« De l’utilité des Donuts » de Mark Alan Stamaty.

Sammy est le parfait petit cowboy (le nom, le chapeau, la paire de santiag) qui, pour achever d’incarner l’Amérique, ne songe qu’aux donuts. Pas un, ni trois, mais des centaines, des milliers ! Quittant son foyer aimant  et paisible, il enfourche son tricycle pour se rendre en ville, la GRANDE ville, afin d’y trouver en quantité ce qui le passionne tant.  Et qui y rencontre-t’il si ce n’est, he oui, un collecteur de donuts!  S’ensuivent péripéties et rencontres, où l’on apprend que l’utilité des donuts réside dans la découverte d’autre chose de bien plus important que les donuts.

Mais sous cette histoire d’apprentissage, somme toute classique, se dissimule une autre trame. Entièrement dessinée au trait, la page (qui parfois se fait double) de ce livre en noir et blanc ne laisse que bien peu de place au blanc.  Chaque espace est l’occasion d’une découverte. Dans chaque fenêtre de chaque maison du décor, sur le moindre coin de trottoir, l’oeil s’attarde sur un détail.  Quelque part en bas, parmi des oiseaux à tête de cheval dévorant un os ou s’adonnant aux joies du patin à roulettes, assis au bord de la route, un homme lit le journal dont la une annonce : « Les événements refusent de se produire » , sur une autre « Blegen annonce sa candidature, il est soutenu par sa voûte plantaire » . À la devanture des échoppes : « Légumes et chaises » ou « Ici, on vend des trucs contre de l’argent » . Un homme brandit un carton sur lequel est inscrit « Nouveau ! Poussière tout usage, couvre toutes les surfaces ».  Et il y a cette femme, en haut à droite de l’image (si, si, regardez bien!) que l’on voit par la fenêtre de l’immeuble ordonner à son mari « Cesse donc de parler au poisson ».  Tout y est profusion.

Dans cette ville, gigantesque et frénétique, dont les habitants semblent déborder d’une page qui peine à les contenir, Mark Alan Stamaty a construit un monde enchanté, tout d’humour tendre et de douce ironie.  Et s’il n’est pas conseillé de manger cinq donuts par jour, on ne saurait par contre assez conseiller parents et enfants de déambuler encore et encore dans ce futur classique.

Mark Alan Stamaty, De l’utilité des Donuts, 2010, Actes Sud.

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« Becs & ongles » de Perrine Le Querrec.

Un pamphlet est d’habitude circonscrit, enclos dans une opposition à laquelle il se contraint.  Il est identifiable et souvent réductible à cette opposition clairement nommée.  Ici, rien de cela.  On est contre, opposé, face à, et le ton du texte ne laisse aucune ambiguïté quant à son enchâssement dans une adversité.  Mais contre, opposé, face à quoi?  C’est aussi l’enjeu de « Bec & ongles ».

C’est beau une humanité qui meurt, non?

Derrière le sarcasme de la question se lit le scandale d’une humanité plongée dans la contemplation de sa propre agonie.  Et cela, en chacun de nous.  Devant nos écrans.  Amorphes jusqu’à en avoir oublié plus que vers où agir : le goût même de ce qu’est agir.

C’est comment qu’on agit?  J’appuie où, je monte où, je vais par où, je suis qui, je suis quoi, je courbe quelle échine, arrache quelle épine, entame quel chant, rampe dans quel camp, brandit quel pouvoir?

Oh certes, on s’indigne!  Mais en peignoir.  Les orteils au chaud dans les pantoufles.  Et sous nos discours convenus de l’indignation de salon résonne notre destin d’une « vie » rêvée, où rien ne nous manque, à la liberté près.

Allez, vas-y.  Vis le ton rêve.

Engoncés dans nos peurs, comme pétrifiés par elles, nous préférons continuer à coudre consciencieusement la capuche qui couvre notre visage.

Amour?  Peur.  Air?  Peur.  Nourriture?  Peur.  Plaisirs?  Peur.  L’autre?  Peur.  Sortir?  Peur.  Rester?  Peur.

A notre époque où il est devenu possible de s’indigner de tout et en toute consensualité, Perrine Le Querrec nous rappelle par la force presque perfide de ses mots que ce à quoi nous devons faire face et nous opposer est notre pesante inertie.

Déchirez les entraves, ne feignez plus, existez.

Perrine Le Querrec, Bec & ongles, 2011, Les Carnets du Dessert de Lune. On vous conseille également d’aller faire un tour ici et (he oui, Bec & ongles existe aussi au théatre).

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« Mytographes » de Hanno Millesi.

Les éditions Absalon, non contents d’avoir eu l’excellente idée de nous faire découvrir le très important Werner Kofler (disparu il ya peu), ont la bonne idée de s’entêter dans leur désir d’apporter à la connaissance d’un public français un peu plus encore de l’important vivier littéraire autrichien.

Dans « Mythographes », le narrateur, historien de profession, décide de filer son jeune collègue Allmeyer jusqu’au pied de son immeuble, guettant le moment où il pourra s’introduire chez lui et le tuer.  Tout oppose ces deux historiens qui travaillent sur la même période de l’histoire qui a vu la montée de l’austro-fascisme.  A la réussite médiatique et universitaire d’Allmeyer ne fait écho que le silence dont on entoure les travaux du narrateur.  D’un côté l’aisance et l’assurance, de l’autre l’emprunt et la « loose ».  Bien que parfaitement conscient de la vacuité des moyens sur lesquels Allmeyer consolide sa position d’ « intellectuel médiatique », il n’en jalouse pas moins ses succès.  Et c’est dans cette opposition que le narrateur va puiser toute sa haine.

