« Le Grand-guignol de la gauche radicale » de Jean-Pierre Garnier.

 

La droite, toutes tendances confondues, n’est forte dans ce pays (comme dans beaucoup d’autres) qu’à la mesure de la faiblesse – le terme approprié serait d’ailleurs plutôt « complicité » ou, mieux, « duplicité » -, de ce qu’on appelle encore par habitude et paresse, la gauche, voire l’extrême gauche – encore que, avec celle-ci, on a plutôt affaire à de l’ignorance mêlée d’arrogance et d’autosatisfaction.

Cela fait quelques temps déjà que notre métier de libraire nous a habitué à la « grosse bêtise ». Non qu’il faille être libraire pour en déceler des traces, mais la spécificité de notre métier – qui nous oblige à compulser l’ensemble de celles qui passent l’écueil éditorial – nous enjoint malheureusement à en être l’un des spectateur privilégié. Et si cette « grosse bêtise » se dissimule fort maladroitement sous des oripeaux très divers, il faut aussi convenir que ceux parmi les plus seyants qu’elle revêt sont ceux de la « pensée d’ultra gauche ». Qu’elle émane des champs de la popphilosophie, de Lordon, du Comité Invisible ou d’autres, la « grosse bêtise d’ultra gauche » repose souvent sur les mêmes principes : du jargon pseudo-scientifique, une once de procès d’intention, quelques ad hominem (ou sa variante : l’ad personam), un ton péremptoire. Le tout servant in fine bien plus le discoureur lui-même que la cause dont il clame être l’étendard. Le Grand-guignol de la gauche radicale n’est certainement pas une analyse exhaustive des mécanismes du discours actuel de « l’ultra-gauche ». Il est une chronique, s’étendant de 2015 à mai 2017, des réactions de son auteur à certains événements qui ont émaillé l’histoire et le discours récent de « l’ultra-gauche » française. De l’espoir français placé en Podemos à Frédéric Lordon (« qui non sans peine essaie depuis quelques temps de se faire passer pour philosophe ») du « radical de campus ou de bac-à-sable » au « bisounours de nuit debout », de « Médiatarte » à « Micron », du « gueguerrier de classe Ruffin » au « Comité translucide », Jean-Pierre Garnier exhume la « grosse bêtise » du jus rhétorique dans lequel le convaincu à courte vue et le subversif en pantoufles espéraient la voir confire. Rien que cela, déjà, est drôle.

Traiter le grotesque au travers du burlesque sans pour autant délaisser la rigueur de l’argumentation et sans pour autant délaisser la rigueur de l’argumentation et la véracité des faits, telle est la tâche que je me suis assignée

Jouissif car rigoureux (et non jouissif et rigoureux), Le Grand-guignol de la gauche radicale démonte le grotesque par le burlesque. En cela – et quand bien même il est bien entendu teinté lui-même de ses a priori (qu’il a l’intelligence et la correction d’exposer) – Jean Pierre Garnier nous donne à lire une chose certes joyeuse et bien saignante, mais aussi diablement nécessaire.

« LA NUIT DEBOUT NE SE COUCHERA PAS! »

Jean-Pierre Garnier, Le Grand-guignol de la gauche radicale, 2017, Editions Critiques. 

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« transcription » de heimrad bäcker.

 

 

le 1er convoi part le vendredi 20.10.1939 à 22 heures depuis aspangbahnhof.

transcription est l’oeuvre d’une vie. Celle de Heirmrad Bäcker, né en 1925 à Vienne et qui adhéra au parti national-socialiste en 1943. Recruté en 1945 par les Américains pour les aider dans l’ancien camp de Mauthausen, et donc confronté pour la première fois à l’horreur des camps nazis, il passa le reste de son existence à construire une forme qui puisse en rendre compte. Puisées dans des millions de documents (listes, abréviations, énumérations, motifs d’arrestation, inventaires de synagogues détruites, d’actions interdites, directives, définitions, tournures, bribes de paroles, dates, nombres, chiffres, noms, professions, ordres, légendes de plans, descriptions d’expériences médicales, listes d’exécution, procès-verbaux d’audience, actes d’accusation, rapports de marches avec indications des kilomètres parcourus et des nombres de morts, etc.), chacune des données figurant dans transcription est bien rigoureusement une donnée transcrite. Pas un mot de ce qui y est donné à lire n’est donc « imaginé ». Tout y est issu d’un monde résolument clos, celui qui porte le sceau du témoignage certifié et vérifié de la tragédie du siècle dernier. Tout y est donc réel, au sens plein du terme.

tâchez donc de trouver un homme qui, de manière ingénieuse et artistique, puisse développer tout ce système de performances dans l’ensemble des camps.

