« La Ravine » de Sergueï Essénine.

Nous avions déjà, brièvement, touché un mot de La Ravine, lors de notre découverte, il y a 5 ans, de ce texte paru en français chez Harpo &. Si, pour la première fois, nous écrivons une deuxième chronique sur le même livre, c’est d’une part car sa réédition – moins cher et chez un éditeur plus largement diffusé et distribué – va enfin permettre à un public plus large d’en faire la connaissance, mais aussi car peu de textes nous paraissent à ce point en valoir la peine.

Le ciel embué affichait une couleur de merisier et la lune exsangue, brisée par la crête du coteau, s’amputait d’une moitié plongée vers le néant.

Ecrit à 18 ans par un poète suicidé à trente, La Ravine conte l’histoire de Kostia, jeune homme de 26 ans qui quitte son village natal pour se rendre à celui de La Ravine où l’attend une histoire d’amour, d’amitié, de nature et de labeur. Une histoire dont chaque soubresauts, aussi douloureux soit-il, est marqué du sceau de l’acceptation par son héros. Mais d’une acceptation étrange – et dont on sait jamais bien à quoi tient précisément cette étrangeté – mâtinée d’un sentiment d’intense liberté. Comme si le destin pouvait être à la fois plénipotentiaire et non subi. Comme si peut-être l’exercice d’une liberté tenait bien plus aux formes selon lesquelles on accepte ce qui la limite qu’aux tentatives, vécues comme illusoires, de gommer ces limites.

Chaque phrase de La Ravine est un écrin ou un gouffre. Dont l’ensemble, à la fois solide comme le roc et fragile comme la plume, forme comme un mystère. Y scintille une magie qui le rend tentative sans suite possible. Comme il n’y a qu’une Saison en Enfer, qu’un Ulysse, qu’une Divine Comédie, il n’y a qu’une Ravine. Bref, La Ravine est ce qu’il est convenu d’appeler un Chef-d’oeuvre…

Allez-y errer, vous n’en sortirez pas indemne!

A qui craint de quitter cette terre, il est dit : Tu peux emporter la Ravine entière avec toi. N’aie pas peur d’oublier quelque chose, rien du cœur ne se perd.

Sergueï Essénine, La Ravine, 2017, Héros-Limite, Trad. Jacques Imbert.

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« Psyché » de Erwin Rohde.

Rares sont les textes qui subsistent au-delà de leurs temps. Si cette antienne peut être vérifiée à propos des textes dits littéraires, elle est sans aucun doute encore plus patente pour les textes dits historiques. Et ce n’est pas le revival, ces derniers temps, d’une France dessinée par Michelet – voire par Clovis lui-même, s’il eût été historien – qui pourra contredire cette constatation. Le fait est là, la lecture de l’Histoire est à ce point marquée par l’histoire de son époque, qu’elle lui survit rarement très longtemps.

c’est du culte des âmes qu’est dérivée la foi en leur survivance.

C’est d’abord cela qui frappera le lecteur qui aura la bonne idée d’ouvrir cette chose : si le quatrième ne l’en avait pas prévenu, il lui eut été impossible de discerner que ce qu’il lit date d’il y a plus de 130 années. Non seulement la masse des documents brassés, mais aussi sa diversité, son ton « objectif », son détachement d’a priori très « d’époque », tout cela fait indéniablement très « contemporain ».

Se proposant d’explorer dans le détail la conception de la psyché chez les grecs, Erwin Rohde a recours à tous les moyens disponibles. Philologie, philosophie, histoire, archéologie, théologie, etc… aucun domaine d’exploration n’est négligé. Préfaçant en cela les fameuses « studies » actuelles qui croisent les disciplines sur une focale très précise, plutôt que d’embrasser large avec les outils d’un champ d’analyse spécialisé, il démontre que « l’épuisement » d’un sujet permet de facto de le déborder. Ainsi cette analyse immense (près de 800 pages abondamment annotées), tatillonne, rigoureuse jusqu’au vertige, de ce sujet si « pointu » – et qui nous paraîtrait, au premier abord, uniquement affaire de « spécialistes » -, permet d’éclairer non seulement nos propres réflexes face à la mort, en en documentant les fondements, mais aussi et surtout, de déconstruire la fabrication de tout rite, de tout culte, comme de toute histoire qui en rende compte et/ou les crée.

