« Le tonneau magique » de Bernard Malamud.

Il faut bien vivre. Faut-il, au fait?

Un étudiant bientôt ordonné rabbin qui se cherche une épouse, un petit employé en villégiature au bord du lac majeur, une jeune famille qui se cherche un appartement dans Rome, un ancien commis voyageur qui tente envers et contre tout d’aider une mère et sa fille, un commerçant qui protège la jeune enfant qui lui dérobe des bonbons : dans chacune de ces nouvelles, Bernard Malamud met en scène des personnages d’apparence banals, simples, dont un événement inattendu va venir bouleverser le cours de l’existence.

Si la souffrance l’avait marqué, il ne cherchait plus à en dissimuler la trace, cet éclat était le sien, était lui, désormais.

Le juif de la seconde moitié du vingtième siècle n’est plus celui de la première. Dans ces nouvelles hantées par le traumatisme de la Shoah, Bernard Malamud parvient, en les centrant sur des personnages tous juifs, à ériger ceux-ci en parangons de la condition humaine. Non pas qu’il en fasse de simples victimes de la tragédie du vingtième siècle, dont il s’agirait alors de tirer des leçons de courage ou d’héroïsme. Il n’est pas question de faire du juif une « mère courage ». Ni de lui construire une quelconque place en surplomb. Mais, alors que le souvenir de la seconde guerre mondiale et de ses horreurs forme toujours une plaie à vif – le livre parut en 1958 – , enserrer ses protagonistes on ne peut plus communs, normaux, « classe moyenne » dans les divers aléas communs, normaux, « classe moyenne » de l’existence, tout à la fois universalise la douleur d’être et lui procure un contraste. C’est sans doute cela aussi que Malamud nous confie avec un talent aussi immense qu’il est subtil : la vie, la bonté, l’amour, sont des miracles. Des miracles dont un juif vivant peut constituer le témoin.

Bernard Malamud, Le tonneau magique, 2018, Rivages, trad. Josée Kamoun.

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« Insouciances du cerveau » de Emmanuel Fournier

 

En quoi cette réorganisation qui consiste à nous adjoindre un cerveau nous aide-t-elle à être?

Il ne se passe plus de mois sans son lot de « découvertes sur le cerveau ». Grâce à « l’imagerie médicale », ce sont des « pans entiers » des « fonctions cérébrales » que les physiologistes du cerveau et les techniciens qui les épaulent se proposent de porter à notre connaissance. Telle « zone du cerveau » s’illumine à l’IRM, et c’est celle « responsable » de l’addiction qui est « découverte ». Telle autre se colore de rouge (ou de bleu ou de fuchsia ou…) et c’est la « zone de l’amour » qui se donne à voir. Et ainsi de suite. Qu’elles soient mises au service de la neurologie, de la psychiatrie ou de la recherche pure, les conclusions tirées de ces localisations fonctionnent souvent à la façon d’absolus positivistes : on a localisé l’amour, l’amour est donc décodable. Si l’on aime c’est parce que la zone de l’amour fonctionne. Si je me drogue c’est parce que la zone de l’addiction fabrique mon addiction… À coup de neurocertitudes, les scientifiques du cerveau ont réussi à enraciner en chacun de nous l’idée non seulement que tout, jusqu’à nos sentiments les plus intimes, est pétri de matière cérébrale, mais aussi que tout cela est mesurable, montrable et démontrable. À force de se le voir répété comme une antienne, on en a oublié de vérifier la stabilité de ce sur quoi repose ce neuroenthousiasme.

On cherche dans le cerveau des différences qui soient corrélées à nos opinions, et on y voit la preuve que celles-là sont nécessaires à celles-ci, qu’elles en sont « l’instanciation matérielle » et donc qu’elles justifient de penser comme on le fait.

Montrer qu’une activité – une pensée, un sentiment, une action,… – laisse – engendre, cause, est responsable de, ou l’inverse… – des marques que l’on peut localiser au sein d’un territoire n’est pas per se démontrer que ces marques ont pour conséquences l’activité en question. Non seulement montrer n’est pas prouver. Mais aussi tout lien n’est pas forcément causal. En érigeant, à grands renforts de moyens technologiques et financiers, des recherches sur le cerveau qui s’ancrent presque entièrement dans la monstration de ce qu’elles prétendent établir, leurs thuriféraires ont parfois omis d’asseoir ce qui en aurait permis la démonstration.

