« Des actes à Calais, et tout autour »

 

L’avantage à se prémunir de ce qui n’existe pas et à fonder sur cette prévention même un discours politique offre l’avantage considérable, pour qui tient ce discours, d’emmener le contradicteur éventuel sur un terrain irréel dont le premier, par principe vu qu’il en est le concepteur, maîtrise les paradigmes bien mieux que le second. Ainsi en va-t-il de la « menace migratoire ». Elle n’existe pas. Elle est niée par tous les faits. Et c’est précisément l’un des éléments qui lui assure une paradoxale solidité. Comment encore oser prétendre que quelque chose n’existe pas alors même que tous les actes et les discours ambiants en sont les conséquences et que celles-ci acquièrent, jour après jour, plus de visibilité?  Comment croire encore qu’une chose n’existe pas alors que c’est sous son égide qu’est légitimée la non-assistance à personne en danger? Comment refuser sa réalité à un « fait » qui permet d’enfermer un enfant? Si la fumée est à ce point nauséabonde c’est bien que le feu dont on cherche à nous protéger est virulent… Sans doute la plus terrifiante des contraintes intellectuelles à laquelle le contradicteur du discours anti-migrant est-elle de l’emmener, à son corps défendant, dans ce qu’il sait être un délire, dans ce que tous les faits attestent comme un délire, mais dont il ne peut s’exiler complètement. Le délire de la menace migratoire oblige qui s’y oppose,  ne fût-ce qu’un temps, à s’abstraire du réel.

Des actes à Calais, et tout autour reprend des témoignages de personnes, très majoritairement issues de la région calaisienne, qui sont, de façons très diverses, venues en aide à des migrants de passage. Là, c’est une femme qui s’occupe de la lessive des exilés. Ici c’est un couple qui héberge au long cours. Là encore quelqu’un qui soigne. Un autre qui nourrit. Etc. À chaque fois, on connait le prénom de celui qui aide, la première lettre de son nom de famille, son âge, sa profession, et surtout son acte. Tout y est détaillé mais sans fioriture aucune. Sans commentaire ni mise en contexte d’aucune sorte. Et ainsi, de leur succession et de leur mise en forme identique germent et l’émotion pure d’un acte tout entier dédié à l’autre et, surtout, son évidence. Sa plate évidence. Et c’est cela sans doute qu’il était le plus urgent de rappeler. Que face au fantasme délirant, il se trouve heureusement toujours nombre de gens pour rappeler à ceux qui souffrent des conséquences elles bien palpables du délire, qu’ils ne sont pas seuls à vivre dans la réalité.

Collectif, Des actes à Calais, et tout autour, 2018, Post-éditions.

Les droits d’auteur de ce livre seront intégralement reversés à SOS Méditerranée.

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« Une autre fin du monde est possible » de Pablo Servigne, Raphaël Stevens & Gauthier Chapelle.

 

Le fait de mélanger dans une même marmite science, politique, émotions, fiction et spiritualité… a été un réel soulagement et a contribué à nous décomplexer dans notre manière systémique, horizontale et transdisciplinaire d’aborder les choses, ainsi que dans notre chemin de vie!

Sentir la sagesse des ancêtres humains et non-humains résonner en nous, laisser vibrer notre part sauvage indemne… Aller les chercher pour pouvoir les marier à ce qui nous habite, au seuil de ce siècle tourmenté. Entrer dans le temps profond.

est-il réellement possible d’aborder la fin du monde de manière profane? Nous ne le pensons pas.

ouvrir son cœur

la raison du cœur

ouvrir les yeux sur les côtés obscurs du monde

Nous avons choisi de transmettre l’élan de vie

En quelques endroits qu’on ouvre le nouveau pensum du 2Be3 de l’écologie, on tombera sur des exemples d’une terminologie qui rappellera bien plus la littérature de développement personnel que la rigueur scientifique : ouvrir le cœur, élan de vie, chemin de vie, se reconnecter à soi, temps profond, côté obscur, etc. Autant de termes qui ont la particularité de faire sens pour le plus grand nombre précisément parce qu’ils résistent à toute tentative de définition précise et rigoureuse. Ils parlent à beaucoup non parce qu’ils sont définis précisément et que leur définition est saisie par tous mais, au contraire, parce qu’ils sont suffisamment lâches que pour que chacun les investisse de son propre sens. Ils brossent le lecteur dans le sens de ses attentes. D’où leur succès. Il n’y aurait là rien de bien nouveau si ce livre se définissait et se présentait comme une énième proposition feel good. Mais ici, les auteurs flirtent à ce point sournoisement avec les frontières de la science et du grand n’importe quoi que leur production prend des teintes plus inquiétantes.

