussi par des milieux traditionnellement « de droite », par des politiques libertariens, des grands chefs d’entreprise, cette mesure a autant à voir (voire même plus pour les auteurs) avec des thèses néo-libérales qu’avec des idéaux traditionnellement « à gauche », où elle séduit pourtant très largement. Actuellement souvent et inconditionnellement bannière « de la gauche progressiste » – alors même qu’elle devient quasi consensuelle -, en rappeler l’ancrage aussi libéral, n’est pas sans intérêt et invite à mieux en discerner les tenants et aboutissants. Mais ce petit livre ne se contente pas de faire la généalogie de la mesure. Il en aborde brièvement, selon ses auteurs, les dangers. Déliquescence de l’état social, perte des repères traditionnels de « classe », floutage des frontières entre capital et travail, substitution de l’idéal égalitaire par une pragmatique lutte contre la pauvreté, les conséquences possibles d’une telle disposition ne sont pas à négliger. D’autant que ces risques, d’autant plus benoîtement acceptés qu’ils sont superbement ignorés, paraissent radicalement antinomiques aux positions traditionnellement défendues par « la gauche ». Piqûre de rappel aussi douloureuse qu’utile.

Mais si les auteurs parviennent à convaincre de l’importance qu’il y a à ne pas laisser un projet dans le vague de l’acquiescement général, ils restent malheureusement collés à une grille d’analyse exclusivement idéologique. Ainsi leur rejet de l’allocation universelle n’est-il nourri, in fine, que par la nécessité qu’ils ressentent à toujours pouvoir disposer des critères de discernement clairs et stables qui fondent leurs opinions. Il y a d’un côté « la droite », de l’autre « la gauche ». Il y a d’un côté le travail, de l’autre le capital. Il y a d’un côté la lutte contre la pauvreté, de l’autre l’idéal de l’égalité. Toute tentative amenant peut-être à gommer ces clivages serait forcément, soit malhonnête si elle est consciente, soit stupide si elle ne l’est pas. Mais dans les deux cas, elle est à combattre. Indépendamment de ses effets pratiques. L’allocation universelle n’est ici à bannir qu’en raison de ses causes prétendument certaines, non de ses conséquences possibles. C’est parce qu’elle est selon eux nourrie au sein de l’honni néo-libéralisme qu’elle est à proscrire absolument, non parce qu’elle serait irréalisable ou aboutirait de facto à une situation pire qu’avant. La seule suspicion (qui vaut ici preuve) d’avoir germé « chez l’irréductible ennemi » suffit à faire l’économie d’une analyse pragmatique et circonstanciée de ce qui n’est, finalement, qu’une disposition pratique. Comme si, se perchant sur d’antiques antiennes, il s’agissait avant tout et malgré tout d’être contre.

Entre l’idéologue forcené et l’idéaliste béat, il reste largement la place pour comprendre.

Mateo Alaluf, Daniel Zamora, Seth Ackerman, Jean-Marie Harribey, Contre l’allocation universelle, 2017, Lux.

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« Ronce-Rose » de Eric Chevillard.

Ronce-Rose

 

Si Ronce-Rose pend soin de cadenasser son carnet secret, ce n’est évidemment pas pour étaler au dos tout ce qu’il contient. D’après ce que nous croyons savoir, elle y raconte sa vie heureuse avec Mâchefer jusqu’au jour où, suite à des circonstances impliquant un voisin unijambiste, une sorcière, quatre mésanges et un poisson d’or, ce récit devient le journal d’une quête éperdue.

Le quatrième de couverture a bien pour fonction d’aguicher, non de dévoiler – ou tout au plus d’en soulever un coin, de ce voile. Et si le quatrième en question revient, comme ici, sur sa fonction, ce n’est pas pour qu’un libraire, se confondant avec un herméneute, se livre à une exégèse exhaustive de la chose. Diantre, le libraire est commerçant avant tout. Et, plutôt que de s’étendre en long, en large et en travers dans une analyse circonstanciée qui pourrait dégoûter le chaland – la critique littéraire est au tiroir-caisse de librairie ce que la cryogénisation est à la libido – il est bien plus indiqué que le libraire, cet aigri aux cheveux gras et aux branches de lunettes en sparadrap, ne cherche pas à devenir calife à la place du calife. Chacun à sa place et les vaches seront bien gardées!

Nous ne dirons donc pas grand’chose d’intelligent sur ce dernier opus de Eric Chevillard sinon qu’on y apprend :

  • que le savon mousse de peur, comme l’escargot bave.
  • que la responsable de ce jet d’eau en plein milieu du square n’est autre que la baleine
  • que les gens te font toujours payer leur solitude lisse
  • qu’on dit bien faire la molle et non la moue
  • que ce qui vient après le « comme » est bien plus excitant que ce qui le précède.

