« Chronique des sentiments. Livre II. Inquiétance du temps. » de Alexander Kluge.

 

Perçant la profusion des couleurs, les artefacts encore minuscules dont l’apparition était devancée par le bruits des moteurs. Ce n’étaient encore que des points. Et déjà leur vrombissement (« le son des trompettes »), l’anticipation anxieuse, focalisait l’attention du spectateur. Vingt minutes après, la ville était détruite. Bien qu’il faille six ou huit attaques de cette sorte pour vraiment l’anéantir. Et même dans ce cas il y aura toujours DES FOYERS D’ESPRIT HUMAIN en activité qui tenteront de s’en tirer et de se réorganiser. Pareille attaque aérienne, à savoir l’intervention D’UNE INDUSTRIE ARMÉE, D’UN POUVOIR CÉLESTE FONDÉ SUR L’INGÉNIERIE, implique UNE FORTE CHARGE CRITIQUE.

Dans l’extrait repris ci-dessus, qui s’intéresse au terrible bombardement d’Halbertsadt du 8 avril 1945 (457 avions, 595 tonnes de bombes, 2500 victimes), se décèle bien l’importance qu’il y a à lire attentivement tout texte de Kluge : l’avion n’est plus un avion, il est un artefact, c’est-à-dire le moyen d’un acte et le résultat d’une pensée ; ce ne sont pas des êtres humains, des hommes et des femmes, qui restent dans les décombres, mais « DES FOYERS D’ESPRIT HUMAIN », c’est-à-dire des portions non corporelles d’êtres humains, une forme initiale, presque quintessenciée de l’humain, une « idée », à partir de laquelle, sous condition de s’organiser, pourra germer à nouveau de l’humain ; enfin, la charge de tout cela n’est pas qu’explosive, elle est aussi critique, non pas seulement dans le sens où ces faits nécessiteraient, a posteriori, pour être saisis dans leur ensemble, une démarche critique, mais aussi dans le sens où ces faits eux-mêmes sont, a priori, le résultat de la critique.  Alexander Kluge ne raconte pas des faits en adoptant un point de vue différent. Il modifie les conditions langagières qui en rendent compte.

Nous ne pleurons que ce que nous aimons. Pour l’inconnu, nous ne pouvons qu‘imaginer la peine que sa disparition nous causerait.

Imaginer n’est pas un acte anodin, d’agrément, ou qui ne serait censé venir qu’en appui ou en illustration d’une modalité classique d’accéder au savoir. Imaginer est la seule voie qui nous permette d’accéder à ce que nous ne connaissons pas. Et partant, et plus urgemment encore, à ce que nous croyons connaitre. Les faits ne sont rien sans les sentiments dont ils sont ou les traces ou les causes, ni sans l’imagination qui peut nous faire accéder à ce qui ne s’offre pas à la connaissance. Dans l’amas des faits historiques, pour en faire émerger une critique, se rappeler ne suffit pas. Au fait, il faut un langage. Au réel remémoré il faut l’imaginaire.

Les sentiments exigent un savoir.

Une oeuvre qui vaut la peine d’être lue redéfinit ce que lire veut dire. À ce titre, parmi toutes celles qui, depuis des temps immémoriaux, ont enrichit notre réel, celle d’Alexander Kluge s’affirme incontestablement comme l’une des plus essentielles.

Ce qui nous détermine, nous autres humains, c’est la lutte entre la forme et le contenu. C’est-à-dire quand le contenu est un instantané (de cent soixante années ou dune seconde) et que la forme est le Tout restant, la lacune, ce que précisément l’histoire à cet instant ne raconte pas.

« Une fois atteint un  certain degré d’atrocités, peu importe qui les a commises, pourvue qu’elles cessent! »

Dans une caserne d’Espagne, il y avait une meule de paille. Devant, on posta une sentinelle. La paille moisit, se réduisit à un petit tas. Á défaut de contrordre, la sentinelle resta en place encore des mois.

Alexandre Kluge, Chronique des sentiments. Livre II. Inquiétance du temps. Trad. Anne Gaudu, Kza Han, Herbert Holl, Arthur Lochmann et Vincent Pauval.

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« Le Lasso & autres écrits » de Jaime de Angulo.

 

Malheureusement, l’homme à qui il est étranger se trouve nécessairement contraint d’expliquer par les termes de sa propre pensée un phénomène qu’il observe chez autrui mais n’éprouve pas lui-même, un phénomène essentiellement subjectif qui plus est, mais qu’il s’efforce d’appréhender par des moyens strictement objectifs. Je pense que c’est là une piètre philosophie, d’une scientificité douteuse.