Le réchauffement climatique est un fait. Comme le sont déjà nombre de ses conséquences directes ou indirectes ainsi que la responsabilité de l’homme dans celui-ci. Si, en raison des critères de vérité qui balisent ce qu’on nomme la science, il ne fut pas possible pendant longtemps d’établir l’absolue certitude de la responsabilité humaine, cela n’est plus le cas aujourd’hui. Celui qui nie cette responsabilité ne le peut qu’en niant les principes mêmes de la science. Et l’un des grands mérites des scientifiques qui ont travaillé sur les questions climatiques ces dernières années est justement de ne s’être jamais départis de la rigueur nécessaire à établir un constat qui puisse être et fiable et reconnu par tous. Et a fortiori par ceux qui se fondaient sur les mérites de la science et du positivisme pour dénier toute crédibilité au constat climatique. Qu’aujourd’hui des teletubbies du végétal auto-proclamés collapsosophes, sous prétexte que « le réchauffement, la domination, la méchanceté, c’est la faute à la science », s’échinent à saper les fondements mêmes de la raison au profit de ce qu’il nomme le « spirituel », n’est pas sans risque. Après qu’on soit enfin parvenu à établir indiscutablement, grâce à des discours communément partagés que la science parait aujourd’hui être la seule à offrir, les causes d’une situation donnée, mettre aujourd’hui radicalement – et bêtement – en doute les paradigmes de production de ces discours ne pourra, aux yeux des suspicieux enfin convaincus, que discréditer les moyens d’action censés en pallier ou atténuer les désastreuses conséquences. S’il est important d’interroger continuellement ce que l’on fait de la raison, il parait au moins aussi essentiel de continuer à la considérer comme un bien partagé par le plus grand nombre.

Sauf si, évidemment, l’on cherche à se « reconnecter à la part féminine de la Terre-Mère » (et à se faire un paquet de thunes en vendant du bouquin)…

Pablo Servigne, Raphaël Stevens & Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible, 2018, Le Seuil.

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« À chacun sa part de gâteau » de Ota Pavel.

 

Le clivage corps-esprit est décidément bien installé! Quand bien même il est enfin apparu comme ce qu’il est, à savoir construit, toute manifestation qui paraîtrait ré-unir les deux est encore pensée sous les sceaux conjoints de l’exception et de la surprise. Que le sport puisse être le lieu d’une littérature continue à étonner démontre combien le cliché dualiste a la vie dure. Ainsi en va-t-il sans doute de tout ce qui simplifie…

Le sport : surpasser quelque chose, mais pas nécessairement quelqu’un.

Ota Pavel fut vingt années durant journaliste sportif. Ce qui explique que, très naturellement, le sport ait offert la toile de fond de nombre de ses récits. Mais s’ils s’ancrent bien dans les destins de sportifs réels et s’il y est bien question, effectivement, de hockey, de cyclisme, de football, de tennis de table ou encore de gymnastique, les textes de Ota Pavel ne s’y arrêtent pas. S’il s’ingénie à sonder la question sportive et ce qu’elle soulève traditionnellement, le goût de l’effort, la souffrance, le dépassement de soi, etc. c’est avant tout parce qu’il a compris que le sport qu’il connait si bien peut être le révélateur  – comme peut l’être tout domaine humain bien connu de celui qui s’en empare – de questions humaines plus larges encore. Mais que, pour ce faire, il convient de se défaire des procédés narratifs classiques auxquels on cantonne généralement le récit des exploits sportifs. Ni reportages, ni articles, ni monuments dressés au héros sportif, chacune des nouvelles d’Ota Pavel est une véritable leçon de littérature. Dont l’émotion, délicate, empathique, parvient toujours à transparaître et nous surprendre.

Je ne sais pas pourquoi ils m’injuriaient. Sans doute parce que j’ai voulu hisser le football jusqu’à une salle de concert. Je voulais que le foot soit un art pur, que nous jouions partout avec la plus haute loyauté.

Ota Pavel, À chacun sa part de gâteau, 2018, do, trad. Barbora Faure.