Nous ajoutons que ce qu’on y lit en l’ouvrant est bien le carnet de Ronce-Rose et uniquement SON carnet, que, sous ses dehors parfois primesautiers, se dissimulent plein de questions très très sérieuses, que ce Chevillard-ci plaira aux amateurs de ces Chevillard-là mais aussi à tous les autres, et surtout que c’est vachement, mais alors là, vachement bien, et que, comme on ne recule devant rien, et surtout pas devant les clichés, on y collera un gros post-it en forme de cœur sur lequel on inscrira en attaché – car qui n’est surtout pas contre les clichés ne peut l’être contre la redondance – « coup de cœur de la librairie ».

Et voilà!

Eric Chevillard, Ronce-Rose, 2017, Minuit.

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« Premiers écrits chrétiens » – Collectif

Aussi prions-nous pour vous et pour tous les autres hommes qui nous haïssent, afin que, vous repentant avec nous, vous cessiez de blasphémer le Christ Jésus qui, par les actes et prodiges accomplis aujourd’hui encore en son nom, par les paroles de son enseignement, par les prophéties qui le concernent, est au-dessus de tout reproche et de tout blâme, mais que, ayant foi en lui, vous soyez sauvés lors de sa seconde parousie qui s’accomplira dans la gloire, et qu’il ne vous condamne pas au feu.

S’il est difficile, pour autant qu’on s’intéresse à l’histoire, à la théologie ou à la patristique, de faire l’économie de beaucoup des textes rassemblés dans ce fascinant recueil, l’un de ceux-ci nous parait cependant occuper une place à part : Le Dialogue avec Tryphon de Justin de Naplouse. Ecrit entre 150 et 155 par l’un des premiers apologètes, ce dialogue, censé refléter la tenue d’un débat entre Justin lui-même, philosophe chrétien d’expression grecque, et Tryphon, juif et rabbin, est considéré depuis longtemps comme l’une des pierres angulaires de la philosophie chrétienne et de l’histoire des relations entre juifs et chrétiens. Chose étonnante, ce texte fondamental n’était plus disponible facilement et économiquement en version papier.

Car vous avez tué le Juste, et avant lui ses prophètes

crucifié sous Ponce Pilate par votre peuple

puisque vous avez même tué le Christ.

Mais vous, vous n’avez jamais montré que vous éprouviez quelque affection ou quelque amour ni envers Dieu, ni envers vous-mêmes, mais, comme il est établi, vous vous êtes toujours découverts idolâtres et meurtriers des justes, jusqu’à porter les mains contre le Christ lui-même et à persévérer encore aujourd’hui dans votre méchanceté, en maudissant ceux qui démontrent que celui que vous avez crucifié était le Christ.

Pensé comme un dialogue opposant le philosophe issu du monde païen à un représentant issu du monde juif, s’y lit, à plusieurs reprises, et sur un ton définitif, l’accusation de déicide à l’encontre du peuple hébreu. Accusations elles-mêmes parfois redoublées d’appels à la vengeance divine sur le peuple élu. Il n’en a pas fallu plus pour considérer Justin, alors même que ses textes n’étaient plus lu, comme l’une des sources primordiales de l’antisémitisme chrétien. A n’en lire parfois que ce qu’a bien voulu en retenir une histoire sélectivement amnésique (ou qui – ce qui revient au même – ne s’enquérait plus de lire ses sources), Justin, unanimement considéré comme le premier philosophe chrétien, inscrivit donc, de facto, le christianisme naissant dans la haine du juif. Par le païen de Naplouse, l’antisémitisme devient ainsi atavique, voire consubstantiel, au christianisme. Le (re)lire aujourd’hui, grâce à cette édition, en ne se contentant plus du filtre de ce qu’en fit, fort complaisamment, la postérité (parfois, sans doute, pour s’exonérer à peu de frais de ses propres tendances xénophobes), permet d’en appréhender justement la richesse, et aussi d’éclairer, précisément, cette douloureuse postérité.

Si je me proposais de le démontrer à l’aide d’enseignements ou de raisonnements humains, vous n’auriez pas à le tolérer de moi; mais si je cite abondamment autant d’Écritures, formulées en ce sens, et que je vous demande de les admettre, vous endurcissez votre cœur en refusant de connaitre la pensée et la volonté de Dieu.