L’auteur, aussi facétieux que rigoureux, nous enjoint à nous pencher sur l’édifice fragile que peut former une science plus occupée d’elle-même que des réalités dont elle prétend s’occuper. Aux antipodes d’un monde de certitudes, c’est un univers d’opinions que l’on découvre alors. Où la cognition est toute entière occupée à se confirmer à elle-même le rôle qu’elle se propose de jouer dans le réel. Jusqu’à contraindre celui-ci aux seuls modes opératoires qui la justifie. Le neuroenthousiasme est un vase clos. À ses vélléités auto-légitimantes, préférons lui la joyeuse insouciance que lui oppose Emmanuel Fournier.

Emmanuel Fournier, Insouciances du cerveau précédé de Lettre aux écervelés, 2018, L’Éclat.

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« L’air est différent » de Laurence Skivée

 

La langue tendue

sans le moindre cri

nous nous mordions les lèvres

la bouche invisible.

Un couple se forme, puis l’un des membres du couple meurt. Parmi cela, un atelier, des livres, Chloé, auxquels on revient toujours, moins comme des leitmotivs que comme des havres. Et ces je, ces ils, ces nous, ce on, qui mêlent leurs voix…

Nous sentîmes l’air différent.

La trame du récit esquissé par Laurence Skivée est fine. Elle tiendrait, comme l’on dit, sur « la tranche d’un papier à cigarettes ». Et de ce papier, le récit lui-même semble en posséder la légèreté.  Mais une légèreté qui, tout en profitant à la souplesse de la lecture – la chose se lit sans que jamais le lecteur n’ait l’impression d’y achopper -, recèle des profondeurs dont la découverte charme d’autant plus qu’on ne les y attendait pas.

Dans le temps même où le lecteur s’attache aux personnages diffus de cette narration ad minima, des parcelles de celle-ci, sans pourtant jamais paraître « trancher » avec un fond dont elles menaceraient la continuité, viennent inscrire, comme discrètement, des traces d’autre chose. Des choses autres, de l’ordre de la poésie, de la référence, ou d’une préférence marquée aux mots mêmes plutôt qu’à la suite que  ceux-ci peuvent construire. Le lecteur peut s’arrêter alors et profiter, en deuxième lecture, de la subtilité de la charpente qui supporte le récit.

Laurence Skivée est parvenue, exercice ô combien difficile, à marier la rigueur d’une exigence formelle à l’expression de l’intime. Et l’on découvre, qu’au lieu de s’exclure par définition l’une l’autre, non seulement elles peuvent utilement s’épauler, mais aussi, à quel point, avant de lire L’air est différent, elles manquaient l’une à l’autre.

nous t’entourâmes nous t’entourâmes

nous t’entourâmes nous t’entourâmes

nous t’entourâmes nous t’entourâmes

nous t’entourâmes nous t’entourâmes

nous t’entourâmes nous t’entourâmes

nous t’entourâmes nous t’entourâmes

nous t’entourâmes nous t’entourâmes

Laurence Skivée, L’air est différent, 2018, La Lettre volée.

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« Karman » de Giorgio Agamben

notre hypothèse est […] que le concept de crimen, d’une action sanctionnée, c’est-à-dire imputable et productrice de conséquences, se trouve non seulement à la base du droit, mais aussi de l’éthique et de la morale religieuse de l’Occident. Si, pour quelque raison, ce concept devait disparaître, tout l’édifice de la morale s’effondrerait irrémédiablement. Il est d’autant plus urgent d’en vérifier la solidité.

S’ancrant dans l’analyse comparée de termes issus du grec, du latin, du sanskrit, etc. (causa/culpa, karman/crimen, etc.) qui ont teinté au cours de leur développement ancestral le droit, la philosophie et la morale, Giorgio Agamben nous dit chercher ce qui s’est trouvé constituer la base même de ces trois disciplines. Car les remettre en question ne se peut sans remettre fondamentalement en question la part inconsciente de leur constitution.