A peine émaillé ça et là de discrets tours un tantinet dix-neuvième, ce généreux mastodonte est un chef-d’oeuvre d’une modernité sans âge.

C’est ainsi que partout l’usage survit aux mœurs et aux idées qui l’ont fait naître.

Erwin Rohde, Psyché, le culte de l’âme chez les grecs et leur croyance à l’immortalité, Encre Marine, 2017, trad. Auguste Reymond.

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« parler aux frontières » de David Antin.

 

Nous sommes en avril 1972. Cela fait déjà quelque temps que David Antin, linguiste, critique d’art, traducteur, est invité par des musées, des galeries d’art, des universités, à donner des conférences sur des sujets très divers. Ce soir-là, au Olloma College, dans la lointaine banlieue de Los Angeles, il doit parler à des étudiants en art de ce que signifie encore « faire de l’art » à cette époque. Avant de se lancer dans son entreprise, il appuie sur le bouton « REC » de l’enregistreur récemment acheté. Le lendemain, sur la old highway 395, dans la voiture qui les ramène vers  leur domicile de Solana Beach, au nord de San Diego, David Antin et son épouse, Eleanor, écoutent l’enregistrement. Après un temps Eleanor s’exclame : « Mais c’est un poème ! ». Le talk poem était né.

Le procédé est bien balisé : invité à donner une conférence sur divers sujets, sans notes, il se place face au public. Sur la table, un dictaphone. Tout du long, sans interruption aucune, environ une heure durant, il monologue. Une fois enregistré, le talk poem est inscrit sur la page par Antin lui-même. Sans marge fixe, sans ponctuation, sans majuscule. Les respirations qu’il entend sont reproduites par des espaces entre les mots. Entre monologue et méditation, rares et courts silences et reprises, entre évocations érudites et souvenirs personnels, farces parfois potaches et subtilités conceptuelles, imperturbablement, un fil se déroule. D’où, peu à peu, émerge une idée renouvelée du problème posé au départ.

Ainsi, dans Parler aux frontières, le talk poem qui donne son titre au recueil, est-il question, en vrac, de guerre, de traduction, du Mur des Lamentations, du voyage d’un anthropologue en Australie, d’une mère qui a possiblement décidé de vivre par terre, d’une tante hémophile ou d’un ancien fumeur de joints aux cheveux longs devenu US Marine. Mais par-delà ces tours et détours, ou plutôt grâce à eux et à l’émotion et l’érudition qui les traversent, c’est bien de questionner les frontières qu’il s’agit. Celles des états, des langues, des corps. Et de les questionner, non pas d’un ailleurs surplombant son sujet, mais précisément du lieu même de ce qui pose question. Car parler aux frontières c’est s’adresser à elles, les questionner, engager un dialogue avec elles, mais aussi parler à partir d’elles, auteur et lecteur placés sur l’intersection même des différents lieux qu’elles instituent.

Entre anthropologie, philosophie, esthétique ou performance, entre littéralité et oralité, David Antin nous rappelle que la poésie est un acte de survie, un acte urgent.

 

ainsi je suis convaincu                       vous devriez croire que j’en suis
           convaincu        que parler c’est penser            du moins mon genre de
                                           parler c’est une forme de pensée

 

David Antin, parler aux frontières, Vies Parallèles, 2017, trad. Jean-François Caro & Camille Pageard.

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« La Cathédrale mystérieuse » de P.N.A. Handschin.

 

– D’où venez-vous, où allez-vous? Quel itinéraire audacieux, quel chemin tortueux et peu sûr suivez-vous? Toute votre histoire se résume dans ces : UNE, DEUX, TROIS questions capitales. Voilà ce qu’il vous faut savoir, voilà ce qu’il vous faut connaître, le reste n’est qu’accessoire.