Composé dans la tradition mêlée de l’apologétique et du dialogue platonicien, Le dialogue avec Tryphon n’a absolument pas comme but de désigner un quelconque coupable. Les accusations d’avoir porté la main sur le Christ ne sont là que pour appuyer, parmi d’autres, des éléments factuels des textes anciens – « Comme vous, juifs qui refusez de rejoindre la vraie parole, avez massacré nombre de prophètes à travers les temps, ce dont vos propres textes témoignent, vous avez fait de même avec Jésus » – dont le chrétien se propose de reprendre la charge en vrai continuateur de la vraie foi. La rupture entre juif et chrétien est certes consommée, encore reste-t-il à se répartir l’héritage.

D’ailleurs, je n’accorde pas crédit à vos didascales, qui ne reconnaissent pas comme exacte la traduction établie auprès de Ptolémée le roi d’Egypte par les soixante Anciens, mais qui tentent d’établir la leur propre.

Qu’il s’agisse d’une juste traduction des textes sacrés, du sens exact à donner à la circoncision (celle du prépuce ou du cœur) ou à la virginité mariale, de l’importance à conférer au Sabbat, de la signification dont le terme « parousie » est investi dans les textes des anciens, ou d’autres points théologiques essentiels, le mouvement initié par Justin est double. Il s’agit, dans une civilisation qui abhorre le nouveau, d’asseoir la nouvelle croyance en lui donnant toutes les apparences de la continuation d’un mouvement séculaire, tout en enjoignant ceux qui s’attachent encore à ce mouvement à venir les rejoindre. Volonté évangélique dirigée vers l’intérieur (« juif, oblique vers la vraie foi ») et l’extérieur (« païen, contrairement à la foi hébraïque, le christianisme t’ouvre grands ses bras »), le message justinien construit, en louvoyant habilement entre le « Nous » – qui réunit le chrétien au juif – et le « Vous » – qui unit indirectement le chrétien au païen en posant, cette fois, le juif en « autre »- , sur une forme platonicienne et un fond hébreu, une théologie du Vrai Israël.

Puisque je fonde mes démonstrations et mes arguments à la fois sur les Écritures et sur les faits, ne différez pas et n’hésitez pas à me croire, moi qui suis incirconcis.

Lire Le Dialogue avec Tryphon aujourd’hui, c’est se permettre de redécouvrir, alors même qu’elle luttait pour se constituer, en concurrence avec d’autres, une doctrine dont nous sommes tissés. Et dont nous ne pouvons, aujourd’hui, nous garder des excès et déviances qu’on a consciemment ou inconsciemment bâtis sur elle, qu’en en scrutant précisément la généalogie.

Collectif, Premiers écrits chrétiens, 2016, Gallimard, coll. La Pléiade, éd. établie par Bernard Pouderon, Jean-Marie Salamito et Vincent Zarini.

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« Dans le signe » de Michael Heller.

Entendre le ventilateur

imaginer l’air

emplissant tout espace

devant lui, brûlant intérieur

d’une cabane, demi hélix

de l’oreille où le son chatouille.

Cage s’enferme

dans une pièce sourde, close

pour entendre le battement de son sang.

Pas de pureté comme ça pour moi

ni pour un traducteur qui laisse

entrer le bruit du monde,

intrus cognant à la porte.

Au moins, une moitié du battement

franchit le tympan,

au moins une moitié de ce battement

arrive au cœur qui

l’ajoute au sien.

Si une impression ressort directement de la lecture de cette anthologie d’un des très importants poètes américains actuels, c’est celle d’une continuité, de son inscription dans quelque chose qui la dépasse. S’insérant dans une histoire (celle des arts ou l’autre avec un grand « h »), dans une filiation plus personnelle (sa judéité), sa poésie se veut fondamentalement chaînon. En se plaçant sous l’exergue d’un vers de Celan, du nom de Cicéron, de la fin tragique de Benjamin, en référant à un événement comme la bataille de Sarajevo ou à la tragédie somalienne, ses poèmes commencent souvent comme un à-propos-de. La poésie de Heller est toujours « située ». Y est toujours lisible son point de départ. Mais si ses objets sont bien définis et reconnaissables, s’ils ne cachent pas s’insérer dans une continuité, ils ne s’y insèrent pas benoîtement. Tout d’abord car ils embrassent large. S’ancrant dans des langues (hittite, hébreu, latin, français, anglais…), des domaines du savoir (histoire, théologie, philosophie), des périodes différentes, les poèmes de Michael Heller, déjà de par la seule diversité de leurs points d’accroche, offrent un prisme de lecture très large. Ensuite car cette diversité « thématique » trouve un pendant dans une grande bigarrure des formes. Hétérogène mais dont l’objet est reconnaissable, formellement disparate mais sans qu’aucune volonté de rupture formelle n’en soit la cause, la poésie est ici résolument entée sur ce qui la précède mais sans nostalgie, inventive mais sans démonstration ni forfanterie.