La politique et l’éthique de l’Occident ne se libéreront pas des apories qui ont fini par les rendre impraticables si le primat du concept d’action – et de celui de volonté, qui lui est inséparablement associé – n’est pas mis radicalement en question.

Ainsi, par exemple, dans l’esprit du commun, la loi organise-t-elle un rapport au crime. Elle interdit le crime, punit qui le commet, et la constitution même du droit parait toute entière fondée sur la reconnaissance (implicite ou non) par une communauté de la nécessité de se doter de ce type d’organisation. Dans l’imaginaire collectif, le crime requiert le droit. Une analyse pointilleuse des termes qui ont défini le droit antique démontre que ses origines et ses linéaments sont pourtant assez éloignés de cette image consensuelle. C’est en fait – même si la formule est partiale – le crime qui organise le droit. Et la loi, qui s’est fondée sur ce prémisse, ne peut que s’en ressentir dans chacune de ses actuations. Comme la morale, surgissant des mêmes ascendances, se construira sur un agir, tout à la fois acmé et modalité d’y atteindre. Comme, in fine, toute l’organisation humaine de la vie se trouvera placée sous l’astreinte de la finalité.

Le philosophe fait ici oeuvre utile. S’il n’est pas le premier à le faire – et qu’il y a fort à parier qu’il ne sera pas le dernier -, rappeler les liens étroits et existentiels qui régissent droit et violence, morale et agir, vie et finalité, n’est jamais perdu. Ce faisant il ouvre des perspectives – ou plutôt il les rappelle, car nous les connaissons déjà et c’est bien souvent la crainte d’avoir à assumer ce qu’elles nous permettent que nous en venons à les « oublier » – à tous ceux qui cherchent à échapper au vouloir, au devoir ou au pouvoir, dans lesquels le droit, la philosophie ou la morale ont eu tendance, souvent malgré leurs praticiens, à nous maintenir enfermés.

Là où le bât blesse, c’est quand le philosophe se fait oracle :

Il ne suffit pas de dire, cependant, que le droit, par la sanction, produit le crime ; il convient d’ajouter que la sanction ne crée pas seulement l’illicite, mais, en même temps, en déterminant sa propre condition, s’affirme et se produit d’abord elle-même comme ce qui doit être. Etant donné que la sanction prend en général la forme d’un acte coercitif, on peut dire […] que le droit consiste essentiellement dans la production d’une violence licite, c’est-à-dire dans une justification de la violence.

L’étymologie, dont Agamben, on le sait, est un fervent « client », permet évidemment de lire autrement et/ou plus finement ce dont provient un concept que recoupent les termes sous lesquels il se découvre à nous. Que causa ou culpa ne puissent effectivement pas être tracés étymologiquement n’est bien sûr pas sans importance lorsqu’on sait à quel point ces concepts ont irrigué et fabriqué le droit, la philosophie et la morale. Que crimen puisse être lu historiquement comme ce qui vient fonder le droit et non ce que le droit organise n’est pas sans lien avec ce que ce droit est devenu. Que le dépouillement historique et sémantique d’un concept puisse éclairer ce qu’il est devenu est bien entendu évident. Quant à justifier la vision particulière que l’on a d’un concept par ce que nous révèle son étymologie…

Non, le droit ne consiste pas essentiellement dans la production d’une violence licite, c’est-à-dire dans une justification de la violence. Ce n’est nullement parce que certains des termes qui en sont à l’origine révèlent à quel point – mais pour partie – la sanction (et donc la violence qui l’accompagne) pouvait précéder la loi que le droit n’est que cela. L’argument étymologique n’est pas un argument ontologique. Ce brouillage des champs temporels (le droit/la philosophie/la morale d’alors n’est pas le droit/la philosophie/la morale d’aujourd’hui) et épistémiques (un objet n’est pas le mot qui le désigne) s’il ne discrédite pas la totalité de l’ouvrage sur lequel il s’appuie, y jette du moins l’ombre d’une suspicion. Agamben n’est ni un nominaliste de bas-étage, ni un historien maladroit. Malheureusement, ses analyses remarquables pâtissent parfois de certains préjugés politiques auxquels ils tentent de contraindre les premières. Comme s’il ne s’agissait dès le départ de son analyse de vérifier la solidité de l’édifice moral, non pour l’étayer, mais pour en hâter l’effondrement. Et que ce programme lui semblât mériter le forçage ou le raccourci.