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L’aboutissement du capitalisme.

Alors qu’il y a peu sortait aux éditions de La Découverte (éditeur indépendant qui appartient au groupe Éditis qui appartient à Vivendi qui appartient pour 20.65% au groupe Bolloré) Sexe, race et colonies, parait ces jours-ci La Manufacture du meurtre d’Alexandra Midal dans la collection Zones (collection indépendante du même éditeur indépendant).

Dans Sexe, race et colonies, un collectif d’auteurs emmenés par Pascal Blanchard dit s’intéresser à la fabrication de la domination des corps. S’appuyant sur une riche iconographie, qui va de la peinture post renaissante d’un nu à la photographie pornographique d’un quidam colon assujettissant un corps colonisé, le livre prétend dévoiler enfin les tabous de la domination corporelle : il y a concomitance entre fantasme sexuel et extension des colonies et du capitalisme, nous sommes aujourd’hui encore sous l’emprise d’un imaginaire dont nous nions être les héritiers, la colonie (et plus largement la construction de l’image de l’autre) ne peut être pensée indépendamment de la pulsion sexuelle et des mécanismes de pouvoir, etc. Le problème n’est pas seulement ici que les auteurs enfoncent des portes ouvertes et se rendent coupables de quelques raccourcis mais qu’ils s’appuient sur de l’iconologie sans s’intéresser réellement à sa production et qu’ils fabriquent à celle-ci un écrin qui n’est pas celui de la critique. Sexe, race et colonies est ce qu’on appelle un « Beau-Livre ». Il en a le format, le prix, la mise en page, l’emballage sous plastique. La mise en avant de l’image (qui ne se trouve jamais questionnée en son sein alors même que son sujet l’impose) est dès lors pour le moins problématique. Elle est ici à la fois le « produit d’appel », la preuve matérielle d’un comportement et l’élément essentiel et illustratif d’une critique. Mais sans que soient déconstruites ses différentes fonctions par une réelle analyse de l’image, elle n’est plus lue, comme dans tout autre Beau-Livre, que comme la raison seule du livre lui-même. On n’est pas dans un livre critique. On est bien dans un Beau-Livre. On tourne alors les pages et on « contemple », mi-médusé, mi-dégoûté. Et on se prend à imaginer ce que donnerait un livre magnétique sur la Shoah ou un pop-up sur la vie de Michel Fourniret…

Avec La Manufacture du meurtre, Alexandra Midal entend nous montrer en quoi H.H.Holmes (1860-1896), considéré comme le premier meurtrier en série de l’histoire, peut être l’occasion d’une lecture du capitalisme. Entre raccourcis historiques et forçages idéologiques (du style j’ai bu un jus bio le matin des élections communales, les verts ont remporté ces élections → les verts on remporté les élections parce que j’ai bu un jus bio), ce livre n’aurait pu être que l’énième tentative avortée de faire passer l’obsession idéologique d’un chercheur pour une réalité objective si cette « analyse » n’était suivie de la « première traduction en français des Confessions du tueur ». La première partie, aussi indigente que brouillonne, est bien, au sens étymologique et sémantique, le prétexte de la seconde. Le lecteur appâté pourra alors se délecter d’un récit par le menu de meurtres sordides en habillant son voyeurisme des oripeaux de la critique politique. L’éditeur, quant à lui, pourra s’en frotter les mains.

Alors certes, on pourrait se limiter à dire que tout cela est fort maladroit. Et qu’il n’y faut pas voir, a contrario, une manière (adroite à défaut d’être subtile – car, tiens tiens, il peut parfois être adroit de se faire passer pour maladroit) de se faire des sous. Ce qui, pour un éditeur se clamant de gauche, serait un tantinet borderline. Si l’on franchit le pas cependant, on pourrait déclarer, à la suite de la « réflexion » d’Alexandra Midal, que si

 [les] actes [de Holmes] dévoilent le visage extrême du capitalisme, dont la production est un parangon, le design industriel une des expressions, et le tueur en série un des états de sa production

, l’éditeur indépendant de gauche en est lui l’aboutissement…

Alexandra Midal, La Manufacture du meurtre, 2018, Zones.

Collectif, Sexe, Race et colonies, 2018, La Découverte.

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« Grands poèmes » de Marina Tsvetaeva.