Jessi et Pierre ont rendez-vous au Quartz. Sur le chemin qui y mène, leur voiture se trouve arrêtée par une fanfare. Ils descendent alors de leur voiture pour s’enfoncer dans un étrange tunnel. A la fin de celui-ci, ils découvrent une clairière, une cathédrale, un quatuor atonal, un manitou-inquisiteur-sacrificateur-évêque, un ver géant, des libellules préhistoriques, des mousses cavernicoles, une rivière qui dévale dans le sens de la montée. Entre autres. Mais toujours, opiniâtres, il progressent ver Le Quartz.

La Cathédrale mystérieuse est, comme toute cathédrale, l’oeuvre d’un architecte. Mais d’un architecte dont l’un des enjeux est la mise à nu des mécanismes de son édification.

Tandis qu’ils avançaient bel et bien dans le sens du courant, Jessi et P. ne purent s’empêcher de remarquer simultanément que le sol, contradictoirement montait en pente douce, accusait une pente certes légère, mais incontestable, qu’ils suivaient muettement, un peu essoufflés seulement, chacun préférant garder pour soi cette appréciation sans doute fantaisiste pour ne pas dire extravagante (selon laquelle donc le fil de l’eau ne respectait pas la pente naturelle du lit) et ne pas alarmer l’autre, surtout qu’ils étaient très vraisemblablement sur le point d’atteindre leur but (« Si près d’atteindre le but… » songea Jessi en écrasant volontairement ou non sous le talon plat de sa bottine (au-dessus de laquelle le pantalon chino à revers découvrait un fragment de cheville d’une blancheur d’os) une larve molle de tipule, dont les entrailles jaunes d’or giclèrent avec un bruit spongieux excessif qui leur fit faire la même grimace), tout près d’atteindre Le Quartz, cet endroit, ce club nommé Le Quartz, où éventuellement, si la chance voulait, ils arriveraient à l’heure, ne pas inquiéter l’autre donc au cas où celui-ci ne se serait pas aperçu de cette bizarrerie sûrement sans conséquence, ne se serait rendu compte de rien.

Avec P.N.A. Handschin, on est autre part. Un peu à la manière d’un Roussel, il utilise les mots communs, directement reconnaissables, comme des fils partagés par tous mais auxquels seule l’originalité du tissage confère cette sensation d’étrangeté. Car c’est bien cela qui est à la fois inquiétant et jouissif dans le langage : cette possibilité qu’il a de nous emmener toujours vers des contrées inconnues avec du connu. Cette Cathédrale mystérieuse, dans les recoins de son langage profus et généreux, dans les ombres que lui procurent les parenthèses qui la parsèment, dans ses ornements baroques, dans les espaces toujours plus grands qu’elle semble ouvrir quand, à la suite de Jessi et Pierre, on y progresse toujours plus profond, cette Cathédrale est une redoutable leçon de langage. Dont l’auteur nous démontre encore, avec génie, humour et subtilité, que sa prolifération recèle une force redoutable et indispensable.

P.N.A. Handschin, La Cathédrale mystérieuse, 2017, Argol.

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« Chansons du seuil » de Peter Gizzi.

 

l’eau est une façon de comprendre l’air

Le seuil est cet endroit qui, par excellence, se trouve au bord, non d’une mais de deux « choses ». A l’opposé d’un discours érigé dans la « marge » (cette « marge » qui tend à devenir la tarte à la crème d’une certaine création contemporaine), celui construit sur un seuil ne toise jamais, d’un dehors qui serait érigé en principe, ce dont il se sentirait irrémédiablement différent, et souvent supérieur. Sur le seuil, et conscient de s’y situer, on est fondamentalement entre. Entre l’extérieur et l’intérieur, entre un passé et un futur, entre une vie et une mort, entre un fond et une forme, entre un sens « pur » et un chant « pur ».

Rien que des mots pour remplir un espace plus vieux qu’une maison, un oiseau, que cette carafe et ma main.

Le seuil, c’est donc cet entre-deux. Et qu’il porte un nom accrédité – le « présent », le « ici » –  ou pas, Peter Gizzi se donne pour tâche dans ces chansons d’en explorer la trame. Que ce soit en affinant ces mots qui n’épuisent pas ce qu’ils représentent, qui ne suffisent pas à le définir, à le circonscrire – le « présent », le « ici » – ou en plongeant dans ce qui s’ouvre entre un fond et la forme qu’il « endosse », un sens et le chant qui est censé le « porter », à chaque fois, c’est ce travail même de dire l’entre-deux, de le chanter, qui est l’objet du poème. Il ne s’agit pas de « montrer une image », ni de la « dire », mais bien de « dire voir l’intérieur des images comme il est ».