Si tout est ici issu du document, l’objectif n’en est cependant nullement documentaire. Il n’y est pas question d’ajouter à la masse gigantesque de ce qui documente un élément du réel, ni, à strictement parler, d’en exhumer des parcelles qui, par leur supposée exemplarité, pourraient rendre compte de l’ensemble. C’est ainsi moins le document qui compte ici que le langage. Celui dont le document – et l’horreur qu’il « documente » – est la trace. Celui qui vient, par sa forme même, légitimer l’horreur puis en faciliter la perpétuation. Celui, enfin, qu’il est indispensable de renouveler pour démasquer et contrer les deux premiers.

quelquefois, 10 000 unités arrivaient par jour, ce n’est pas moi qui décidais de la cadence ; tout ce que je pouvais faire, c’était de laisser couler le tout selon des flux aussi élégants que possible

Ce que piège génialement Heimrad Bäcker dans transcription, ce sont les possibilités dont les tenants d’un discours se dotent, souvent à leur corps défendant, pour non seulement exprimer l’inexprimable mais aussi le faire advenir. Versant alors dans l’inconscient, laissée à l’objectivité crue du documentaire et elle seule, la parole créée sur le lit de l’horreur peut ainsi proliférer à neuf. En exhumant du document ses appuis langagiers (abréviations, répétitions, détournements lexicaux, élisions, etc.) et en confrontant subtilement ceux-ci l’un avec l’autre, dans toutes leur diversité et leur inventivité, l’auteur fait bien – et ô combien – oeuvre de poète.

sous élévation des nuages on annonçait le nombre de cadavres déterrés et sous quantité de pluie le nombre de forçats utilisés et tués

Nos langues sont sièges de la folie comme de la beauté. En rappelant qu’il n’est pas de langage qui puisse se départir de l’une sans faire le sacrifice de l’autre mais qu’il convient bien d’en distinguer les oripeaux propres, Heimrad Bäcker nous démontre que la poésie ne se cantonne pas à un quant-à-soi éthéré et stérile. Elle a, in fine, tellement en commun avec la barbarie qu’elle peut en devenir sa grille de lecture essentielle. En cela seul, ce chef-d’oeuvre qu’est transcription s’avère-t-il indispensable!

heimrad bäcker, transcription, 2017, Héros-Limite, trad. Eva Antonnikov

On a essayé, avec l’excellent Alain Cabaux, de capter quelque chose de cet exceptionnelle transcription et de le donner à écouter sur Radio Campus. C’était sur 92.1 ou en podcast sur Radio Campus.

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« La révolte de Guadalajara » de Jan Jacob Slauerhoff.

 

La ville de Gadalajara végète dans l’ennui. Le sous-fifre d’un futur cardinal qui souffre de sa vie subalterne, un richissime propriétaire dont la fortune n’est plus un frein à la lassitude, une armée officielle et une armée révolutionnaire se faisant face moins comme deux chiens grognant que comme deux partenaires se satisfaisant du point d’équilibre trouvé, et une population indigène rejetée dans les marges de la ville, tous sont à la fois insatisfaits de leur existence mais arrêtés entre l’espoir d’un mieux et la crainte du pire. Quand arrive dans la ville un vagabond un peu exalté, il ne faut pas longtemps pour qu’en soit fait une nouvelle figure du messie. Presque à son corps défendant, le vagabond El Vidrievo va alors devenir le serment sur lequel s’entent les désirs contradictoires d’une population abâtardie et confite dans ses peurs