Vouloir saisir quelque chose duquel la perception nous serait refusée nécessite d’autres moyens que ceux auxquels l’intellect nous donne accès. Appréhender uniquement via des schèmes conceptuels des « comportements », des « rites », des « sensations » qui seraient « produits » au sein d’un environnement qui ne possède pas même une lointaine idée de la notion de « concept » ne permet en aucun cas de s’en approcher. Certes on intellectualise quelque chose, mais ce quelque chose a plus à voir avec les a priori qu’on s’était forgé sur la chose qu’avec la chose en elle-même. Ainsi le système de « jeu » de l’indien Pit River échappera-t-il toujours à un observateur extérieur s’il est envisagé selon les caractéristiques qu’il accole à sa propre catégorie « jeu ». Le « jeu » du Pit River est bien un « jeu » mais un « jeu » qui n’est pas saisissable sans modifier en profondeur les bases mêmes de la catégorie « jeu » de l’observateur. Et c’est cela que ce dernier se doit d’admettre pour atteindre à ce qui est radicalement autre que lui : ce qu’il cherche à saisir ne fait pas que dépendre de ses propres paradigmes, il les défait. Et c’est seulement au prix de ce démontage que l’autre peut être approché.

Alors que les premiers textes rassemblés dans ce recueil constituent une sorte de note d’intention – aussi intéressante que fascinante – mêlant récit, littérature et anthropologie, c’est avec Le Lasso, le texte le plus conséquent, que Jaime de Angulo construit un véritable monument à ses méthodes.

Bats-toi, bats-toi, Fray Luis! Les monstres tirent, tirent, t’emportent… Ah! C’est inutile, Fray Luis. Tu leur as donné ton âme. Tu tomberas.

En contant les heurs et malheurs de Fray Luis, un frère venu conquérir des âmes à son dieu dans un territoire indien reculé, Jaime de Angulo fait se rencontrer dans son récit des modes de penser et d’agir radicalement étrangers l’un à l’autre. Littéralement se « rencontrer ». Car il est parvenu à trouver ce très fragile équilibre qui permet la rencontre et non le placage d’une réalité sur une autre. Ainsi l’histoire de Fray Luis – mais est-ce même seulement l’histoire de Fray Luis? – nous est-elle contée par le regard de son acolyte Fray Bernardo, de celui d’une jeune membre de la tribu des Esselen, de Ruiz, du cousin de celui-ci, mais aussi par le biais d’une souris, d’un scarabée, d’un geai bleu, du vent de la nuit, et de bien d’autres. Et, aux antipodes d’un « couleur locale » à moindres frais, l’auteur fait bien plus encore que simplement confier le récit à des narrateurs inattendus. Car ce sont également les modèles narratifs, et les barrières anthropologiques ou épistémiques qui les refermaient l’un sur l’autre, qui sont ici bouleversés. Entremêlant logique occidentale et sentir amérindien dans le corps même du processus d’écriture, plutôt que de tenter artificiellement de rendre compte de l’un avec les filtres de l’autre, il réussit comme jamais avant lui à faire se compénétrer deux mondes. Et la grâce qui en sourd n’a pas de prix!

ce qui était vrai ici ne l’était pas ailleurs.

Jaime de Angulo, Le Lasso & autres écrits, 2018, Héros Limite, trad. Martin Richet.

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« Ceci est ma ferme » de Chris de Stoop.

 

Chris de Stoop est une personnalité connue du monde flamand. Grand journaliste, il s’illustra par ses reportages aussi engagés que risqués sur la « traite des blanches », sur les phénomènes migratoires clandestins ou sur la première femme occidentale ayant perpétré un attentat-suicide en Irak. Ici, sous des abords paraissant d’emblée strictement personnels, il nous propose le récit de son retour dans la ferme familiale, après le placement de sa mère dans un institut de soins et le suicide de son frère.

La Flandre dont nous parle Chris de Stoop est celle des polders, la Flandre profonde, agricole, rurale, encore très marquée de son empreinte catholique, attachée à sa terre et à ses bêtes. Un bout de Flandre qui disparaît peu à peu sous les coups de butoir conjoints de l’industrialisation tentaculaire du port d’Anvers et du « retour à la nature » prôné par une certaine idée de l’écologie.

À un bon kilomètre d’ici, se trouvent une douzaine de panneaux qui signalent pourquoi nous devons attribuer une telle valeur à cette région ; ils indiquent ce qu’il faut regarder et expliquent ce qu’on voit. Leur présence fait de moi un passant, un spectateur, et du paysage un décor, comme dans un film de Disney.