Cette poésie « d’honnête homme », « utile », « objectiviste », offre ainsi, « l’air de rien », des moments d’une beauté d’autant plus rare et vivace, qu’elle sait se garder toujours de paraître gratuitement éthérée.

alors les profondes failles,      les incertitudes salvatrices

de ce monde     à la syntaxe outrancière –

l’amour de soi, par exemple,      qui devient amour d’un autre –

ou les notations      d’un œil observateur

qui remarque la plaque de lichen       sur le rocher,

l’eau lentement        qui érode le galet,

(ces témoins       d’un travail permanent

de résistance),       ne seraient-elles proclamations

que le plus apte est       celui qui porte en lui

le maximum       d’étrangeté

le sens de profondeur du monde        qui n’envahissent plus l’esprit,

formant un riche humus       de la lettre

de ce qui est dit. 

 

Et alors ne se pourrait-il pas         que nos mots se profilent

espoir contre la crainte        des proches,

de leurs gestes      vers un avenir?

Michael Heller, Dans le signe, 2016, Grèges, trad. Hélène Aji, Jean-Paul Auxeméry, Anne Mounic, Pascal Poyet.

 

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Prix ptyx 2016.

Parce que le prix, c’est ridicule, mais que le ridicule ne tue décidément pas (preuve en est, les jurés du dernier prix Rossel sont tous plus ou moins en vie à l’heure où nous écrivons ces quelques lignes),

Parce que le prix, c’est bien connu, est avant tout un moyen qu’utilise le juré pour se hausser sur le livre devenu piédestal, et que donc en choisir un bien épais nous rapproche un peu plus encore des cimes,

Parce que le prix ne sert jamais aussi bien à étouffer le prix sous l’abondance du prix que quand il est décerné à un livre éhontément long,

Parce qu’il n’est pas une fatalité que le prix soit aussi digne d’intérêt qu’un édito de Béatrice Delvaux et qu’il suffit de se défaire, dans son procédé d’attribution, de ces quelques menues habitudes : la démocratie, la convivialité, le souci d’un public,

Nous (le nous est ici purement rhétorique) avons décidé, au premier tour de scrutin d’une procédure qui en compte un, à l’unanimité des voix du seul membre dûment autorisé, en totale conformité de statuts qui restent à définir, ou pas, d’attribuer ce prix aussi utile que prestigieux à Chroniques des sentiments de Alexander Kluge.

Voici ce que nous en disions :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il n’y a rien de neuf mis à part les mutations.

Pourquoi lit-on? A quelque personne qu’on la pose, la réponse différera sans doute. Mais quelle qu’elle soit, elle fera apparaître forcément une parenté entre le pourquoi et le quoi. Autrement dit, chez tout lecteur, ce qu’il lit a toujours à voir avec les causes de sa lecture. Je veux me « divertir », je lis du Musso ; je m’intéresse à la façon dont le langage nous façonne, je lirai de la poésie ; je cherche à comprendre nos origines, je lirai « Trous noirs » de Susskind… Au delà des raisons ponctuelles (l’ « actualité », une recherche temporaire, un état mental passager) qui nous entraînent à ouvrir tel ou tel livre, les raisons profondes qui président à leur lecture paraissent y sommeiller. Les causes du geste étant comme contenues dans ce que la main saisit.

On réfléchit à quelque chose parce qu’on sait que d’autres y pensent, quelque chose réfléchit en nous.

Qu’est que cette Chronique de sentiments? Conglomérat de textes courts rassemblés en sous-ensembles (Description de bataille, Affirmation ensauvagée de soi, etc…), lardés d’images et de notes parfois sans lien évident avec leurs lieux d’apparition dans le livre, son apparence même laisse perplexe. Perplexité que ne lèveront nullement les premiers regards y jetés. Entre fiction et essai, formé de phrase souvent courtes et factuelles, chaque fragment de cette somme parait de prime abord constituer un élément d’un immense coq-à-l’âne. A tel point qu’est questionnée la possibilité de chacune de ses parties de signifier.

Ainsi le poète est-il constitué d’une abondance de duvets sensibles (comme ceux de la crinière de Méduse) ou bien il possède des tentacules, c’est-à-dire que son cerveau latéralise et peut, de son oreille avide d’actions, se figurer le Bien et le Mal pour décrire ce qui n’existe nulle part au monde. en regard de toute forme simple, cet ETRE PLURIEL présente un réel avantage évolutionnaire.