 

Et lui, dans ces vagues creuses,

De ténèbres il penche, pareil,

Sans laisser de traces, en silence –

Comme coule un bateau.

Si les poèmes lyriques, bien plus courts, de Marina Tsvetaeva permettaient déjà d’approcher le génie de la poétesse russe et de comprendre pour partie l’importance que d’aucuns lui concédait, l’édition en français de ces poèmes longs est l’occasion de vérifier que cette place accordée à son génie parait encore bien étriquée.

Seul le vent est précieux pour le poète!

Enracinés dans le folklore et le merveilleux, héritiers du romantisme, pétris de la situation politique troublée de la Russie, les grands poèmes de Tsvetaeva sont certes à l’image de la Russie dont elle s’inspire. Complexes, riches, à la croisée des chemins esthétiques et politiques. Mais la poésie n’est pas, pour Tsvetaeva, qu’utile à exprimer autrement ce qui n’affleure pas de soi. Si ce qu’il s’agit d’exprimer est complexe et que quelque chose, toujours, échappera à une synthèse, une explication ou une compréhension, il convient d’en préserver, aussi dans les moyens qui l’expriment, ce qui échappe à sa résolution. C’est ainsi moins en prétendant dévoiler la complexité du monde qu’en exprimant celle-ci que la poésie de Tsvetaeva déploie sa toute-puissance. La poésie ne creuse pas sous le complexe, elle le dit.

Les objets des pauvres sont plus plats et plus secs:

Plus plats que l’osier, plus secs que les souches.

Les objets des pauvres – des âmes tout simplement.

C’est pourquoi ils brûlent si pur.

Et ainsi pourtant, ce qui se donne à lire n’est pas un monde hors-sol, détaché du réel, pâle ersatz d’une réalité inexprimable. Ni triviaux, ni folkloriques, les grands poèmes ne baignent pas non plus dans l’éther esthétique de la théorie poétique.  La poésie de Tsvetaeva dit le monde, tout en en préservant le mystère. La poésie de Tsvetaeva dit le monde car elle en préserve le mystère.

Il n’est pas dans l’instrument, il est 

En nous – le son. Brisez vos flûtes!

Marina Tsvetaeva, Grands poèmes, 2018, Editions des Syrtes, trad. Véronique Lossky.

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« Onzième roman, livre dix-huit » de Dag Solstad.

 

Turid Lammers n’allait nulle part, il n’y avait dans sa vie aucune direction, sinon celle d’être ce qu’elle était et de scintiller. Tout cet enthousiasme, tous ces projets, toute cette énergie, qui trouvaient leur exutoire dans chaque heure de la journée, au Lycée municipal, dans la boutique de fleurs, à l’Association théâtrale de Kongsberg, dans la vie commune avec Bjørn Hansen, tout ça n’avait pour objectif que son propre instant.

Alors qu’il vient d’avoir un enfant, Bjørn Hansen quitte femme et fils pour s’installer à Kongsberg avec sa maîtresse, Turid Lammers. Là, il embrassera une nouvelle profession, récepteur, et découvrira les joies du théâtre amateur. Peu à peu, alors qu’il tente de chercher à saisir ce qui peut influer sur son existence, germera en lui une idée radicale.

l’insupportable conception, la conviction d’avoir passé sa vie entière à être en quête de quelque chose qui se pulvérisait devant lui, en raison du caractère décidément impitoyable de la nature.

Comment se fait-il qu’un être, en possession de tout ce qui peut le rendre heureux, sans se sentir cependant à strictement parler malheureux, ressente malgré tout un manque, une sorte d’insatisfaction. Comme s’il persistait toujours, quand bien même tout va bien, un minuscule espace résiduel qui échappe irréductiblement à un bonheur parfait. Et qui, pour qui en est conscient, empêche de se laisser aller pleinement à une vie épanouie. Dag Solstad reprend ici le schème universel de la quête existentielle, avec ses questions classiques, éprouvées et rabattues ad nauseam. Mais en faisant de son « héros », Bjørn Hansen, à la fois l’observateur désabusé de sa propre histoire et le lucide acteur de sa propre vie, il confère à son roman une originalité aussi troublante que captivante. Si ces aller-retours un peu « dégingandés », un peu « l’air de rien », entre observations au scalpel et prises en charge pataude mais résolue d’un destin, résonnent si profondément en nous, c’est certainement car il est impossible de ne pas y reconnaître les nôtres.