Pour chaque parcelle de terrain concédée au projet de développement du port d’Anvers en est concédée une autre à la défense de l’environnement. Entre les deux logiques, qui se rejoignent finalement très bien, le paysan flamand se retrouve souvent dépossédé, en sus de ses terres, de son histoire, de sa raison d’être et même de celle d’avoir été. Il est nié. Dans son désir de « rendre à la nature » des terres – la dépolderisation est devenue un processus d’ampleur – la logique environnementale est ici devenue folle. Expulsant l’homme de la nature, elle fabrique sur les bases aujourd’hui décriées de la séparation nature/culture, une nature bien plus artificielle que celle qu’elle vise à remplacer. Plutôt que se fier aux savoirs qui s’étaient forgés au contact d’un territoire, des écologistes hors sol appliquent à celui-ci des principes de laboratoire. Et rien n’y fonctionne plus. L’homme en est exilé, souvent aux prix de terribles drames. Et la « nature », forcée, tourne sot.

Mais quelle est cette vision d’une nature dont l’homme ne ferait pas partie, mais lui serait plutôt étranger?

Pour qui lirait ce livre sans connaitre le contexte de la gestion écologique flamande, Chris de Stoop pourrait apparaître comme un contempteur farouche de l’écologie. Il n’en est rien. Comme il ne s’oppose pas non plus à une lutte environnementale radicale. Ce qu’il décrit et dénonce avec force c’est l’absurdité inhumaine – vraiment « inhumaine », c’est-à-dire dont l’homme a été décrété par principe indésirable –  d’une nature pensée comme devant se priver, pour fonctionner, d’une de ses parties essentielles. Une « nature » de démiurge, sans savoirs mais abreuvée de science, plus artificielle que les terrains industriels auxquels elle est censée donner un répondant. Une nature anthropomorphe mais qui refuse l’homme.

Chris de Stoop, Ceci est ma ferme, 2018, Christian Bourgois, trad. Micheline Goche.

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« Idiotie » de Pierre Guyotat.

 

c’est notre bonté, notre hantise d’y manquer, l’improfondeur de notre urgence à vivre, notre désir qui habillent de beauté cet intérieur monstrueux ; comme nous voyons du plein dans l’agrégat d’atomes, de l’Art dans un cafouillis de pensée, de forme, mis au point.

Pour faire simple, on pourrait dire que l’œuvre de Pierre Guyotat se compose de deux pans : l’un, dit romanesque, fait de tentatives et d’expériences formelles souvent extrêmes, l’autre, dit autobiographique, où l’auteur fouille son passé avec une précision presque maniaque. Pour faire simple toujours, on pourrait classer Idiotie dans le second domaine. Pour toujours continuer sur cette voie dite simple, on pourrait présenter ce dernier opus comme celui qui renseigne sans doute le mieux sur les origines biographiques du pan romanesque de l’Oeuvre : le conflit avec le père, la découverte de la sexualité, la guerre d’Algérie, la révolte, la mise au secret… Tous ces événements pouvant être vus comme formant une sorte de genèse des livres à venir.

c’est de la bête que je dois faire une œuvre, de l’idiot qui parle, du « rien », encore un peu de psychologie française, de « personnages » […], et bientôt l’épopée de l’idiot

Mais cette division, sans doute utile à brosser une première approche, est aussi une réduction. Comme l’est aussi toute tendance à jauger l’Oeuvre de Guyotat sous l’égide de la sexualité sous prétexte qu’elle y serait proliférante. Pierre Guyotat n’est un écrivain ni de l’autofiction ni de la « déviance ». Cet aller-retour entre deux pratiques, l’une qui détaillerait le réel, l’autre qui y bâtirait une fiction, n’est une trajectoire qu’en apparence. Il n’y a pas de trajet en tant que tel chez Guyotat. Il y a la volonté, livre après livre et toujours mieux, de saisir cette compénétration de « l’abstrait » et du « concret », et de la dire.

La prolifération de tout ce qui touche mon pied, mon regard, mon ouïe, mon odorat et à quoi je dois fixer un état, bref ou millénaire et plus, précipite mon allure et le battement de mon cœur ; je suis hors de Paris ; dans le parc de Sceaux, avant la tombée de la nuit, devant la rocaille du Petit Château, une image, touchable, de la confusion des règnes, de l’abstraction par laquelle il faut que je passe pour que l’être reprenne sa place en moi.