Giorgio Agamben, Karman, Court traité sur l’action, la faute et le geste, 2018, Le Seuil, trad. Joël Gayraud.

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« Seiobo est descendue sur terre » de Laszlo Krasznahorkai

il lui aurait pourtant suffi de regarder

Un gardien de musée tombé sous la fascination de la Vénus de Milo. Un rite shinto gardé secret pendant plus d’un millénaire que l’on dévoile peu à peu à des chercheurs. Les difficultés qu’éprouvent des spécialistes à attribuer à un auteur peu connu une oeuvre exceptionnelle de la Renaissance italienne. Un sans-abri praguois qui découvre, lors d’une exposition à Barcelone, la copie d’une icône majeure. Voyageant dans le temps, l’espace, et se défaisant des frontières culturelles, Laszlo Krasznahorkai nous enjoint à regarder autrement ce que nous nommons l’art, quelles qu’en soient les formes.

l’Alhambra se dresse sans but et sans raison, et personne ne comprend pourquoi il se dresse là, et personne n’y peut rien

Comme l’Alhambra en est un exemple paradigmatique, l’art conjoint, dans un entrelacs souvent indémêlable, les causes et les effets de l’admiration qu’on lui porte. Cette admiration, l’oeuvre la suscite-t-elle seulement elle-même? Ou ne sont-ce pas nos propres allégeances culturelles, conscientes et inconscientes, qui, une fois projetées dans l’oeuvre, en viennent à lui bâtir un piédestal? Ou y a t-il quelque chose qui soit inhérent à l’oeuvre, qui ne dépende de rien qui lui soit extérieur, et qui la constitue comme telle digne du regard? Et aussi, l’essence même de ce qui la rend unique ne dépend-t-elle pas inéluctablement de quelque chose d’inconscient dans l’acte qui l’a créée? Pourquoi l’Alhambra a-telle été posée là? Quelle fut sa fonction? Qui l’a construite? Alors que, dans le cas de cette merveille architecturale par exemple, aucune « raison » définitive ne peut venir « justifier » sa construction, nous ne pouvons nous contenter du simple constat de sa beauté – le « c’est beau et puis voilà ». Sans doute parce que nous sommes désemparés par cette beauté, nous nous sentirons toujours enclins, à défaut de pouvoir lui en « trouver », à lui « créer » des raisons. Cette quête venant alors participer de la construction  du beau. Peut-être est-ce alors justement cela, ce désarroi ancestral mais toujours vécu comme neuf, mêlé d’un savoir érudit et de ce qui toujours y échappe, qui nous saisit devant la chose « belle », qui forme alors notre plus sure manière de la reconnaître comme telle et dire que oui, décidément, elle est « vraiment belle »…

Ne pas savoir quelque chose est un processus complexe, dont l’histoire se déroule dans l’ombre de la vérité. La vérité existe. Puisque l’Alhambra existe. Il est la vérité.

Laszlo Krasznahorkai est de ces rares écrivains qui parviennent à dire ce qui, sinon, demeurerait dissimulé. En nous permettant d’approcher – en lui donnant une « expression » – le beau, il démontre que c’est de cela qu’une littérature se nourrit, de la possibilité qu’elle offre, lorsqu’elle est poussée dans ses retranchements, de toucher au caché, au sacré. La littérature devient alors, pour notre plus grande joie, un acte qui révèle…

Tenue secrète dans son essence, révélée dans son apparence.

Laszlo Krasznahorkai, Seiobo est descendue sur terre, 2018, Cambourakis, trad. Joëlle Dufeuilly.