Car il ne parvenait pas à s’accommoder du fait que les choses étaient ainsi et pas autrement. Et ça le scandalisait.

Jusqu’où n’irions-nous pas pour exister…

Dag Solstad, Onzième roman, livre dix-huit, 2018, Notabilia, trad. Jean-Baptiste Coursaud.

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« Le travail des morts » de Thomas W. Laqueur.

 

Je pense que la mort n’est pas, ni n’a jamais été, un mystère ; le mystère réside plutôt en notre capacité, en tant qu’espèce, collectivités et individus, à accorder une si grande importance à l’absence, et plus particulièrement au corps inerte, nu et indigent du mort.

Il y a de cela bien longtemps, Diogène déclara que ce qu’il advenait à son corps mort lui était indifférent, proposant à ses disciples de se défaire de son enveloppe mortelle en la jetant par dessus le mur et en la donnant en pâture aux bêtes sauvages. Cette réaction à la mort, ou plus exactement, à ce qu’il reste après passage à trépas, fit scandale à l’époque. Et aujourd’hui, alors même que notre société – occidentale s’entend -parait s’être défaite de nombre des superstitions qui organisaient les rapports entre corps et mort, nous restons, souvent à notre corps défendant, profondément marqués du sceau de celles-ci. On a beau clamer notre indépendance du religieux, marteler que nous sommes héritiers du cartésianisme, nos propres comportements continuent intuitivement à trahir des positions que nous défendons pourtant haut et fort. Penser, dire et étayer qu’un corps n’est rien est une chose. Agir comme si un corps n’était vraiment rien en est une autre.

Les gens continuent de se soucier du sort des morts ; les morts continuent, en privé, mais aussi en public, d’effectuer un travail pour les vivants.

En s’intéressant à la dépouille elle-même (et non à la mort proprement dite) et en l’abordant transversalement tant dans le temps que dans l’espace (même si l’occident reste très présent), Thomas W. Laqueur éclaire certes d’un jour neuf son sujet déclaré mais il interroge également les façons dont nous nous attachons, envers et contre tout, à ce que nous déclarons obsolète. Comblant avec un bonheur rare les fossés qui peuvent séparer histoire et anthropologie, il nous convie à nous questionner encore et encore sur ce que peut représenter pour nous l’absence. Non seulement celle d’un corps. Mais aussi – et cela, seule une longue enquête précise et étayée le permettait – celle des convictions, des opinions, des croyances, qui continuent, malgré leur « disparition », à produire des actes désormais détachés de leurs causes…

Thomas W.Laqueur, Le travail des morts, une histoire culturelle des dépouilles mortelles, 2018, Gallimard, trad. Hélène Borraz.

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« Un hiver de neige » de Peter Kurzeck.

 

Neuf ans ensemble. Un enfant. Le mot séparation et puis une ère nouvelle.

Nous sommes en 1984. Le narrateur vient de se séparer de sa compagne, Sybille. Il cherche un nouvel appartement et un emploi. Il tente de se dépêtrer des difficultés d’un nouveau manuscrit en cours. Il s’occupe de sa petite fille de quatre ans, Carina. Il se souvient de son livre précédent, de ses amis et de son passé d’alcoolique. Et de temps en temps, la maison tremble.

La mettre au lit, toujours de nouveau, toujours autrement, et il faut commencer, s’exercer des heures avant. Elle dort, maintenant? Ou en sommes-nous encore à la répétition? Si je m’endors avant elle, elle va me réveiller! Ou me suivre aussitôt! Elle dort? Février. Autour de la maison, la nuit. L’hiver, la nuit. Et moi, ma vie, c’est fini ou fini seulement ici? Après, accrocher encore la lessive au-dessus de la baignoire et ne pas oublier de respirer! Nuit, silence, la maison commence à trembler.