Située sur le littoral, au pied d’une montagne ou au milieu d’une plaine, [la ville] est pareille à un récif qu’il est difficile d’éviter. Si le voyageur se risque trop près d’elle, tout l’espoir, tout le désir de vivre une autre vie, de connaître un sort meilleur, qui habitent les habitants de la ville et de la plaine comme ils habitent n’importe quel mortel, se déversent sur lui. Il n’en remarque rien ; ce qu’il ressent, il l’interprète comme la fatigue extrême qui suit son long voyage, si bien qu’il se décide à passer quelques jours dans la ville ou la plaine pour se remettre un peu. Néanmoins, il est saisi de peur en découvrant les visages affamés et avides que les indigènes lèvent sur lui, en hésitant quant au chemin à prendre sur une place privée de soleil où l’on amené venelles et rues, en relevant un degré de consanguinité avancée sur des figures pâles et dans des membres mous. Malgré sa fatigue, à mesure qu’il avance, il se met à accélérer le pas ; si la chance lui sourit et si son sens de l’orientation ne le trahit pas, il s’en sort, le voici une heure plus tard de l’autre côté avec, devant lui, la même plaine, qui cette fois lui semble, dans tout son immensité, tentante et tout à fait propice à être traversée. Et si jamais, poisseux de sueur, il a la chance de trouver un ruisseau où se baigner, où se laver de la fatigue et de contact avec la ville, il est sauvé. Mais il arrive que le désir de connaître autre chose, d’approcher un étranger quel qu’il soit, dans la mesure où il peut rompre le morne équilibre du quotidien, se fait si fort chez les indigènes, que ceux-ci encerclent l’homme ou viennent même à sa rencontre : il éprouve alors le sentiment agréable que ressent le vagabond ou le pérégrin qui reçoit bon accueil. Dans ce cas, il est perdu.

Jan Jacob Slauerhoff, dans ce petit roman devenu depuis longtemps un classique incontournable des lettres néerlandaises, nous invite comme rarement à réfléchir à la mécanique révolutionnaire. Sans pitié aucune, il dissèque le mélange d’ennui, d’ignorance, de calcul et de messianisme qui forme le fumier de toute révolte, et qui la condamne à s’étouffer dans son propre oeuf. Cruel, le destin d’El Vidrievo comme celui de tous ceux dont il aura incarné l’espérance trouve dans la langue de l’auteur néerlandais un écrin « moderniste » qui lui confère la beauté tragique des grandes œuvres intemporelles.

Jan Jacob Slauerhoff, La Révolte de Guadalajara, 2008, Circé, trad. Daniel Cunin.

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« Histoire de l’équilibre » de Joel Kaye.

 

La proximité avec une notion, le fait même qu’on la répète et l’accommode abondamment à sa façon, nous pousse très souvent à considérer celle-ci, quelle qu’elle soit, comme forgée dans un bloc immuable. Ainsi semblerait-il aller de la notion d’équilibre. Qui chercherait à approcher mieux cette notion ne devrait ainsi que s’atteler à l’analyse, et à l’histoire, de la mise en rapport des termes que cette idée prétendrait organiser. Comme s’il ne s’agissait que de comprendre comment on y arrive, à cet équilibre, la question de à quoi on arrive étant définitivement réglée.

Avec les scolastiques, et notamment les travaux précurseurs de Pierre de Jean Olivi sur le prix et l’usure, on va passer d’une conception de l’équilibre basée sur un 1=1 rigide dont chaque terme est irrémédiablement fixé et distinct, à une autre, dynamique, s’obtenant par l’équilibrage de diverses variables. Avec les continuateurs du 13 ème siècle de l’oeuvre de Galien de Pergame, on va passer d’une médecine duale s’entêtant à faire basculer les corps de l’état de « maladie » à celui de « santé », à une relation relativiste à l’organisme humain et à ses soins. En introduisant une forme d’état intermédiaire entre la « santé » et la « maladie », le « neutrum », et en insistant sur l’incertitude inhérente à tout geste médical, Galien et ses successeurs ont profondément rénové ce que l’on pouvait entendre par le terme « équilibre ». Ces évolutions, jamais pensées comme telles (la notion même d’équilibre n’étant pas un enjeu chez les scolastiques), débordant alors largement dans les champs politiques et éthiques.

cette complication est tout simplement nécessaire si l’on veut mieux comprendre comment se forment de nouvelles idées, de nouvelles manières de voir et de nouvelles images du monde.