Plutôt qu’une genèse dont il s’agirait d’exhumer les traces d’un passé enfoui, le travail d’Idiotie semble, presque a contrario, démontrer qu’il n’y eu finalement aucun début. Que tout a toujours été là. Que Rien n’est pur. Esprit et corps. Réel et fiction. Abstrait et concret. Et que la tâche de Pierre Guyotat, depuis toujours aussi, se limite à la dire. Et c’est ainsi que se dévoile au lecteur un lieu qui ne parait trouver place nulle part ailleurs. Comme si c’était cette voix unique, aussi précise que libre, qui formait la seule possibilité d’accès à des franges entières du réel, qui, à défaut, resteraient inaccessibles. Et donc inexistantes.

En cela, Pierre Guyotat réaffirme que ce que l’on nomme « art » n’est jamais un filtre du réel mais l’une de ses conditions essentielles.

L’Art le plus grand, mais dont l’immortalité est d’autant plus ressassée qu’elle n’est pas assurée, ne tient que sur un sursoiement de l’urgence de vivre, de survivre qui crée le réel et nous y oblige

Pierre Guyotat, Idiotie, 2018, Grasset.

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« Bas la place y’a personne » de Dolores Prato.

 

La vérité jamais ne chassa le doute.

Née en 1892 d’une relation adultère, reconnue sur le tard, Dolores Prato sera placée par sa mère chez un oncle prêtre et sa sœur vieille fille, habitants de la petite ville de Treja dans les Marches. Bas la place y’a personne est le récit par elle-même de son enfance.

Les gens ne me parlaient pas, mais les choses, si; elles étaient foules; elles remplissaient la maison.

Peut-être lit-on moins maintenant qu’on ne s’essaie à écrire. Et dans ces tentatives, souvent, la vie intime forme le fond de la chose écrite. Qui raconte sa jeunesse traumatique sans fard, l’absence de fard étant censée servir seule de processus esthétique, qui utilise la mort des suites d’une longue maladie d’un être aimé pour abreuver une fiction « librement inspirée des faits », qui prétendra trouver dans « l’intime d’une vie cabossée » de quoi inspirer une « prose aussi libre que la vie à laquelle aspirait son auteur.e.trice »*… Tout cela s’appuyant sur un truisme aussi définitif qu’imparable : comme chaque vie est singulière, la mienne l’est aussi, j’ai donc le droit de l’exprimer et de considérer que cette expression, singulière elle aussi, est aussi légitime que nécessaire. C’est oublier deux faits essentiels : premièrement, si toute existence est bien entendu unique, l’intérêt que l’on peut légitimement avoir pour l’une qui n’est pas la sienne est inversement proportionnel à celui que l’on portera à sa propre vie, et ce n’est donc que très rarement – en fait jamais – que l’on désirera prendre le temps – en fait le perdre – de lire une vie plutôt que vivre la sienne ; deuxièmement, si chaque vie est bien singulière, il convient toujours, pour l’exprimer, d’utiliser un langage dont les fondements doivent être reconnus par le plus grand nombre pour pouvoir être lu mais dont l’expression ne doive pas recourir aux lieux communs sous peine de faire verser ce fameux « singulier » dans le commun le plus indiscernable. Chaque vie est singulière, certes, mais souvent, la meilleure façon d’en faire paraître une d’une banalité désespérante est de chercher à l’exprimer.

Il faisait un autre jeu merveilleux avec l’orange. « Attention » disait-il. Il la coupait en spirale tout autour de façon tellement parfaite qu’il mettait dans mon assiette une orange complètement nue; avec le ruban en spirale qui remplissait la sienne et un toucher de tous ses doigts, il reconstruisait parfaitement. Une spirale cosmique se recomposait en unité astrale. Je ne pensais certes pas avec ces mots, mais de ces mots il y avait l’émerveillement.

Comme chacune, l’enfance de Dolores Prato est donc bien exceptionnelle. Tout le monde n’est pas bâtard. Tout le monde ne fut pas éduqué par un oncle prêtre, érudit, chasseur et rêvant d’émigrer aux Etats-Unis, et par une tante vieille fille, à l’affection gênée et parcimonieuse. Tout le monde n’a pas grandi dans une ville des Marches, à l’aube miséreuse d’un siècle douloureux. Tout le monde n’entend pas les pas d’un enfant mort. Tout le monde ne se lie pas d’affection avec un perroquet. Mais, surtout, personne ne l’évoque ainsi.

J’ai entendu dire que ma vie à Treja fut désolée. Je n’en suis pas convaincue. À moins que la désolation ne fût cette chose que je sentais en moi et autour de moi dont jamais je n’aurais su dire ce que c’était. Si c’était désolation il faut dire alors que la désolation aussi est ponctuée de merveilles.