Le flux de conscience sert très souvent d’excuse à la paresse. Fréquemment, un « auteur » croira que saisir sur la page les impressions et les perceptions d’un personnage dans ce qu’elles ont de décousu suffira à faire oeuvre. Il écrira désordonné car le désordre selon lui inhérent aux modes de pensée ne pourra être traduit autrement que par le désordre de l’écriture qui l’illustre. L’absence de structure, dans l’esprit de l’auteur paresseux, vaudra structure. Et ce d’autant mieux qu’ainsi, à moindre frais, il se rêvera Claude Simon, Virginia Woolf ou Malcolm Lowry.  C’est oublier que la saisie de ce flux de conscience par la littérature ne fut possible qu’en lui organisant des structures. À défaut ce flux serait resté inaccessible. Dire le désordre nécessite un ordre. Et un ordre, n’en déplaise au partisans du moindre effort, d’autant plus complexe à bâtir qu’il se doit d’être réinventé sans cesse.

te réciter le jour et l’instant, te réciter chaque détail et tout rassembler ensemble, comme si tu devais d’abord inventer le monde.

C’est ce miracle qu’opère Peter Kurzeck. Un hiver de neige est certes « décousu ». S’y succèdent les réminiscences du narrateur, ses rappels, des répétitions, diverses voix, divers temps, le tout semblant d’abord plus suivre un fil hasardeux que constituer un ensemble même fragile. Et pourtant, peu à peu, au fur et à mesure de ce qu’on prend alors de moins en moins pour des errements, notre regard saisit des amorces de structures, des parcelles d’ordre. Non pas parce que, le livre avançant, l’auteur aurait peu à peu relâché la bride au désordre, mais bien parce que le lecteur devient peu à peu à même de lire celui-ci. Et par la suite de déceler l’extraordinaire richesse, palpable au sein de chaque phrase, avec laquelle l’auteur a aussi patiemment que subtilement bâti un monument à la littérature. Dont on profitera d’autant plus intensément qu’on aura compris qu’il dépend de nous. Et c’est là sans doute que réside le miracle de Peter Kurzeck, d’avoir tout à la fois inventé un monde et réussi à faire reposer cette invention sur celui qui la lit.

Une fois qu’elle dort, à la table avec le manuscrit et mes notes. Pas encore de titre. Pas prêt d’être fini, ce livre. De toute façon tant qu’il n’est pas fini, il ne peut rien t’arriver ou est-ce justement ce livre qui me tuera? Encore un été, que nous soyons toujours de ce monde. Que le monde reste, et nous.

Peter Kurzeck, Un hiver de neige, 2019, Diaphanes, trad. Cécile Wajsbrot.

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« Les Tablettes » d’Armand Schwerner.

 

Chaque poème est un nouveau départ à partir d’un lieu à peine différent.

Les Tablettes se présentent comme la traduction de tablettes sumerio-akkadiennes vieilles de 4000 ans. Abîmées, incomplètes, pour partie intraduisibles, elles sont complétées dans leur version traduite par des signes (« …. »pour signifier l’impossibilité à traduire un passage, « ++++ » pour indiquer les passages manquants, etc.) ainsi que par les annotations et les commentaires du Chercheur/Traducteur. Tout cela formerait un ouvrage – certes passionnant – d’assyriologie, s’il ne s’agissait d’une imposture! Le chercheur, le traducteur, les recherches savantes, les découvertes révolutionnaires, les tablettes vieilles de 4000 ans, tout cela est une fiction!

Et suppose que la peur que provoque toute découverte du monde soit si grande qu’elle rende l’écriture presque impossible ?

Ouvrage écrit sur plus de trente années, dans la grande tradition des long poems américains, Les Tablettes croisent génialement archéologie, anthropologie, philosophie, sémiologie et poétique. En interrogeant, via une imposture, les rapports qui régissent le réel au langage, Armand Schwerner explore les fondements mêmes de ce qui nous constitue en tant que sujet. Et, à l’époque où se développait un nouveau langage qui révolutionnerait notre rapport aux choses – l’informatique – il cherchait dans les origines de « l’ancien langage » ce qui ce fait de nous ce que nous sommes.

Mais aussi et surtout, tout en nous confrontant, aussi facétieusement que subtilement, à ces questions érudites et vertigineuses, il nous convie à une superbe leçon de poésie.

Cette oeuvre sans précédent et aujourd’hui toujours originale, est encadrée par une préface de Yves di Manno et une postface de Olivier Bertrand. Yves di Manno, poète, traducteur et éditeur, prend soin de remettre en perspective le contexte poétique dans lequel s’insère l’oeuvre de Armand Schwerner. Olivier Bertrand, graphiste de son état – dont la qualité du travail saute ici aux yeux – détaille quant à lui les enjeux graphiques qui sont partie intégrante de l’oeuvre et en soulignent l’actualité.

le poète est celui qui nomme.