En nous plongeant, par l’entremise de ces prodigieux penseurs que sont Pierre de Jean Olivi, Nicole Oresme, Marsile de Padoue, Thomas d’Aquin, et tant d’autres, dans les dessous de son renouveau, Joel Kaye nous démontre magistralement comment ce concept « d’équilibre » a muté à cette période, s’enrichissant de l’ensemble des évolutions (économiques, politiques, religieuses, médicales, etc…) de son temps et l’irriguant à son tour. Ce faisant, par l’entremise d’une mise en lumière de ce point très précis, il éclaire ainsi d’un jour neuf la mécanique complexe des idées. Comment une notion vient-elle au jour? Comme en vient-elle à définir quelque chose? Et comment cette définition elle-même en vient-elle à créer quelque chose d’autre?

Joel Kaye, Histoire de l’équilibre (1250-1375), 2017, Les Belles Lettres, trad. Christophe Jaquet.

Ce sont Radio Campus et Alain Cabaux qui sont coupables des sons figurant ci-dessus.

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« Avers » de Dominique Quélen.

 

On écrit ce qui est là et peine à se dire

Prenons le mot « oiseau ». Non sa graphie, mais le mot dit. On y entend alors « oie », « oit », « eau », « haut », etc… Et « oiseau » aussi. Dans le mot « oiseau » se loge tant qui ne s’y lit plus et dont le poète exhume non pas un sens, ni des sens, mais des questions en acte sur le sens. Et le son.

Fabriqués de courtes séquences, majoritairement interrogatives, Avers entraîne son lecteur dans les obsessions de son auteur. Obnubilé par son sujet, mais sachant aussi se moquer de ses marottes, l’auteur sait faire voyager le lecteur entre l’éclat de rire et le remue-méninges le plus abyssal. Et tout cela sans rien y exprimer…

Ce poème? Mais qu’y exprime-t-on? Rien. On y cherche.

On n’exprime effectivement rien ici. On ressasse. On tourne et retourne autour du même (l’avers désigne, en numismatique, le côté face d’une monnaie). On teste des choses avec des mots et des mots avec des choses. On retire un truc (le préfixe a est privatif : a-vers) puis on en ajoute un autre. On joue. On tient en rênes le jeu de mots. On flirte avec l’absurde. On fait son Mallarmé. Puis son Wittgenstein. On teste. On hésite. Effectivement, on y cherche. Lucide. Sachant qu’on n’y trouvera rien. Mais qu’en attendant de ne rien trouver, autant se laisser aller à éprouver encore et encore les vertiges qui se logent entre le mot et la chose, entre l’entendu et le lu.

Le ciel est un mot car le mot oiseau y vole. Est-il écrit? Dit? Traversé d’ici à là par une ligne? Sa façon est-elle très droite ou floue et ardue à définir? Un ton vient à l’oreille allant pour entendre. Que souhaites-tu dire? Vas-y par d’autres voies ayant un autre sens. La chose égale le mot. Une chose égale un autre mot. Des voies mènent. Il n’y a rien mais tu t’imagines que si. C’est pour quelle oreille que marche ton appareillage à audition floue qui te va très seyant? Façon de parler. Une oreille oit d’ici le non-dit du mot qui est soit ou oiseau ou oie. Un mot usuel. Dis-le.

Dominique Quélen, Avers, 2017, Louise Bottu.

L’enregistrement sonore ci-dessus est issu de l’excellente Radio Campus, sous les doigts de fée d’Alain Cabaux.

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« La Course » de Nina Allan.

 

L’exercice de la chronique, s’il n’a d’autre ambition que d’amorcer chez le lecteur une envie d’aller y voir d’un peu plus près, peut parfois, s’il est mal dosé, couper cet élan. On pourrait dire trop peu et teaser alors à peu de frais. Ou dire trop et déjà épuiser la lecture.