Les pleurs d’un général; une grippe qui bloque les voies cérébrales du Fürher, ce qui décide de l’issue d’une bataille; le rôle qu’eurent à jouer des hémorroïdes dans la déroute des armées allemandes; ce qui pousse une colonne de sapeurs-pompiers en fuite devant l’ennemi à faire demi-tour pour éteindre les incendies d’une ville en pleins combats; ce qui se dissimule sous l’acte dit volontaire; les impératifs génétiques, historiques, sociaux qui président à l’acte moral; l’histoire des morts de la prochaine guerre… Peu à peu, par l’entremêlement même des divers sujets et leurs approches, se dévoile une oeuvre-monde…

Puisant dans l’histoire, la géologie, la technique, la philosophie, la musique, la littérature, etc… et dans une imagination que rien ne vient limiter, Alexander Kluge nous plonge dans le gouffre de nos contradictions, de nos doutes, de nos beautés. Parfois se limitant à exposer un document, d’autres fois les creusant jusqu’à en épuiser tout le suc, se jouant du sens et des moyens classiques d’y aborder, il brouille les pistes et, les brouillant, en rend d’autres possibles, par leur brouillage même.

Alors que beaucoup d’œuvres éclairent des aspects du réel, prétendent l’expliquer, lui apporter un sens, l’oeuvre de Kluge lui crée un nouvel accès. En complexifiant le réel – Ah, ces beaux esprits qui nous présentent l’art comme ce qui « simplifie » le monde -, l’auteur lui offre des possibilités d’advenir autrement.

Pour revenir à notre question de départ : face à Chronique des sentiments, il n’y a pas de pourquoi qui tienne. Les raisons de sa lecture ne lui préexistent pas. Cette oeuvre est tellement autre qu’elle échappe à tout désir préalable d’elle. Et c’est en cela aussi – en sus de son époustouflante beauté – qu’on reconnait qu’elle est indispensable.

Jamais mes aïeux de la région sud du Harz n’auraient osé imaginer avec quels gènes étrangers les leurs cohabitent aujourd’hui chez leurs descendants, de même que nous, gens du présent, ne saurions dire (ni aucunement influencer) la manière dont les heureux événements (ou les malheureux) se répartiront dans l’avenir parmi nos enfants.

La 6 ème armée n’a jamais été une machine, l’instrument que les états-majors croyaient conduire. C’est bien plutôt de la force de travail, des espoirs, de la confiance, la volonté incontournable de demeurer proche des réalités – mélangée aux défauts de huit cents ans d’histoire antérieure – et, avant tout, l’obstination à demeurer en société qui conduisent ces 300.000 hommes à faire mouvement vers les steppes de la Russie du Sud, dans une contrée du monde, sur les rives d’un fleuve, où aucun d’entre eux n’avaient quoi que ce soit à y faire. C’est là l’édification organisationnelle d’un malheur.

Il est en nous QUELQUE CHOSE qui veut jouer.

Mes grand-parents étaient de simples paysans. Si l’on remonte à la naissance du Christ, cela fait 64 billions d’ancêtres. Chacun de ces ancêtres est le parent d’un arboricole, dont descendent tous les ancêtres et dont les sentiments tels que s’endormir, avoir bon goût, mordre, oh là là, et ainsi de suite, voient à leur tour leurs ASCENDANCES RESPECTIVES remonter à un seul couple de sentiments : chaud/froid.

Votre deuil, ce pourrait être de devoir dire adieu au dernier lien que nous aurions pu avoir avec un état de l’humanité qui date de douze mille ans. Peut-être y a-til chez ces premiers habitants des légendes qui remontent à dix-huit mille ans, si bien que nous, les gens d’aujourd’hui, nous comprenons quelque chose en nous, qui ne trouve en nous plus aucun langage.

Alexander Kluge, Chronique des sentiments. Livre I. Histoires de base, 2016, P.O.L., Edition dirigée par Vincent Pauval, trad. Anne Gaudu, Kza Han, Herbert Holl, Hilda Inderwildi, Jean-Pierre Morel, Alexander Neumann, Vincent Pauval.

Les bruits ci-dessus ont été enregistrés lors d’une matinale ensoleillée sur Radio Campus par le Maître des lieux, l’irremplaçable Alain Cabaux.

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Noël en Arménie.

Alors, oui, certes, c’est Noël! Il y a des loupiotes à enfiler à un arbre mort, un volatile tout aussi mort à fourrer et toute une stratégie à mettre en place pour s’apprêter à sourire sans trop de souffrance à des gens qu’on préférerait voir morts itou. Loin de nous, donc, l’intention de venir jeter un pavé dans l’immense mare de cet intense bonheur. Malheureusement, la roue du réel, imperturbablement, continue à moudre son grain…