Que vois-tu quand tu lis de gauche à droite, un garçon de bédé sur une pelouse de bédé, les bras en croix, quand tu vois le mot SOLEIL écrit là-bas en majuscules, un rai de brouillard au-dessus du lièvre qui bondit dans un cœur d’encre dans un garçon fantôme dans un rayon vert dans l’espace.

Souvent – et souvent une certaine poésie confirme cette impression – on croit qu’un sens doit s’arracher au poème. Qu’il se gagne de haute lutte et que son accès, défendu derrière des barrières d’hermétismes et de préciosités, se mérite forcément. Que sans ce sens, rien n’en demeure. A contrario existe-t-il cet autre pan poétique pour lequel un sens ne serait rien, y suffisant la seule et pure « forme ». D’un côté le « récit froid », de l’autre « un doux borborygme ».

Je ne suis pas sûr du sens

mais comprend la vague

Peter Gizzi, en questionnant ce qui se joue sur ces seuils, et en les habitant lui-même de ses poèmes, prouve que toute poésie est toute entière contenue dans ses éphémères espaces. Que là est son lieu. Entre main et voix, entre fond et forme, entre sens et son. Mais aussi, il démontre que dans la poésie – comme dans la vague, comme dans l’amour – réside quelque chose d’autre que des parties réunies. Et qu’à condition de ne pas la réduire à une fabrication ou à un accolement de contraires, accessible et profitable à chacun, elle touche à l’essentiel.

Comment vivre.

Que faire.

Peter Gizzi, Chansons du seuil, 2017, José Corti, trad. Stéphane Bouquet.

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« Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre » de Antonio Lobo Antunes.

Une ancienne actrice, atteinte d’une maladie dégénérative, se souvient. Entre les soins prodigués par la « femme d’un certain âge », les visites du « neveu du mari » désigné tuteur, les souvenirs d’un père, la sensation d’un chat se glissant contre la jambe, le son d’un crucifix battant contre un mur, les impressions fugaces et celles rémanentes, entre passé et futur, entre vie et morts, Antonio Lobo Antunes nous immerge comme jamais dans la psyché d’une fin de vie. Et, par l’entremise tragi-comique et bouleversante de ce flux de conscience nous convie à nous interroger, entre autres, sur notre faculté à fabriquer de la mélancolie ou à déceler et reconnaître ce « peu qui reste quand tout le reste s’en va ».

Alors, certes, on pourrait gloser et gloser encore – et peut-être pas inutilement – sur l’esthétique de ce gigantesque écrivain contemporain. Mais, à trop s’y essayer, on craindrait d’écarter de sa lecture d’aucuns à qui répugne l’exercice exégétique. On s’arrêtera dès lors à cette invite amicale et confiante : Lisez Antunes!

je suis seule notez bien, je suis seule, restent le lévrier qui ne lèvera pas le petit doigt pour moi, le moteur du chat qui de temps en temps me console mais un lévrier et un chat ont beau avoir envie et par moments j’ai l’impression qu’ils ont envie ne peuvent pas grand’chose pas vrai, le neveu de mon mari en a ras-le-bol et je le comprends, je suis une femme seule en train de perdre les pédales, la mer à Faro rien qu’un souvenir quand je jetais des pierres dans les vagues, très loin, jusqu’à ce que personne d’autre que moi puisse les voir, la mer à Faro, les bateaux, les lanternes la nuit, la voix de mon père dans l’obscurité

-C’est pas beau ça ma grande?

si, c’était beau papa, c’était beau, je regrette juste qu’il reste si peu de temps avant la fin, que je m’éloigne petit à petit de moi-même au point de me perdre, vide, creuse, assise dans un coin sans avoir envie de rien, sans me souvenir de rien, n’attendant même pas, me contentant de durer, le médecin en parlant de moi à la personne qui l’accompagnait