 

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« Terre objective » de Holmes Rolston III

Les fleurs recouvrent la moindre de nos tombes.

Nous en avions déjà touché un mot précédemment, relativement au dernier essai de Corine Pelluchon :  saisir la particularité morale du rapport humain à ce qui l’environne et qui est autre que de l’humain est un exercice difficile. Difficile car il nous oblige – du moins le croit-on – à nous situer dans une temporalité (penser moralement l’acte environnemental  suppose, entre autre, de se projeter dans un temps qui dépasse l’existence humaine individuelle) ou une spatialité (l’acte moral n’est plus uniquement celui que l’on pose à l’égard d’un être humain) dont nous n’avons pas l’habitude et dans lesquelles les concepts éthiques ancestraux n’ont pu encore s’ancrer suffisamment que pour en rendre compte. Si l’ouvrage de Corine Pelluchon nous paraissait remarquablement faire état des problèmes en présence, son pan « solution », en revanche, nous paraissait terriblement tourner en vase-clos. Fort probablement car, si elle en démontait très bien la mécanique, l’auteure restait elle-même engoncée dans les impasses inhérentes à une pratique éthique somme toute très classique. Considéré comme l’un des pères de l’écologie environnementale, Holmes Rolston III nous parait intervenir précisément là où le bât blesse.

Si nul ne contestera que l’araignée sauteuse excelle dans ce qu’elle fait, pourquoi ne devrait-on pas reconnaître qu’elle excelle dans ce qu’elle est.

Le monde naturel est aujourd’hui encore communément envisagé comme un vide moral. C’est l’homme, en tant que sujet conscient de son être et de ce qu’être implique, qui va insuffler de la valeur au monde. L’animal, la plante, le rocher, l’espèce, l’écosystème, la planète, le cosmos n’offrent, par eux-mêmes que l’image de valeurs instrumentales. Ils sont, au pire, des ressources et utilisées/conceptualisées comme telles, au mieux des êtres dont l’ancrage moral dépend inéluctablement d’un autre, l’humain.

La question centrale de l’auteur américain est celle-ci : est-il possible que ce qui environne l’humain soit dépositaire de valeurs intrinsèques? Des valeurs dont la possession ne devrait rien au regard que l’homme pose sur qui les porte? Des valeurs morales qui seraient – au sens pleinement philosophique du terme – réelles? Profondément ancré dans le réalisme, son travail, s’il se fonde sur une profonde admiration pour le mécanisme même de la vie, ne reste pas – comme cela peut malheureusement se révéler le cas dans beaucoup d’autres travaux – bloqué dans cette fascination. De cette pensée rigoureuse et didactique émerge l’image d’un être humain qui, certes, valorise (moralement) le monde qui l’entoure, mais sans générer cette valeur. Cette valeur, l’homme, sans doute, l’instancie. Il la découvre dans la « chose ». Il ne la lui crée pas.

Holmes Rolston III aura contribué comme peu d’autres à faire comprendre qu’une morale qui se veut vraiment écologique ne peut se bâtir sur le sol par trop anthropocentrique des concepts moraux classiques. Chercher à bâtir un cadre moral à nos rapports avec l’autre (la plante, l’animal, le rocher, l’étoile, etc.) passe inéluctablement par une reconnaissance, puis un démontage en règle, de nombre de nos artefacts culturels. Dont l’un a été dénommé « valeur ». Essentiel!

Holmes Rolston III, Terre objective, Essais d’éthique environnementale, Dehors, 2018, trad. Pierre Madelin & Hicham-Stéphane Afeissa.

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« Un monde en toc » de Rinny Gremaud.

Le mall est un extrait du monde. À sa manière, il est une utopie.