R. a 27 ans. (Jusque là ça va). Il est gravement handicapé. (Ça se complique). Il est arménien. (C’est là que ça devient beaucoup plus problématique). La maladie évolutive rare et grave dont il souffre nécessite des soins constants (il ne peut ainsi se déplacer qu’en chaise roulante, ne peut se vêtir ni s’alimenter seul). L’aggravation de son état ne permettant plus de trouver des soins satisfaisants dans son pays, lui, sa mère (dont l’aide au quotidien lui est indispensable) et son frère ont introduit une demande d’autorisation de séjour pour raisons médicales à la Belgique. Ils ont obtenus à trois reprises un renouvellement de leur carte temporaire de séjour. Au cours de ce séjour, un diagnostic fut posé et un traitement débuté. Il a subi des opérations importantes. Aujourd’hui, malgré la gravité de son état, malgré les soins pointus qu’il nécessite et qui ne sont pas disponibles dans son pays, malgré la programmation d’opérations futures dans des hôpitaux belges, malgré les multiples rapports médicaux indépendants en attestant, malgré la énième condamnation de la Belgique par la Cour Européenne des droits de l’homme dans un cas similaire récent, malgré cette annonce officielle glanée sur le site des Affaires étrangères : « La qualité des soins et des infrastructures médicales [en Arménie] est largement inférieure à celle proposée en Belgique. Il est préférable de se faire rapatrier pour tout problème médical quelque peu sérieux. », malgré la mobilisation de nombreuses associations, malgré ce livre blanc paru il y a peu dénonçant les critères toujours plus restrictifs présidant à la reconnaissance d’un statut de réfugié pour raisons médicales qui aboutissent in fine à considérer l’humain comme quantité négligeable, malgré tout cela (sans parler d’éthique, parce que l’éthique c’est pas du tout à la mode et que nous on tient beaucoup à être à la page) il fut annoncé à R. et à sa famille qu’ils seront expulsés ce 19/12 à 19h25.

Alors, si votre conifère décédé clignote comme il se doit, si la peau du gallinacée se distend sous la pression truffière, si votre sourire est déjà figé au botox, nous ne saurions trop vous conseiller les quelques actions suivantes :

 

  1. Partager largement cet appel
  2. Dire à voix haute et indignée : « Eh, Oh, mais ça va pas non! Y sont devenus complètement dingues, ou quoi!?!? »
  3. Ecrire ce qui précède aux adresses suivantes :  lot_info@lot.pl (la compagnie aérienne),  Bur_Presse@dofi.fgov.be (le directeur de l’Office des étrangers),  charles.michel@premier.fed.be,  kabinet.jambon@ibz.fgov.be, kab.francken@ibz.fgov.be.
  4. Vous présenter calmement mais fermement ce lundi 19 décembre à 17h25 au guichet d’embarquement du vol LO 234 à direction de Varsovie pour expliquer la situation aux passagers et leur exprimer votre opposition.

 

Trop d’appels tuant l’audibilité de l’appel, on n’est pas toujours d’avis de relayer les appels à l’aide ou à l’indignation. Mais on est ici à ce point devant un cas d’école…

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« Ma vie » de Lyn Hejinian.

Ma vieUne pause, une rose, une chose sur du papier.

Ma vie, publié dans cette version originale-là pour la première fois en 1987, est composé de 45 chapitres (ou paragraphes, chaque chapitre en formant un et un seul) de 45 phrases chacun. Chaque chapitre est « nommé » d’une phrase que l’on retrouve reprise dans un autre chapitre. L’ensemble est censé, comme son titre y invite – et ce d’autant qu’il n’est pas fait mystère que le texte en question fut achevé lorsque l’auteure eut 45 ans -, être une transcription de la vie de son auteure. Tous ceux, cependant, qui s’y plongeront avec le désir d’y retrouver une classique autofiction ou un journal traditionnel, détaillant les heurts et malheurs d’une femme de 45 ans en seront pour leurs frais.

Quant à nous qui aimons être surpris.

Dans la « droite ligne » du nouveau rôle que le mouvement L=A=N=G=U=A=G=E se proposait de donner à la phrase – dont une conférence, dénommée The New Sentence, donnée par Ron Silliman en 1979, se voulait l’expression -, Lyn Hejinian conçoit celle-ci comme la matière première de son écriture. Ce ne sont plus la syllabe, le vers, le paragraphe ou le phonème qui viennent former la trame essentielle du discours poétique mais bien la phrase.

Seuls les fragments sont fidèles. Décompose-le en mots isolés, impute-les à la combinatoire.

Chacune forme un bloc signifiant à elle seule. Placée, comme malgré elle, dans une suite – celle de la page, du paragraphe, du livre, etc… -, elle ne se résume pas à une fonction dans un ensemble qui la subsumerait, ni même ne le sert. Chacune n’amène plus vers une autre, ni ne découle d’une précédente, dont la suite formerait seule sens.