Dans leur diversité, les mots vous perçoivent.

 

Armand Schwerner, Les Tablettes, 2018, Vies Parallèles, trad. Emmanuel Requette.

 

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« Chronique des sentiments. Livre II. Inquiétance du temps. » de Alexander Kluge.

 

Perçant la profusion des couleurs, les artefacts encore minuscules dont l’apparition était devancée par le bruits des moteurs. Ce n’étaient encore que des points. Et déjà leur vrombissement (« le son des trompettes »), l’anticipation anxieuse, focalisait l’attention du spectateur. Vingt minutes après, la ville était détruite. Bien qu’il faille six ou huit attaques de cette sorte pour vraiment l’anéantir. Et même dans ce cas il y aura toujours DES FOYERS D’ESPRIT HUMAIN en activité qui tenteront de s’en tirer et de se réorganiser. Pareille attaque aérienne, à savoir l’intervention D’UNE INDUSTRIE ARMÉE, D’UN POUVOIR CÉLESTE FONDÉ SUR L’INGÉNIERIE, implique UNE FORTE CHARGE CRITIQUE.

Dans l’extrait repris ci-dessus, qui s’intéresse au terrible bombardement d’Halbertsadt du 8 avril 1945 (457 avions, 595 tonnes de bombes, 2500 victimes), se décèle bien l’importance qu’il y a à lire attentivement tout texte de Kluge : l’avion n’est plus un avion, il est un artefact, c’est-à-dire le moyen d’un acte et le résultat d’une pensée ; ce ne sont pas des êtres humains, des hommes et des femmes, qui restent dans les décombres, mais « DES FOYERS D’ESPRIT HUMAIN », c’est-à-dire des portions non corporelles d’êtres humains, une forme initiale, presque quintessenciée de l’humain, une « idée », à partir de laquelle, sous condition de s’organiser, pourra germer à nouveau de l’humain ; enfin, la charge de tout cela n’est pas qu’explosive, elle est aussi critique, non pas seulement dans le sens où ces faits nécessiteraient, a posteriori, pour être saisis dans leur ensemble, une démarche critique, mais aussi dans le sens où ces faits eux-mêmes sont, a priori, le résultat de la critique.  Alexander Kluge ne raconte pas des faits en adoptant un point de vue différent. Il modifie les conditions langagières qui en rendent compte.

Nous ne pleurons que ce que nous aimons. Pour l’inconnu, nous ne pouvons qu‘imaginer la peine que sa disparition nous causerait.

Imaginer n’est pas un acte anodin, d’agrément, ou qui ne serait censé venir qu’en appui ou en illustration d’une modalité classique d’accéder au savoir. Imaginer est la seule voie qui nous permette d’accéder à ce que nous ne connaissons pas. Et partant, et plus urgemment encore, à ce que nous croyons connaitre. Les faits ne sont rien sans les sentiments dont ils sont ou les traces ou les causes, ni sans l’imagination qui peut nous faire accéder à ce qui ne s’offre pas à la connaissance. Dans l’amas des faits historiques, pour en faire émerger une critique, se rappeler ne suffit pas. Au fait, il faut un langage. Au réel remémoré il faut l’imaginaire.

Les sentiments exigent un savoir.

Une oeuvre qui vaut la peine d’être lue redéfinit ce que lire veut dire. À ce titre, parmi toutes celles qui, depuis des temps immémoriaux, ont enrichit notre réel, celle d’Alexander Kluge s’affirme incontestablement comme l’une des plus essentielles.

Ce qui nous détermine, nous autres humains, c’est la lutte entre la forme et le contenu. C’est-à-dire quand le contenu est un instantané (de cent soixante années ou dune seconde) et que la forme est le Tout restant, la lacune, ce que précisément l’histoire à cet instant ne raconte pas.

« Une fois atteint un  certain degré d’atrocités, peu importe qui les a commises, pourvue qu’elles cessent! »

Dans une caserne d’Espagne, il y avait une meule de paille. Devant, on posta une sentinelle. La paille moisit, se réduisit à un petit tas. Á défaut de contrordre, la sentinelle resta en place encore des mois.

Alexandre Kluge, Chronique des sentiments. Livre II. Inquiétance du temps. Trad. Anne Gaudu, Kza Han, Herbert Holl, Arthur Lochmann et Vincent Pauval.

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