En 2014, Rinny Gremaud, journaliste lausannoise, décide de consacrer un reportage aux plus grands malls de la planète, ces lieux démesurés de 400.000 mètres carrés ou plus proposant aux représentants de la classe moyenne un espace de « détente » et de « shopping ». Moitié gigantesque centre commercial, moitié centre de loisirs, le mall, qu’il soit canadien, asiatique, arabe ou africain, présente peu ou prou les mêmes caractéristiques : un gigantisme revendiqué mâtiné de chasse au record (un tel possède le plus grand lac artificiel d’intérieur, un autre la plus grande fontaine dansante, un autre la plus grande piste de ski indoor, un autre encore est le seul à permettre en plein désert à des enfants de nager avec des pingouins pour la modique somme de 340 euros…), les mêmes enseignes commerciales internationales, le même souci de se donner une teinte exotique pour prétendre à l’originalité sans trancher trop sur l’apparence rassurante de l’identique mondialisé, les mêmes modalités d’organisation de la croyance aux mêmes vertus de l’économie (un gigantisme pensé par des bureaux de consultance censé créer un attrait venant justifier ce même gigantisme), un même modèle de « réussite économique » reposant sur l’exploitation d’une population laissée dans l’indigence, la même politesse déférente exigée des vendeurs… Jusqu’à l’histoire dont on entoure la création quasi mythifiée du mall est partagée par chacun selon les principes d’un storytelling universalisé : un ancêtre sorti de l’extrême pauvreté par la force de son labeur et de sa foi en l’ascension sociale qui, une fois devenu richissime, a désiré bâtir en dur tout à fois un témoignage, un totem et un autel à cette foi.

Les images fabriquent les images, qui fabriquent le conformisme, qui fabrique les images.

On ne compte plus les livres qui s’intéressent aux extrêmes du « capitalisme mondialisé ». Que leurs auteurs veuillent, précisément, les dénoncer comme des extrêmes, ou, plus fréquemment, qu’ils  cherchent par leur biais, à démontrer la dangereuse absurdité  du système même, ce capitalisme honni dont ils seraient la manifestation paroxystique, ces livres sont souvent assez convenus. L’intérêt est ici que Rinny Gremaud, en vraie journaliste de terrain, repart, précisément, du terrain même. Dont elle nous ramène, exprimées en une langue précise et sans afféterie, des images qui, quoi qu’on s’en défende, sont bien celles du monde dans lequel on vit et à la construction duquel on participe aussi. Avec une ironie douce et un peu désemparée dont elle ne s’exclut pas elle-même, elle nous donne à voir, certes, un monde qui crée une fadeur toujours plus écœurante sur le fumier de la misère universelle, un monde qui échappe à tout contrôle, mais aussi un monde qui échappe au contrôle de ceux qui disent l’avoir pensé. Aux effets de comique que cela suscite inévitablement, elle y adjoint une empathie qui, loin d’éventuellement disculper les uns ou d’ajouter aux larmes que l’on verse sur le sort des autres, complète utilement le panorama du monde dans lequel nous vivons tous.

Passer quelques jours à Dubaï n’a donc rien d’exceptionnel. C’est seulement faire l’expérience du monde tel qu’il est.

Rinny Gremaud, Un monde en toc, 2018, Le Seuil.

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« Awat’ovi » de James F. Brooks.

En l’absence des européens, l’histoire ne fait pas du surplace.

Le Hopi est gentil… Si cette affirmation, construite sur la conjonction de l’imagerie populaire, de raccourcis sémantiques et d’une certaine complaisance pseudo-savante, est pour beaucoup devenue une irréductible évidence,  aussi péremptoire que tenace, elle est cependant fort loin de coller à la réalité. Pour preuve, l’annihilation, lors d’un jour d’automne de l’an 1700, du village fortifié hopi d’Awat’ovi par des indiens eux-mêmes Hopis. Les hommes furent systématiquement massacrés ainsi qu’une partie des femmes et des enfants. Les survivants furent répartis entre les différents pueblos. Les ruines incendiées furent proclamées zones interdites. Aujourd’hui encore, cette tuerie de masse hante les conscience du « Peuple de la paix ».

Le présent perturbe les fantômes du passé.