Dans une certaine mesure chaque phrase doit être toute l’histoire.

Ma vie, donc, se présente bien comme une suite de phrases. Et exige dès lors du lecteur de rompre avec cette habitude qu’il avait construite de se fier à un fil. Qu’il suivait de phrases en phrases, leur concaténation se chargeant de l’amener quelque part. Ici, à chaque point, doit être rigoureusement éliminée de l’esprit du lecteur toute la charge signifiante de la phrase qui le précède avant que ce dernier ne se confie à celle qui le suit. Au lieu d’être aux aguets de ce qui suit ou de se remémorer ce qui précède, il lui est demandé de conserver une concentration intacte à chaque phrase. Chaque point est une table rase.

Quel souvenir n’est pas une pensée saisissante.

Mais – et c’est en ce sens que cette New Sentence est utile à une nouvelle poétique -, ce procédé brisant le rôle traditionnellement dévolu à la phrase ne se limite pas à créer une jolie collection de phrases. En rompant d’avec sa simple finalité discursive, Lyn Hejinian investit la phrase de celle dévolue au vers. Par la répétition, par le contraste, en variant ses longueurs, en chargeant certaines de détailler divers aspects du processus qui les voit naître, elle construit un espace où le lecteur, d’abord désorienté, se construit ses repères pas à pas. Pour y découvrir l’une des expressions poétiques les plus innovantes et les plus radicalement émouvantes de l’époque contemporaine.

L’évidente analogie est avec la musique qui se propage au-delà de l’espace qu’occupe le motif.

Lyn Hejinian, Ma vie, 2016, Les Presses du Réel (coll. Motion Method Memory), trad. Abigail Lang, Maïtreyi & Nicolas Pesquès.

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« Theaters » de Hiroshi Sugimoto.

theaters

 

Hiroshi Sugimoto est un habitué des séries et des longues expositions. Dans cette série (débutée en 1976, et qu’il abreuve maintenant encore), le principe est le suivant : la photo est réalisée en noir et blanc, le temps exact de la projection d’un film, face à l’écran, parfaitement centré sur celui-ci. Changent la salle, les films (quoique rien ne soit jamais dit de ceux-ci), le type d’installation (intérieur, extérieur, style architectural), l’occupation de celle-ci (public présent ou non), son état (délabré ou non), le pays (USA, France, Italie, Japon, etc…).

Theaters documente ce travail de ses origines à l’année 2015, en en suivant la chronologie et ne donnant comme élément extérieur à l’image que le nom de la salle de cinéma, le lieu et l’année de la photo. Sur chaque page, le cliché est représenté aux même dimensions (env. 17 cm x 22 cm).

Le cinéma n’étant techniquement qu’un défilement d’images à un rythme convenu de 24 images par seconde, un film d’environ deux heures donnera à regarder au spectateur environ 170.000 images arrêtées. En en réalisant une photographie dont la durée de pose est exactement simultanée du temps de sa projection, Sugimoto ressaisit en une image les 170.000 dont seul leur défilement donnait l’illusion d’un temps qui passe. En les arrêtant dans une seule, le photographe matérialise ici – et cette matérialisation n’est pas de l’ordre de la métaphore – ce que le passage rapide de l’une à l’autre finit par dissimuler à qui le regarde. Seul le défilement, in fine, est vu, et non plus les images, fixes, qui le constituent. Le spectateur d’une photographie de Theaters, techniquement (mais une autre technique, sorte de perversion de la première technique cinématographique), voit le film dans sa totalité. Déconstruction d’une magie et donc des conventions – ici véhiculées dans nos manières de regarder – qui la rendait possible, ces arrêts sur images nous offrent une subtile mais abyssale interrogation sur le temps.

Mais si une magie est bien déconstruite, une autre est créée. Car si chaque image d’un film éclaire à tour de rôle un autre endroit du lieu où il est projeté, la lumière que toutes projettent mises ensemble illumine la salle en totalité. Et l’oeil du spectateur de la photo ne guette ainsi plus l’écran. A contrario du spectateur du film, celui de  la photographie se prend à arpenter du regard la salle où il est projeté. L’écran « immobilisé » par Sugimoto est rendu à sa seule fonction luminescente. Il est halo de lumière, système d’éclairage. Et ainsi c’est ce qui existait pour être vu qui se transforme en ce qui permet de voir.

Méditation sur le temps, sur la perception, d’une profondeur rare et d’une beauté sans nom, l’oeuvre de Iroshi Sugimoto – magnifiquement présentée (comme d’habitude) par Xavier Barral – est une indispensable et jouissive école du regard.

Hiroshi Sugimoto, Theaters, 2016, Xavier Barral.