J’ai encore certaines de ces babioles, rangées dans des boîtes avec le reste, du bric-à-brac dont on n’a plus besoin mais dont on ne veut pas se débarrasser. Ces choses-là ne sont pas tant des objets qu’un langage, un langage secret de la mémoire que tout le monde parle et comprend.

Dans une ville gazière d’Angleterre ruinée par la pollution, la population s’est tournée vers un autre moyen de subsistance : les courses de smartdogs. « Guidés » par des pisteurs dont a cherché à renforcer les capacités empathiques par des implants, ces lévriers transgéniques sont devenus le seul attrait de la ville de Sapphire. Alors qu’il mène la vie confortable d’un éleveur de smartdogs, Del Hoolman voit sa fille, Luz Maree, se faire enlever. Endetté jusqu’au cou, il fait le pari, pour payer la rançon qu’on lui réclame, de remporter la course la plus importante de la saison avec son chien le plus prometteur. C’est oublier que les apparences sont souvent trompeuses…

C’était comme si je vivais à l’intérieur d’un récit.

L’une des grandes forces de Nina Allan est d’avoir parfaitement compris, et de s’en être saisi dans sa pratique de l’écriture même, qu’un rien suffit à faire basculer toute chose, aussi inamoviblement établie qu’on la croyait. En entremêlant adroitement les voix et les genres, elle parvient à la fois à tenir en haleine le lecteur et à lui proposer une mise en scène abyssale de son propre acte de lecture. C’est sans doute cela que l’on peut appeler une grande leçon de littérature.

Le meilleur moyen de susciter la magie, c’est de la décrire.

Nina Allan, La Course, 2017, Tristram, trad. Bernard Sigaud.

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Passer, quoi qu’il en coûte.

 

puisqu’un droit élémentaire, passer, leur est refusé, puisque le droit d’asile ne leur est pas convenablement accordé, que peuvent-ils faire, désormais, sinon, transgresser la loi?*

Nous vivons un moment ou l’autre n’est plus seulement interdit de rester, mais aussi de passer. L’autre (cet autre radical, de moins en moins « humain », dont les replis identitaires de plus en plus étriqués aujourd’hui à l’oeuvre viennent sans cesse grossir les rangs) qui fuit, qui quitte un endroit pour la seule raison qu’il n’y peut plus vivre, se retrouve criminalisé pour cela-même. Sa fuite, son « désir de passage », qui sont les seuls gestes qui lui permettent de rester en vie, deviennent, ici, ceux qui le condamnent. Ce n’est plus faire fuir qui est criminel. Ni ne plus accueillir. C’est passer qui est devenu criminel. Et comme passer est criminel, celui qui passe peut être humilié, pourchassé, enfermé, renvoyé à la mort.

L’autrui du témoin? C’est, d’abord, celui qui n’a pas eu le temps ou la possibilité de signifier son geste ou sa douleur : c’est le réfugié d’Idomeni quand il demeure muet, occupé aux tâches de l’immédiate subsistance. C’est, ensuite, celui qui n’a pas le temps ou le courage d’écouter cet acte ou cette souffrance : c’est le nanti de la grande ville quand il demeure indifférent, occupé aux tâches de sa vie confortable. Le témoin se tient donc « entre deux autruis », il est en tout cas un geste de messager, de passeur, un geste pour autrui et pour que passe quelque chose.*

Aux antipodes de la posture contestataire, du soulagement de conscience à peu de frais par tweet rageur, du révolutionnaire en pantoufles et bigoudis nourri au post facebook, de l’indigné convaincu que parce qu’il s’indigne devant des milliers d’autres convaincus, s’indigner suffit, à l’opposé de l’idéologue nourrissant son idéologie, et elle seule, de la détresse qui l’environne, il existe heureusement nombre d’initiatives qui, comme on dit, « redonne foi en l’humanité ». Des initiatives dont ceux qui les font vivre ont compris que la meilleure manière de s’opposer est d’abord de prendre soin des plus faibles, dont la faiblesse ne fait que prospérer sur le lit stérile de nos clivages. Des initiatives qui, plutôt que renchérir en circuit fermé sur l’hostilité, lui opposent un geste inverse, aussi ancestral qu’il parait oublié : l’hospitalité.