-On va voir on va voir

avec une espèce de grimace que j’ai bien remarquée mais ce n’est pas grave, ma mère me serre dans ses bras et mon père est fier que je lance des pierres avec autant de force malgré le cœur qui ceci qui cela enfin bref, je suis sa jolie, dites-moi juste encore une fois ma jolie

-Ma jolie

et même dans très longtemps je serai encore et toujours sa jolie et à présent tous les deux de retour vers la maison main dans la main sans avoir besoin de nous donner la main, l’un à côté de l’autre ça suffit, rentrant manger sous la suspension chromée, en silence vu qu’entre nous les mots ne sont pas nécessaires, en entendant le vent dans les caroubiers dehors nous faire ses adieux.

Antonio Lobo Antunes, Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre, 2017, Christian Bourgois, trad. Dominique Nédellec.

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« Polichinelle ou Divertissement pour les jeunes gens en quatre scènes » de Giorgio Agamben.

Montrer, dans le langage, une impossibilité de communiquer et faire rire avec cela – voilà l’essence de la comédie.

La situation est grave dans la Venise de 1797. Alors que le Grand Conseil de la Sérénissime vote, le 12 mai, sa dissolution de fait et se remet, corps et biens, entre les mains de Bonaparte, Giandomenico Tiepolo met la touche finale à son cycle de fresques représentant Polichinelle dans la villa de Zianigo. Au moment exceptionnellement tragique de la situation politique paraissent y répondre, comme en un contrepoint sarcastique, les lazzis du personnage de la Comedia dell’arte. En se saisissant de ce contraste ponctuel, Giorgio Agamben, nous fait approcher, avec sa vivacité coutumière, une figure mythique mais très méconnue en France.

Polichinelle est l’image même de ce qui échappe. Ni son masque, ni son apparence, ne sont là pour dissimuler un secret. Sans voix directement reconnaissable, sans traits, sans corps immédiatement reconnaissable comme humain, il a pour fonction d’échapper. A la mort, à un tragique dont tout comique aurait été expurgé, à l’esprit de sérieux.

Giandomenico : « Tu es une idée, mais de quoi es-tu l’idée? »

Polichinelle : « Et bien c’est là toute l’affaire : je suis une idée, à qui il manque la chose. »

Un divertimento se doit d’être allègre, comme le Polichinelle est bouffon. Non pour y puiser, comme y prétendrait l’époque, un ressourcement propice à renouveler sa pensée, mais, au contraire, car l’allégresse peut devenir, dans des temps de contrainte, une des conditions même de cette pensée. Allègre, bouffon, disparate, ce Divertissement du philosophe italien, en mettant en pratique avec la virtuosité qu’on reconnait à son auteur ses propres fondements, nous enjoint à séparer le philosophe de la triste figure sous laquelle on le peint souvent. Un philosophe ne se vêt pas, à l’occasion, des oripeaux d’un Polichinelle, il est Polichinelle…

Giorgio Agamben, Polichinelle ou Divertissement pour les jeunes gens en quatre scènes, Macula, 2017, trad. Martin Rueff.

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« Regards » de William H. Gass.

 

Nous sommes infiniment plus nombreux qu’eux à présent, que cette tribu de gaspilleurs qui nous a inventés, nous utilise et nous enverra au rebut, empilements auxquels nos résidus serviront à mettre le feu. Les peignes à eux seuls excèdent le nombre de têtes qu’ils coiffent. Les ciseaux sont dans une situation identique ; et les stylos, les pièces de monnaie, les bagues, les boucles, les pistolets. […] Quand on déterrera notre civilisation, et qu’on tentera, à partir de ces tessons, de deviner à quoi ressemblait l’ensemble, nous offrirons une quantité d’indices infiniment plus importante que celle des ossements d’Êtres Humains.

Les choses! Elles nous entourent, nous envahissent même, et nous sommes pourtant si rétifs à leur concéder une voix… Dans ces nouvelles, directement ou plus insidieusement, William H. Gass prête sa plume à la conscience des choses. Un piano de plateaux de cinéma, une chaise pliante, des photographies d’art, des rails de train électrique, en leur donnant de facto une voix ou en les investissant d’un rôle de médiateurs des consciences de qui les utilisent, l’auteur américain plonge dans leurs tréfonds comme dans ceux de toute âme humaine.