Alors que nos certitudes procédurales ou épistémiques pousseraient beaucoup à analyser ce cas particulier selon le cadre bien précis qui a déjà fait ses preuves appliqué à des cas « similaires » de « l’histoire occidentale », James F. Brooks semble avoir compris d’emblée que saisir ce fait dans toute sa complexité ne se pouvait qu’en se défaisant des grilles d’analyse habituelles. Ainsi le maelstrom de raisons pratiques qui aurait paru, de l’extérieur, rendre compte pleinement de cet accès de violence – une pression migratoire, des désordres climatiques, des rapports contrastés au colonisateur blanc, etc… – paraissent très rapidement ne pas suffire à l’expliquer. Très certainement, le génocide n’aurait pas eu lieu si ne s’étaient pas greffées aux conditions pratiques directement objectivables des modalités (pour nous) très particulières de leur réception.

Nous nous servons du passé pour mieux comprendre notre présent. Maintenant, inversons les choses. Et si notre présent était déjà actif dans notre passé? Et si notre présent n’était rien d’autre qu’un passé déjà écrit? Ce tourbillon des causes et des effets, des effets comme cause, non pas linéaire mais cyclique, distinct du temps occidental, permet de saisi plus précisément la façon dont nombre de Hopis comprenaient (et comprennent encore) la ruine du pueblo d’Awat’ovi.

Le fait de penser ce qui est advenu, advient ou va advenir non plus linéairement mais de façon cyclique impose à celui qui vit l’histoire une relation bien différente à celle-ci. Ainsi une prophétie, une fois prononcée, ne s’accomplira-t-elle pas nécessairement indépendamment des actions que pourront mener ceux qui l’auront entendue mais parce que ces derniers s’y seront investis. Ainsi une crise, souvent, ne pourra-t-elle être résolue que si elle est portée, quoi qu’il en coûte, à son point de rupture. Ainsi, aussi, les causes d’un événement s’enchevêtrent-elles inéluctablement à ses conséquences.

En explorant, grâce à toutes les sources disponibles, les « raisons » qui ont aboutis au passage à l’acte, James F. Brooks fait bien plus que détailler un fait notable de l’histoire d’une peuplade amérindienne. Non seulement il nous offre une véritable – et passionnante – leçon d’anthropologie. Mais, aussi, comme par la grâce d’un subliminal effet-miroir, il nous invite à regarder attentivement comment un autre, ici le Hopi, a pu penser et organiser, à travers ses systèmes de références propres, ses rapports aux autres. Pour le meilleur et pour le pire…

James F. Brooks, Awat’ovi, l’histoire et les fantômes du passé en pays Hopi, 2018, Anacharsis, trad. Frantz Olivié.

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« Derrière le Cirque d’hiver » de Xavier Person.

Décontenancé. Ainsi se trouvera au premier regard tout lecteur qui se sera décidé à arpenter ces chemins derrière le cirque d’hiver.  Micro-récits d’un quotidien banal, souvenirs d’un grand-oncle,  de lectures de Dora Bruder de Modiano, évocations de quelques rencontres impromptues, petites histoires de lieux… Le récit de Xavier Person ne paraît pas au premier abord pouvoir être ramené à la logique rassembleuse et rassurante d’un sujet ou d’un thème. Peu à peu cependant, emmené par une écriture à la beauté précise – qui aura presque fait oublier que rien apparemment n’en venait subsumer les fragments épars (et qu’importe après tout si c’est beau…) – quelque chose apparaît qui vient donner à cet éclatement un éclairage.

Il va pour s’avancer et quelque chose le retient. Sur le quai du métro à République, il voudrait progresser mais une force trop grande l’en empêche. Tout ce à quoi il parvient est de rester debout. Il se concentre pour ne pas tomber, son avancée se réduit à son immobilité si fragile et menacée. Ce qu’il désire peut-être, on peut l’imaginer, ce à quoi il aspire serait de se laisser tomber à même le sol, au milieu de la foule : quoi qu’il puisse arriver, s’allonger et dormir, céder au trop grand remuement qui telle une tempête invisible l’assaille. Je le vois si démuni face à cette rafale, il vacille dans son ivresse et que faire sinon chercher à ne pas le perdre de vue quand déjà mon métro s’éloigne?