Si ça vous dit :

Groupe d’hébergement parc Maximilien : groupe facebook auquel s’organise l’hébergement et le transport de sans-papiers gravitant autour du Parc Maximilien à Bruxelles. Chaque soir ce sont entre 150 et 250 migrants qui trouvent asile chez l’habitant.

Emission de BX1 : émission faisant le point sur quelques initiatives citoyennes.

Doucheflux : lieu – à la recherche de bénévoles et de sous! – où il est possible à des gens dans la précarité de laver leur linge, prendre une douche, etc.

Perles d’accueil : blog qui rassemble les témoignages de personnes qui accueillent ou ont accueilli chez elles des migrants. Utiles à tous ceux qui auraient – et c’est bien normal – des craintes quant à adopter eux-mêmes cette démarche. On est très loin du migrant-prédateur. Et de l’hébergeur-bobo-islamo-gauchiste…

* citations et titre extraits de Passer, quoi qu’il en coûte, de Georges Didi-Huberman & Niki Giannari, 2017, Minuit.

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« La petite ville » de Eric Chauvier.

 

Saint-Yrieix La Perche. Ville de Haute-Vienne, située à 40 km de Limoges. 6234 habitants en 1793, 6848 en 2014. Noms des habitants : les Arédiens. Un tissu industriel en crise. Un tissu commercial déliquescent. Un centre-ville déserté. Une population vieillissante. Un électorat Front National grandissant à chaque élection. Saint-Yrieix La Perche, ça fait pas vraiment rêver…

La perception d’un monde global est ici le fruit d’un renoncement local mâtiné d’une terreur vague. 

De retour dans sa ville natale, Eric Chauvier y chemine en compagnie de Nathalie, travailleuse précarisée, fumeuse impénitente, ancienne séductrice – malgré elle – de l’anthropologue depuis déménagé à Bordeaux. On y apprend l’histoire d’une petite ville en pleine déréliction. Le paternalisme politique (le « Père Boutard », l’ancien maire) et industriel (le « Père Morin », l’ancien papetier) qui régente l’organisation sociale. La monopolisation planifiée des réseaux de distribution, de services. Le remplacement d’une économie à « visage humain » (avec tout ce que cette économie cachait déjà, elle aussi) par une autre où ne sont plus décelables que les marchandises, toujours plus semblables l’une à l’autre.

Avec Eric Chauvier, la petite ville de Saint-Yrieix La Perche devient le moyen de lecture d’un capitalisme qui recycle sans fins ses propres procédés. Et dont les rêts n’offrent plus à ceux qui y sont pris de recours autre qu’une forme de nostalgie réactionnaire et d’autre perspective que de se réjouir de l’ouverture prochaine d’une Fnac ou d’un Macdo. Même l’espoir est capitalisé.

Durant trente ans, Jean-François a géré le stock d’un magasin de prêt-à-porter, rue de l’hôtel de ville – ma mère nous y habillait, mon frère et moi. Il a pris sa retraite il y a un peu moins de dix ans. Face au déclin des petits commerces, auxquels il demeure très attaché (Pour le SAV ou pour avoir une pièce, il faut mieux aller voir les petits commerces), quoique sur le mode de la défaite assumée (En même temps, y en a plus, de petits…), il a proposé au principal édile de Saint-Yrieix une sorte de pis-aller (J’ai parlé d’une idée au maire, une ville en Bourgogne où le maire avait proposé de poser des décalcomanies sur les commerces vides). Peu de temps après, à peine quelques heures à vrai dire, Jean-François a admis à ses proches, c’est ce qu’il m’a dit, que cette proposition était en réalité une illusion, une contradiction parfaite avec ce qu’il venait de dire (Ça faisait une animation, un commerce virtuel, déjà rien qu’à l’œil je trouvais ça très intéressant), pour tout dire un véritable cache-misère (C’était un trompe-l’œil en quelque sorte, y avait une photo avec deux ou trois personnages qui achetaient du pain ou des fruits), une suggestion désespérée (Ça amenait peut-être quelque chose…) pour conserver (… un petit peu de vie…) un peu de ce qui avait été.