Toute sa vie, présent y compris, l’assistant de Mr Lang avait vu se détourner les regards, se marquer le désintérêt, se dévier les trajectoires pour éviter les gênes diverses que provoquait son corps : son roulis et ses embardées, ses membres atrophiés, le doigt qui manquait, la paupière qui tombait, l’irréductible perle de bave aux commissures qui privait sa bouche de toute dignité, et la vacuité d’une allure manquant de muscle ; qui aurait pu souhaiter les croiser? regarder en face cette erreur de la nature? faire comme si vous parliez à un citoyen normal plutôt qu’à un nain crétinoïde pas très éloigné du sol? Les gosses de son âge étaient curieux, bien sûr, et lui trouaient la chemise de leurs regards. Etre ignoré ou être dévisagé, l’un n’était pas plus tolérable que l’autre.

Dans la première longue nouvelle, Mr Lang, collectionneur et revendeur un peu louche de photographies d’art, accompagné de son « idiot d’assistant », consacre une vie à regarder, jusqu’à disparaître dans le dispositif même qu’il vénère. Qu’est ce qu’une image? Qu’est ce qu’un regard? A travers l’histoire de ce couple de personnages improbables et attachants – qui ne sera pas sans en rappeler d’autres mythiques de la littérature – c’est toute une esthétique de l’image qui est passée en revue et questionnée.

Et puis, pour peu qu’il tombe et se salisse à présent le genou, peut-être qu’elle appuierait sa tête contre sa cuisse, passerait, pour une fois, toute une nuit à le plaindre.

Dans la seconde longue nouvelle, l’auteur américain, en croisant impressions et récits de charité, interroge, par le travers des « bonnes œuvres », notre rapport à l’autre. Où l’économie de nos relation est lue dans notre irrépressible besoin à être plaint. Plaint. Non consolé. Ainsi notre dégoût mâtiné de culpabilité du spectacle de la mendicité n’est-il plus conséquence de la détresse ou de l’injustice que cette mendicité exprime, mais bien plutôt, et plus vicieusement, de la concurrence qu’elle institue avec les nôtres propres. La main tendue du mendiant, quémandante, plaignante, ne culpabilise pas, elle est juste ma concurrente.

Déchirantes, retorses et vertigineuses, ces nouvelles démontrent encore une fois, si besoin en était, que William H. Gass est l’un de nos plus essentiels virtuoses.

Je sais. Je sais. Une fois avalée notre date d’aujourd’hui, quelques miettes, quelques traces de gras subsisteront sur l’assiette. Léchée, mais pas propre. Pas propre. Ensuite, le passé que nous avons dévoré, nous l’excrétons. Et ce fumier nourrit la chair d’un moment nouveau. Réjouissant, pas vrai?

William H. Gass, Regards, 2017, Cherche-Midi, trad. Marc Chénelier.

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« L’homme et la coquille » de Paul Valéry.

S’il y eût une poésie des merveilles et des émotions de l’intellect (à quoi j’ai songé toute ma vie), il n’y aurait point pour elle de sujet plus délicieusement excitant à choisir que la peinture d’un esprit sollicité par quelqu’une de ces formations naturelles remarquables qui s’observent ça et là (ou plutôt qui se font observer), parmi tant de choses de figure indifférente et accidentelle qui nous entourent.

Comme dit dès son entame – et son titre -, ce court texte de Paul Valéry n’a pas pour vocation d’éclairer un lecteur sur ce que serait une coquille, de lui en expliquer le « comment » ou le « pourquoi ». Mais, précisément, de lui donner à discerner, autant que faire se peut, ce que fait l’esprit quand il s’applique à « dire la coquille ». Non donc s’intéresser à la chose mais bien, à travers ou par-delà elle, ou, justement, en s’y intéressant « à fond », tenter de capter l’étonnement qu’elle provoque et l’impression de n’y pouvoir atteindre, par quelques moyens que ce soit. Dire est déjà compliqué, quant à dire une forme… S’intéressant à une chose issue d’un long hasard, d’une nature, d’un « faire » qui échappe à l’humain (quel que soit le nom dont on nomme le « processus » – « processus » étant déjà un nom parmi d’autres, et très marqué), il focalise notre regard et nous interroge sur la fonction de regarder. La coquille est ici le média et le révélateur de toute médiation.

notre savoir consiste en grande partie à « croire savoir », et à croire que d’autres savent.