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Meilleures ventes 2016.

death

 

Ah! La péréquation! Cette idée selon laquelle une librairie ne peut survivre – sans parler de vivre, modalité d’existence qui lui semble d’emblée refusée – qu’en vendant des tombereaux de livres convenus! Il en irait ainsi du libraire comme de l’orpailleur mosan : ce n’est qu’en remuant des tonnes de boues nauséabondes qu’une once de métal précieux pourrait être exhumée. Commerce oblige* et nonobstant son aspiration culturelle** , le libraire est contraint, pour prolonger son agonie, de proposer au chaland, par camions entiers, ce que ce dernier s’attend à ce qu’on lui propose. Prétentieux que nous étions, nous pensions pouvoir échapper à ce sombre tableau. Mais, très vite, le commerce reprenant ses droits, nous dûmes, la queue entre les jambes, revenir à la dure réalité du monde d’aujourd’hui.

Ah! Qu’il serait beau ce monde où il ne serait nullement besoin – mercantilement s’entend – d’attirer vers la profondeur des réponses des éditions Jouvence ou de la pop philosophie la plus actuelle, par les biais si communs de la poésie contemporaine ou de la philosophie analytique. Ah! Que d’exemplaires (une soixantaine à l’heure actuelle) d’un pâle questionnement sur la toponymie indienne ne dûmes nous pas écouler pour enfin fourguer (et encore! après commande!) 3 exemplaires du dernier prix-littéraire-le-plus-important-de-toute-la-francophonie! Quelle ironie de constater que notre survie tient à la trentaine d’exemplaires de cette obscure réécriture poétique du chef-d’oeuvre d’un anglais du seizième siècle et non à ce seul volume de Fanfan la Tulipe du futur président français (et encore sa commande fût-elle suggérée à son futur jeune lecteur par son école!). Le classement ci-dessous témoigne, toute honte bue, que ce monde, si attirant fut-il, n’est que mirage et poudre aux yeux!

 

  1. Renaissance Noire de Miklos Szentkuthy, 2016, Vies Parallèles.
  2. Notre Château de Emmanuel Regniez, 2016, Le Tripode.
  3. Il est mort de Marc Cholodenko, 2016, P.O.L.
  4. Etrange Clair de Lune de Conrad Aiken, 2016, La Barque.
  5. L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert de Keith Basso, 2016, Zones Sensibles.
  6. L’Arabe du futur 3 de Riad Sattouf, 2016, Allary.
  7. Le Nouveau Nom de Elena Ferrante, 2016, Gallimard.
  8. D’où viennent les mathématiques de de Rafael E. Nunez, 2015, Manucius.
  9. La Chambre peinte de Inger Christensen, 2015, Le Bruit du temps.
  10. Merci de Pablo Katchadjian, 2015, Vies Parallèles.
  11. Grand cirque déglingue de Marco Lodoli, 2016, P.O.L.
  12. Panique au village des crottes de nez de Mrzyk & Moriceaus, 2015, Les Fourmis Rouges.
  13. Lesabendio de Paul Scheerbart, 2016, Vies Parallèles.
  14. La Cage de Kerry Howley, 2016, Vies Parallèles.
  15. Cendres des hommes et des bulletins de Pierre Senges et Sergio Aquindo, 2016, Le Tripode.
  16. Brouillards Toxiques de Alexis Zimmer, 2016, Zones Sensibles.
  17. You de Ron Silliman, 2016, Vies Parallèles.
  18. Utopia de Bernadette Mayer, 2016, BAT/<0> future <0>.
  19. Insectopedie de Hugh Raffles, 2016, Wildproject.
  20. Le Suppléant de Fabrizio Puccinelli, 2016, Héros-Limite.

 

* le raisonnement est simplissime : la majorité des gens n’étant pas futfut, il convient de leur vendre des livres pas trop futfut, sinon le libraire meurt, et avec lui le livre futfut. Car, c’est évident, même s’il n’en vend pas ou peu ou sous le manteau ou jamais, le libraire aime à s’entendre dire qu’il reste l’indispensable véhicule du livre futfut.

** le raisonnement est simplissime : la majorité des gens n’est pas futfut, mais le libraire, lui, l’est. Mais aussi – et c’est peut-être la seule chose qu’il ait en commun avec la majorité pas futfut – il n’a pas envie de mourir, et donc il vend quand même des livres pas futfut. La meilleure preuve que le libraire est futfut, c’est que, premièrement, il sait, lui, que la majorité n’est pas futfut et que, deuxièmement, il sait analyser sa propre situation avec une rigueur et une clairvoyance rares, dont découlent directement les énoncés suivants : « Ben oui, mais c’est comme ça », « On est bien obligés », « On préférerait ne pas, mais, vous savez, hein, les gens »…

 

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