Ce que nous saisissons par le regard, l’ouïe, la mémoire sont toujours des parcelles d’autre chose. Comme le lecteur du livre même, chacun des « personnages » qui y est saisi, du narrateur au grand-oncle mort, en passant par les « personnages » des livres qui y sont lus, est, intrinsèquement, un composé. Un composé dont le lecteur est d’autant mieux à même de faire lui-même l’expérience qu’il est invité à recomposer les pièces du puzzle. L’acte de lecture devient ainsi prise de conscience et de soi et de l’autre.

Un rire me traversait de me découvrir un parmi les autres, n’importe qui et cependant moi-même, personne sans doute et quelqu’un cependant, qui était moi et aussi bien aurait pu être un autre et j’aurais pu me mettre à tourner sur moi-même, la tête jetée en arrière et les bras écartés, comme le font les enfants qui savent ainsi n’être que le centre dérisoire, et prodigieux, d’un vertige qui pourrait être toute leur vie.

Nous sommes tissé de celui qui nous précède et de celui qui nous entoure. On peut en « être convaincu », le « savoir », considérer cela comme une « évidence », en faire l’exercice vraiment et s’y livrer tout entier est toujours la seule voie qui permette de s’en assurer. Et c’est peu dire que nous en avons besoin…

Xavier Person, Derrière le cirque d’hiver, 2018, Verticales.

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« Délai de grâce » de Adelheid Duvanel

Née à Bâle en 1936, Adelheid Duvanel eut une vie marquée par les épreuves. Très tôt diagnostiquée schizophrène, internée, traitée à l’insuline et aux électrochocs, elle dut encore affronter la toxicomanie de sa seule fille, puis le décès de celle-ci dans les années 80. En 1996, par une nuit de juillet exceptionnellement froide, elle est trouvée en état d’hypothermie par un cavalier dans une forêt non loin de Bâle. Elle avait absorbé une grande quantité de somnifères. Elle mourra le 11 juillet.

Toute petite déjà, Adelheid Duvanel écrivait de très courts textes, assortis de dessins, qu’elle lisait à ses frères et sœurs. Malgré la douloureuse tragédie que fut sa vie, elle n’eut de cesse d’explorer et d’explorer encore la forme courte. Jusqu’à lui créer un écrin radicalement neuf. Peu lue de son vivant, son oeuvre fait aujourd’hui l’objet d’une véritable redécouverte.

C’est étonnant comme un mouvement de paupières efface le monde entier.

Chacune des très courtes proses qui composent Délai de grâce met en scène un personnage « différent ». Une enfant attardée lors de la rentrée des classes. Une jeune femme dont les parents ont obtenu la garde de sa fille. Un vieil homme dans un hospice. Un SDF. Tous sont ce que l’on pourrait nommer des êtres dérangés, radicalement autres, des « inaptes à la vie » dont le seul maintien dans le monde qui les entoure tient du défi permanent ou du miracle.

Grolo voulait acheter des cartouches pour son stylo à encre, mais le mot « cartouche » ne lui revenait pas à l’esprit, aussi écrivait-il au stylo à bille.

En une page, une page et demi, rarement plus, Adelheid Duvanel parvient à nous enserrer dans ces vies bancales et à nous les rendre proches. Et, en nous permettant de percevoir l’équilibre fragile qui les rend malgré tout possibles, elle nous renvoie subtilement à nos propres tâtonnements. Maîtresse incontestée de la forme courte, elle est parvenue à conjuguer dans un même espace tout à la fois étrange, facétieux et bouleversant, l’extraordinaire originalité du regard « différent » (qu’il soit celui de l’enfant, du « dérangé » ou du rêveur) et la rigueur pointilliste d’une conteuse hors pair.

Chacune de ces histoires forme un monde en soi. Une monade. Tout y est. Rien n’y manque. Elles sont comme des petits cercles dessinés à la main. Des petits cercles hésitants, délicats, qui entourent quelque chose. On ne sait pas toujours bien quoi. On sait juste que c’est infiniment précieux.

La fin était toujours en même temps un début. Il n’y avait pas de droites, il n’y avait que des cercles. Elle ne peignit plus dès lors que des cercles.

Adelheid Duvanel, Délai de grâce, 2018, Vies Parallèles, trad. Catherine Fagnot.

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