Chaque chose, chaque être, animé ou non, recèle des mondes. Et Dolores Prato réussit à les dire. Non pas uniquement en les épuisant sous les coups de butoir d’un ressassement, mais en multipliant les approches. En chahutant la syntaxe, en omettant là un verbe, là un sujet. En construisant à la chose, souvent disparue, une expression qui en dit l’inaltérable beauté. Un accès dont la beauté pouvait demeurer indépendamment de la chose elle-même. Bâtarde, elle aura compris que se dire ne se pouvait que dans une langue bâtarde. Sans prétention aucune mais avec une application pointilliste, elle aura dressé à la littérature l’un de ses monuments les plus touchants et les plus justes, jusqu’à sa dernière phrase.

Dolores Prato, Bas la place y’a personne, 2018, Verdier, trad. Laurent Lombard & Jean-Paul Manganaro.

*éditeur également, il se peut que certains exemples (ils sont légion) soient tirés de notre propre expérience…

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« Sorcières » de Mona Chollet.

 

La sorcière ne fut pas que condamnée, torturée ou brûlée parce qu’elle était ou représentait quelque chose qu’une autorité religieuse désirait combattre et faire taire. Derrière l’imagerie d’Épinal attachée au terme « sorcière » se dissimulent des réalités autres. Non, la sorcière ne fut pas pourchassée uniquement au moyen-âge mais aussi lors de la Renaissance. Non, la religion ne fut seule à faire peser sur ces sorcières son joug mortel. Non, ce que l’on désigne par « sorcière » n’est pas que le pendant simplement sémantiquement féminisé du « sorcier ». Le traitement réservé aux sorcières, ainsi même que leur définition, ne peut être expliqué pleinement sans la misogynie. Et l’éclairage historique neuf ainsi porté sur ce fait particulier permet indubitablement de lire plus complètement – et donc mieux – la condition qui fut réservée aux femmes à travers l’histoire.

Là où le bât blesse c’est qu’à la rigueur d’une analyse détaillée ou transversale de son sujet de départ, l’auteure a préféré la facilité d’une confirmation au forceps de quelques lieux communs.

Les hommes, en effet, ressentent la plus petite brise d’égalité comme un typhon dévastateur – un peu comme comme les populations majoritaires se sentent agressées et se voient à la veille d’être submergées dès que les victimes du racisme manifestent la moindre velléité de se défendre. Outre la répugnance à renoncer à ses privilèges (privilège masculin ou privilège blanc), cette réaction trahit l’incapacité des dominants à comprendre l’expérience des dominés, mais peut-être aussi, en dépit de leurs protestations d’innocences indignées, une mauvaise conscience ravageuse (« Nous leur faisons tant de mal que si nous leur laissons la moindre marge de manœuvre, ils vont nous détruire »).

Aujourd’hui, celle qui partage sa vie avec un homme et des enfants doit toujours lutter de toutes ses forces si elle ne veut pas devenir une « femme fondue ».

Au sein de la famille hétéroparentale, les besoins d’une femme doivent toujours s’effacer devant ceux de son compagnon et de ses enfants.

Chez Mona Chollet, ce sont donc les hommes, non certains hommes, qui sont des dominants. Et que cette domination soit exercée en toute conscience ou à leur corps défendant, rien finalement n’y change. Pas même la proclamation de leur innocence, qui n’est dictée, au mieux, que par la crainte hypocrite de ne plus pouvoir assurer leurs privilèges. Tous coupables, même les innocents… Selon la même logique, la femme doit toujours lutter contre l’homme ou l’enfant. Quoi qu’il en soit, où et quand que l’on soit, la lutte est toujours le marqueur paradigmatique qui vient souligner les rapports homme-femme. Du moins donc chez les blancs hétérosexuels…

Au-delà des amalgames (où l’on retrouve placés dans un fourre-tout maléfique le blanc, l’hétéro, l’homme, le capitalisme, la misogynie, l’expert, la raison)  que l’auteure « n’étaie » qu’en recourant systématiquement à des sources qui ont déjà fait en leur temps l’objet de nombreuses critiques solides, ce qui pose surtout question ici est l’essentialisation du débat. L’individu est gommé. Il n’y a plus d’homme ni même de femme. Il n’y a plus que  des ersatz d’êtres cloîtrés en tout temps et en tout lieu dans le carcan de leur destin. Et cette réduction à l’état d’essence de l’homme (ou du blanc, ou du scientifique, ou…), combinée à la légèreté des « preuves » qui sont censées appuyer son discours rend celui-ci, au mieux inaudible, au pire contre-productif. Face aux lieux communs, il ne sert à rien de contribuer à en ériger d’autres. À l’heure où certains des progrès quant à la place de la femme dans la société (indéniables en Occident) tardent à se traduire dans les faits et où les mouvements dits conservateurs ont le vent en poupe, ce manque de rigueur n’est pas que risible. Il donne malheureusement du grain à moudre à tous ceux qui, au mieux, défendent le statu quo, au pire, rêvent d’un retour au « bonnes vieilles valeurs »…

Mona Chollet, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, 2018, Zones.