Le matériau de l’anthropologue est ce qui est dit. Mais dans ce qui est dit, réside la façon dont c’est dit. Dont il n’est pas possible de faire l’économie si l’anthropologue veut se donner pour tâche d’aborder vraiment son sujet. Eric Chauvier parvient non seulement à soutirer de son matériau son essence formelle mais aussi à le rendre disponible au lecteur. Ainsi, en faisant alterner, à un rythme soutenu, paroles de l’enquêté et analyses de l’enquêteur (elles-mêmes parfois redoublées de ses ressentis, de ses souvenirs ou de ses doutes), il érode utilement la traditionnelle hiérarchie qui oppose, plus qu’elle ne fait s’épauler, le spécialiste et le sujet de son étude. Paroles, analyse et doutes sont sur le même pied. Il n’éclaire pas le réel (dans le sens où l’analyse du spécialiste serait le projecteur nécessaire à révéler la vraie nature des choses), il le montre. Et c’est grâce à cela (et non malgré, ni en sus), qu’il convient bien de nommer une esthétique, qu’il peut retracer tout à la fois l’histoire d’une petite ville, l’apprentissage culturel de la soumission, le destin d’une femme et les errements d’un anthropologue.

Eric Chauvier, La petite ville, 2017, Amsterdam.

Les sons ci-dessus ont été produits, enregistrés, façonnés par Alain Cabaux, Maître es Œuvres chez Radio Campus.

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De la préface.

 

Il arrive parfois que des textes se télescopent, par delà même les langues, les temps ou les volontés réciproques de leurs auteurs. Placés côte à côte sur une table – après lecture bien entendu -, c’est parfois simplement cette proximité de hasard qui révèle au libraire un texte grâce à un autre, leur mise en rapport physique éclairant ce qui jusque là, dans leur lecture séparée, avait laissé le lecteur gêné, insatisfait, voire indifférent.

 

Dans Heidegger, Une introduction critique, Peter Trawny, spécialiste reconnu mais polémique du philosophe allemand, se propose, comme l’indique le titre de son livre, d’introduire à la pensée d’Heidegger en n’occultant rien des dernières découvertes à son propos. Ce livre, lui-même enrichi d’une double introduction, peut donc être lu comme la préface critique et circonstanciée à l’oeuvre du génie allemand. Dans Préface aux œuvres posthumes de Spinoza, Jarig Jelles traduit et introduit le texte latin (lui-même traduit du néerlandais) qui préfaçait les Œuvres posthumes de Spinoza, parues en novembre 1677. Cette préface, pourtant écrite par des proches de l’illustre auteur et faisant partie constituante de notre première découverte de l’Ethique, ne fut jusqu’à aujourd’hui jamais traduite en français.

Dans les deux introductions comme dans le corps du texte de Heidegger, Une introduction critique, il est fait à ce point abondamment référence à l’antisémitisme exhumé dans les désormais fameux Cahiers noirs, que ce début de lecture critique de l’oeuvre heidegerienne en fait plus que son filtre de lecture privilégié. Non seulement lire Heidegger ne se peut sans omettre sa haine du juif, mais celle-ci en devient de facto le seul prisme éthiquement possible. Qu’on s’en défende (comme Trawny) ou qu’on y fonde les raisons de s’en interdire la lecture, par les commentaires seuls qui s’y attellent, la haine du juif innerve toute l’Oeuvre. Dans la Préface aux œuvres posthumes de Spinoza, Jarig Jelles nous donne à lire, par l’entremise de son préfacier, un Spinoza chrétien, attaché à sauver Dieu, la foi et le Christ. Aux antipodes de la lecture agnostique que fera le vingtième siècle français de son oeuvre, le préfacier du dix septième inscrit bien celle-ci, non dans une volonté de rébellion ou de refonte religieuse, mais dans le projet de construire un système qui soit bien conforme aux impératifs religieux de son temps.