Ecrit en 1937, ce texte d’une modernité saisissante – on croirait lire du Ingold -, parvient à conjoindre dans un même élan les possibles et les limites du langage. Et à capter, par l’art même du langage, à la fois ce qui nous éloigne irrémédiablement de toute chose et l’étrange beauté que nous conférons aux inutiles tentatives de s’en approcher, qu’on les nomme « science » ou « art ». Une coquille, chez Valéry, dissimule décidément bien des gouffres.

Paul Valéry, L’homme et la coquille, 2017, éditions marguerite waknine.

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« Chronique des événements amoureux » de Tadeusz Konwicki.

 

A la veille de la seconde guerre mondiale, en Lituanie polonaise, Witek, orphelin de père, jeune, fort, intelligent et beau, va bientôt passer son bac. Une fois cette formalité passée, sa mère le rêve en brillant médecin. Alors qu’un avenir doré lui semble tracé que rien ne semble pouvoir menacer, il rencontre Alina. Aussi brusque qu’intense, aussi déraisonnable que téméraire, l’amour se saisit d’eux. Tout ne sera plus alors qu’à l’aune de leur passion.

Le mieux serait de ne pas penser du tout, mais comment ne pas penser quand la mort rôde dans la maison, pousse des gémissements, des soupirs, apparaît parfois furtivement dans le miroir, se penche tout à coup au-dessus de moi pour reculer à nouveau de deux pas et attendre, attendre… et moi je ne peux alors résister à la tentation de vivre au moins encore un jour, ne serait-ce qu’une matinée, fut-elle nuageuse, pluvieuse, froide, au moins une!

En entrelardant le récit de cet amour naissant de brefs faits divers tragiques (des suicides, des meurtres par amour) ou des paroles du grand-père de Witek, agonisant sans fin, en l’enchâssant dans une époque dont on sent peu à peu et inexorablement sourdre la violence, en y donnant une parole et une oreille aux bêtes, en mêlant aux temps d’alors les prémonitions des catastrophes à venir (les trains qui ont encore un lien avec l’éternité, les étoiles qui ne veulent encore dire que les étoiles dans un ciel de printemps, les machines qui n’ont pas encore l’audace de répandre des puanteurs), Tadeusz Konwicki parvient à saisir magnifiquement la douleur et la douceur d’aimer une première fois, non en l’extrayant d’un contexte, mais, a contrario, en s’ingéniant à le rappeler.

Les chevaux aussi, nous leur avons fait du mal.

La nature, violente, froide, sans empathie, sensuelle, plutôt qu’accompagner les premiers émois, en est l’oracle. La mort, au lieu d’en être ce qu’il rédime, est une pulsion constituante de l’acte d’aimer. En mêlant les consciences, les temps, les réalités, le génial polonais saisit à la fois ce qui fait la particularité d’aimer une première fois et éclaire, via la narration de la puissance de ce premier amour, les ténèbres qui le voient naître.

qu’est ce que tout cela, tout cela en gros et chaque chose en détail, qu’est ce que tout cela voulait dire et à quoi cela menait-il?

En dessinant en filigrane de cette Chronique des événements amoureux, celle des événements catastrophiques qui suivront, Tadeusz Konwicki nous invite à ne jamais oublier ni nos premiers émois ni, et surtout, ce dont ils sont faits. Et même si ce très grand roman est irréductible à une « explication », un « thème », qui pourrait rassembler les impressions qu’il distille savamment, son inquiétante et merveilleuse étrangeté mâtinée d’une discrète ironie nous parait revêtir des habits bien plus politiques qu’il n’y paraît. Le Diable, décidément, ne se nicherait-il pas partout…

– Souviens-toi.

– De quoi?

– De tout, il faut toujours te souvenir de tout. 

Tadeusz Konwicki, Chronique des événements amoureux, 2017, Wildproject, trad. Hélène Wlodarczyk.

 

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