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« Quitter Londres » de Iain Sinclair.

 

Des  choses encore plus anciennes, toujours imbriquées les unes dans les autres, proliférant comme les voûtes labyrinthiques que je croyais distinguer dans la lumière grise et poussiéreuse, à l’infini.

Londres. Depuis de nombreuses années maintenant, Iain Sinclair parcourt la capitale anglaise en tout sens. Dans les « droites lignes » de la psychogéographie, prétextant d’une autoroute enserrant Londres (la M25 dans London Orbital) ou d’un métro qui en bouleverse l’habitat (London Overground), il dépèce la ville anglaise, en exhume les anecdotes oubliées, les souvenir aujourd’hui niés. Au gré de ses rencontres ou de sa mémoire, c’est une ville autre qui prend forme sous nos yeux.

C’était l’éperon de The Shard, plus haut que toutes les grues des chantiers de moindre envergure, qui paraissait anachronique et absurde. Quand la folie de Renzo Piano s’écroulera et sera remplacée par quelque chose de plus grandiose, de plus fou, les bancs en bois et les hommes qui y sont juchés seront toujours là.

Un meurtre aussi sordide qu’oublié qui devient l’occasion d’explorer l’architecture urbaine. La déambulation passée d’un écrivain (Sebald, Crane, Ballard…) qui permet, replacé dans ses traces, une lecture décalée de l’Histoire. Un fait politique majeur (la mort de Tatcher, l’élection de Trump, le Brexit…) qui permet de révéler, par la négation têtue ou inconsciente qu’on lui confronte ou la surenchère médiatique avec laquelle il déferle et imbibe tout, les profondes failles qui séparent le local du global, le réel vécu de la fiction rêvée. Les chiffres de l’augmentation ou de la baisse des loyers qui attestent que « l’argent élargit la ville ». Une performance d’artiste qui permet de replonger dans les origines architecturales de lieux engloutis par la finance. Ce qui fascine chez Iain Sinclair, c’est non pas que tout lui soit un outil – cela, finalement, à l’heure du world wide web, est à la portée de tout curieux -, c’est qu’il parvienne à ne jamais se perdre dans l’écheveau complexe que ce tout forme et à y rester comme englué.

Ce que je comprenais aujourd’hui, sous la pluie continue, en cette matinée de démence politique, tout en remontant une voie ferrée inopérante vers un lieu où nul n’avait envie d’aller, c’est que les marches que nous nous sentons tenus d’entreprendre sont la seule histoire. Les marches sont une autobiographie sans auteur.

Le Londres de Iain Sinclair n’est ni Londres ni ne prétend l’être. Il est à la fois le réceptacle de tout ce qui s’est passé dans le Londres « réel » et caisse de résonance de tout ce qui est advenu autre part. Le Londres de Iain Sinclair est une grille de lecture de ce qui nous entoure et de ce qui menace de nous submerger.

Iain Sinclair, Quitter Londres, 2018, Inculte, trad. Maxime Berrée.

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« Le monarque des ombres » de Javier Cercas

Car le passé est un puits insondable et noir où l’on arrive à peine à percevoir des étincelles de vérité, et de Manuel Mena et de son histoire, ce que nous savons est sans doute infiniment plus petit que ce que nous ignorons.

Alors qu’il se considère comme étant situé à gauche de l’échiquier politique, Javier Cercas est issu d’une famille originaire d’un petit village d’Estrémadure qui défendit pendant la guerre civile espagnole les idéaux franquistes. Figure emblématique de cet engagement, Manuel Mena, grand-oncle mort en engagé volontaire à dix-neuf ans sur le front de l’Ebre pèse sur la mémoire familiale d’un poids inversement lourd à celui des faits qui détaillent sa brève existence. Alors qu’il continue depuis longtemps à amasser des renseignements sur le martyre familial, peu à peu le passé s’éclaire, comme la possibilité de lui donner une place dans un livre.

D’ailleurs, peut-on être un jeune homme noble et pur et en même temps lutter pour une mauvaise cause?