D’un côté nous avons une introduction qui pèse et soupèse les conséquences sur l’oeuvre de l’engagement antisémite de son auteur. De l’autre nous avons une préface, oubliée depuis 350 ans, qui atteste de l’ancrage chrétien d’un auteur. Le premier texte, pourtant désireux de marquer qu’elle ne s’y limite pas, borne in fine une oeuvre aux errements les plus coupables de l’époque qui l’a vu naître. Le second réaffirme l’inscription dans son temps d’une oeuvre dont la postérité l’en avait radicalement disjointe.

Ce que nous rappelle la juxtaposition de ces deux préfaces, par le contraste qu’instituent les  réceptions des livres qu’elles introduisent respectivement, « l’oubli » (oubli bien plus souvent forcé qu’aveugle) du con-texte est au moins aussi imbécile que sa surenchère. Une Ethique débarrassée de Dieu est aussi absurde qu’un Etre et temps essentiellement antisémite. « Dépoussiérer » une oeuvre des marques du temps de son écriture, la rendre « actuelle », compréhensible en dehors de son carcan temporel, ne peut se faire au mépris de sa réalité. Lui dessiner des contours précis, l’incarner dans son époque et les schémas socio-politiques que partageait son auteur avec ses contemporains ne doit pas revenir à l’ensevelir sous ces contours. A défaut, on fait de Spinoza un athée, de Heidegger un antisémite et juste un antisémite, de Nietzsche un prophète de la gauche et d’Alexandre Jardin un écrivain…

Peter Trawny, Heidegger, une introduction critique, 2017, Le Seuil, trad. Marc de Launay.

Jarig Jelles, Préface aux œuvres posthumes de Spinoza, 2017, Allia.

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« Villes, suivi de Journaux » de Paul Blackburn.

 

je vais venir dans ton ventre et en faire une mer qui cogne contre moi venir dans toi douce comme le soleil / et être réel.

Il y a je ne sais quoi dans la poésie de Paul Blackburn qui semble participer d’une étrange ambivalence entre une inaliénable exigence et un amateurisme revendiqué. Comme si l’auteur se devait de faire montre d’une certaine gêne à exiger tant des mots.

Putain, j’ai pondu de la merde à la chaîne.

New York, les mouettes, le Baseball, les chats, le sexe, l’eau, les poètes amis, l’alcool, la fête, la maladie… Comme la mouette ne se pose sur l’eau que quand celle-ci s’agite, le poète ne pose ses mots que sur une surface mouvante, instable. Sa parole s’ente sur un désordre. Un désordre que le poète, quand il ne se charge pas de le provoquer, ne le contemple pas non plus d’un ailleurs distant. Le poète ne contemple pas, il perçoit. Et crée les conditions de sa perception. Et quand il nous revient alors avec son monde agité, dit dans ses mots, ceux-ci laissent percer ce qui l’a rendu dicible.

La vitre sale me rend mon visage.

Blackburn, finalement, ne raconte que sa vie. Universellement banale et tragiquement unique. Mais cette conjonction entre l’existence d’un quidam et le langage qu’il crée pour se dire, tour à tour cru et tendre, exigeant et dilettante, nous le rend proche comme rarement peut l’être un auteur de cette stature. Et la beauté qui s’en dégage est de celle qui, bien qu’immédiate, gagne encore et encore à être creusée.

Des floculations de cirrus suspendus

précipitent

dans le tube du ciel au-dessus de la rue,

couvrent d’un toit l’œil vieillissant dans sa flaque

          enfermant ses

reflets sous une croûte de glace

Crac

Sourd, mais

l’œil regarde dehors

et des rangées de moutons aléatoires paissant au-dessus du parc

se nourrissent

de la seule herbe qu’il y a en ce matin d’hiver

   /

                   dans l’esprit

L’œil, oui

                       vieillissant dans sa flaque,

mais ouvert  .

OUVERT

Paul Blackburn, Villes suivi de Journaux, 2011, Corti, Trad. Stéphane Bouquet.

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