Une guerre civile trouble les frontières morales. Et, si le temps qui passe permet peut-être d’y jeter un regard plus rasséréné, empreint qu’il est de la connaissance des conséquences, jamais ne semblent résolues définitivement les questions qui étaient à l’origine des clivages meurtriers. Javier Cercas semble ici répondre à une double nécessité : interroger une période troublée via l’histoire de l’un de ses acteurs disparus, et questionner, dans son rapport à ces interrogations-là, le rôle et la place de la littérature. Acteur et rapporteur de l’Histoire – comme l’est in fine tout auteur – l’écrivain est autant le fruit que le dépositaire de celle-ci. Alors que d’aucuns nieront ou invisibiliseront ces liens, Javier Cercas a pris l’habitude de mettre à nu, en même temps que l’Histoire, les mécanismes de sa narration. Cela sans doute car, dans le cas d’une guerre civile, l’oubli est outil même de l’Histoire. Car, alors qu’on est sous le joug de la crainte de réveiller la douleur de plaies toujours à vif, la discrétion, la tempérance, le respect du deuil, peuvent prendre les teintes de l’inconscience. Ce que nous rappelle Cercas, c’est que  la révélation de l’Histoire est encore de l’Histoire.

Alors certes, Javier Cercas donne des réponses. Il prend parti. On peut le regretter et penser que l’explication déforce la richesse du processus. Qu’il n’était nul besoin qu’il se positionne. Mais il reste toujours et les questions et la nécessité de se les poser, encore et encore…

Javier Cercas, Le monarque des ombres, 2018, Actes Sud, trad. Aleksandar 

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« Serez-vous des nôtres? » de Emmanuelle Pagano.

 

Sur terre, ces frontières d’eaux protègent ceux qui restent à l’extérieur. En mer c’est l’inverse : remonter, c’est devenir vulnérable, et descendre trop bas, c’est risquer d’être écrasé par la pression. 

D’un côté, il y a la Caspienne – non pas la mer (qui est en fait un lac) mais un des étangs de la Brenne – et de l’autre l’océan atlantique. Dans le premier, la pêche annuelle se prépare autour de Jonathan, fils, petit-fils, arrière-arrière-petit-fils de la famille Bonnefonds, propriétaire et exploitant d’une ligne d’étangs et des terrains de chasse qui l’environnent. Dans le second, dans un sous-marin nucléaire où il officie pour écouter, David Garreau, ami d’enfance de Jonathan issu d’une famille traditionnellement au service des Bonnefonds, accomplit son dernier service. D’un côté, la tradition qui perdure, teintée de mélancolie ou de paternalisme, en s’accommodant peu à peu de la modernité, de l’autre la technologie la plus pointue qui soit mais toujours à la merci de réflexes aussi vieux que l’humain. Heure par heure, Emmanuelle Pagano nous détaille ce vingt-huit octobre en alternant les voix et souvenirs de Jonathan et de David.

Mais tous les souffles, les cris, les explosions, les éclatements, les craquements, les crépitements, le vacarme d’une bouée larguée par un avion de patrouille maritime, les raclements des chalutiers ratissant les fonds marins, les grondements des pompes des pipelines posées au fond des océans, le grommellement démesuré d’un orage cognant contre la surface, les battements rythmés des grosses et rapides hélices des énormes pétroliers, rien ne masque les soupirs de la Caspienne, dont la masse grave semblait atténuer la propagation.

Ce qu’il y a de fascinant avec Emmanuelle Pagano, c’est qu’elle parvient à coller au plus près de ses sujets – en y intéressant des lecteurs pas toujours gagnés d’avance – tout en leur ménageant et des liens entre eux et une universalité peu décelable d’emblée. Passionnante incursion dans deux univers aussi techniques que paraissant diamétralement opposés l’un de l’autre, Serez-vous des nôtres? interroge nos liens à la nature, à l’histoire, à la tradition, mais surtout ceux qui nous lient les uns aux autres. Dans cette magnifique histoire d’amitié où le silence paraît souvent plus parlant que les plus longs discours, elle démontre avec subtilité que l’eau (Serez-vous des nôtres? et le troisième et dernier tome de son projet la Trilogie des rives) a trouvé ici l’une des ses plus brillantes voies d’accès à la littérature.

Emmanuelle Pagano, Serez-vous des nôtres? Trilogie des rives III, 2018, P.O.L.

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Non mais ça va pas non!

Il y a peu, le gouvernement belge décida qu’il était de nouveau « légal » (cela fut déjà le cas par le passé jusqu’à ce que des instances internationales y mettent légalement le holà) d’enfermer des enfants. Comme il n’était pas dans leurs intentions de procéder inhumainement, la coalition au pouvoir se décida à construire, en bordure d’aéroport (autant rapprocher directement le bambin du moyen de transport utilisé pour son « rapatriement »: un soupçon d’engagement écologique sans doute), des locaux flambants neufs équipés de tout le confort. Profitant des congés, une première famille (une mère et ses quatre enfants) y fut logée dès ce mois d’août. Une deuxième (une mère et ses cinq enfants) y est détenue depuis le jour de la rentrée scolaire. On a beaucoup entendu s’écharper sur cette ignominie : les conditions de détention à proximité d’un aéroport qui imposent aux enfants de « profiter » de la plaine de jeux munis de casques anti-bruit*, les différents appels de la société civile (milieu associatif, milieu culturel, judiciaire) dénonçant l’abjection et la honte de cette mesure, rappels de la législation internationale bafouée, évocation du cas particulier de cette première famille rom condamnée à « rejoindre » un pays « d’origine », la Serbie, dont les enfants ne connaissent rien, ni la langue, ni les us et coutumes – pas particulièrement favorables aux membres de leur ethnie -, rappels de l’absurdité économique et politique de cette mesure… Même si pour l’instant rien n’y fait, beaucoup a été dit et tenté pour faire rendre gorge à cette mesure aussi stupide que cruelle.

Dans l’éventail déjà large des critiques adressées à celle-ci, nous parait cependant manquer l’une de celles qui s’opposent pourtant le plus frontalement à l’argument essentiel avancé par les thuriféraires de cette mesure : son pragmatisme! Le laïus est toujours le même : « Cela ne nous plait nullement d’enfermer des enfants, mais c’est la situation qui nous y contraint! Que voulez-vous que nous fassions! Si des parents s’obstinent à ne pas respecter, et ce à de multiples reprises, un ordre de quitter le territoire et à se soustraire par tout moyen à la loi, la privation de liberté temporaire est malheureusement la seule solution envisageable. Il s’agit d’une mesure douloureuse, exceptionnelle, mais dont l’exercice nous est imposé pour des raisons pratiques évidentes. » S’ensuivent alors toujours les assurances, réitérées ad nauseam, quant à l’humanité des dispositions encadrant la mesure elle-même. À ce pragmatisme ne parait jamais être opposable un quelconque argument factuel crédible. On entend, comme rappelé ci-dessus, nombre de critiques émises qui sont censées repenser, radicalement ou non, les paradigmes qui sont au fondement de cette décision (quel droit d’asile? pour qui? comment accueillir?etc.), mais aucune qui s’attache à détricoter l’essence même de la défense de cette dernière. Et cela non pas parce qu’il n’existerait pas de concepts utiles à défaire ce recours au pratique, ou de penseurs capables d’éventuellement construire  ce concept qui manquerait. Mais tout simplement parce que, effectivement, cette mesure est bien extrêmement pratique! En termes pratiques,  toute chose égale par ailleurs, il est bien raisonnable et nécessaire d’enfermer ces enfants. Et ce que cela démontre (à la fois le recours lui-même au « pragmatique » et l’absence de réaction qu’il provoque) c’est notre incapacité à désormais concevoir un monde qui ne soit pas entièrement et « utilement » régi par le « raisonnable », le « pratique », le « pragmatique », ou quel que soit le nom dont on affuble la chose.

Ces raisons pratiques deviennent alors la raison suffisante qui légitime la suspension de droits fondamentaux. Alors même que ceux-ci sont précisément censés, par leur unanime reconnaissance en tant que fondement, ne pouvoir être suspendus par rien. Ce que dénote cela – et me fout, personnellement, une trouille de tous les diables – c’est que le « pratique » est devenu à ce point hégémonique qu’il permet de justifier le pire et d’assourdir les voix de ceux qui s’y opposent**. ***

*à ne lire que cela on constate déjà ce que cette adhésion sans frein à un « raisonnable » sacro-saint entraîne ipso facto des choses qui nous paraissent fort peu « raisonnables ». À moins que tout sacrifier à la raison légitime de sacrifier la raison elle-même… Le serpent, décidément, se délecte de sa queue.

** le « point » qui clôt la formule « On n’enferme pas un enfant, point » reprise par tous les opposants à cette barbarie, nous rappelle l’évidence – ce qui est fondamental ne peut, par définition, être aménagé -, mais aussi combien celle-ci est menacée. Comme s’il était plus que jamais à craindre que ce « point » martelé soit l’occasion pour d’autres d’y opposer à leur tour un « oui, mais ce point, il est un peu court, brutal, il dénote un manque d’argument, de raison, finalement ce « point » il est intolérant, il montre combien vous refusez le débat »

*** Alors oui, on sait que ça ne fait pas nécessairement bouger les choses et que tout cela est fort décourageant, et qu’à force, on en laisserait bien tomber les bras, mais on vous convie quand même à rejoindre sur ce sujet important l’une ou l’autre des nombreuses initiatives qui se sont formées autour de cette question. En voici déjà une

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