Hanno Millesi nous dresse ici un portrait sans concession de cette Autriche mutique devant son passé douloureux.  Allant jusqu’à porter aux nues médiatiques celui qui, sous les apparences d’une féroce contradiction, feint de lui opposer autre chose que l’évidence d’une position partagées par tous.

n’est ce pas caractéristique d’un certain esprit que de relever justement ces aspects sur lesquels, en fait, il n’y a pas vraiment de quoi se quereller?

Une Autriche qui préfère se mirrer dans une histoire de l’anecdote.  Comme si cette manière de « faire de l’histoire », qui s’interdit d’étayer les fautes dans la rigueur, lui permettait de renvoyer ses propres responsabilités au même registre badin.  Et donc à les occulter.

Mais dans l’analyse que fait le narrateur de ce que représente le fameux « scientifique médiatique », nous lisons aussi une remarquable déconstruction de ce qu’est l’artifice en littérature.

On gagne d’abord l’attention de l’autre, puis il s’agit de légitimer cette faveur, de contrôler cette bienveillance, après quoi l’autre est prêt à se laisser entraîner.  Peu importe jusqu’où.  Jusqu’aux limites du self-contrôle ou de la compréhension, dans le cas le plus extrême.

Le scientifique est redevables à ses destinataires – son travail n’a rien d’une mise en scène divertissante.

Et tout l’art (et l’humour) d’Hanno Millesi est précisément de nous « divertir » en démontant les séductions du divertissement.

Hanno Millesi, Mytographes, 2012 (à paraître le 23/08/2012), Absalon.

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« L’effrayable » de Andréas Becker.

Y a-t-il une fonction de la vie?

Il est parfois, en littérature comme en d’autres domaines, de ces tentatives « radicales » qui émeuvent déjà de par l’ambition et le courage que l’on est forcé de supposer dans le chef de qui en est l’auteur.  Il y a une tension dans la prise de risque qui émeut, comme est ému le spectateur d’un spectacle de haute voltige.  Bien souvent cependant, en littérature du moins, le voltigeur s’écrase au sol.  Et puis, de temps en temps, c’est le prodige.

Du fond de sa chambre d’asile, le narrateur, noircissant compulsivement les pages, éructe l’histoire qui est à l’origine de son enfermement.  Dans le trouble de ses dédoublements et de son langage déformé se dessine peu à peu la suite des meurtres, des exactions, des viols dont il est l’enfant.  Et comment dire l’horreur de la plus abjecte des violences?  Comment  témoigner au plus prêt, si ce n’est dans une langue qui porte les stigmates de cette violence.

La lettrasse morte dans l’herbe, dans la poussière, amputée, poignardée, violée, l’avant-coureur de la nuit noire avait perdu son droit de prononciasser ni non de nominasser, cela de soit allait, cela d’un immanquable soi allait.

Comme le corps et l’esprit du narrateur le sont, sa langue est fracturée, violentée.

J’écrisse à l’intérieur de ce néant, à l’intérieur de ma petite mortasserie à moi.

Ces torsions dans la langue abondent en sens.  Le narrateur n’écrit pas, il écrisse.  Car pour bien rendre l’horreur de ce qui est écrit, il faut faire entendre cette plume qui crisse sur le papier, faisant pendant à cette horreur.  Le docteur est le dicteur, car il rappelle le dictateur dans l’emprise qu’il a sur le malade mais aussi celui qui dit comment dire à ce dernier.  Hitler est le grandgrand’frère car le danger du Führer est moins dans sa cruauté que dans la séduction protectrice, presque familiale, sous laquelle il la dissimule.  Les temps eux-mêmes sont réinventés.  Comme la mémoire du narrateur hoquette entre les terreurs de son imagination et celles de son réel, il faut mêler l’un à l’autre dans la grammaire même.

La forme grammaticale du conditionnel de la subjonctivité deux s’utilise pour exprimer ce qui aurait pu se passer si vous ne l’aviez pas déjà imaginé.

Moi je ne suis plus, j’ai eu-t-été.

Et puis, comment dire ce qu’on nomme « l’indicible »?  Comment dire dans la norme, ce qui s’en distancie tant?  S’en contenter, se vautrer dans l’illusion communicante, c’est se vouer à l’échec, se condamner à l’autre illusion du progrès.

Parce que si chacun ne fait qu’à sa propre tête à lui on ne se comprendra plus rien et alors on ne se pourra plus communiquer et alors il faut se soumétaster aux normes comme tout le monde et que c’est bien que tu le falasses et qu’il faut coninuetiter, et que c’est de la vraie progresserie.

Dire l’horreur avec les mots de la norme, c’est normer l’horreur.  Travestir, transgresser, déformer, donc.

Je suis violasseur de notre bébelle languière et décannasseureur de votre gracieuserie.

Andréas Becker réussit génialement le pari de nous dévoiler progressivement l’histoire bouleversante du narrateur par les effets de dédoublements de celui-ci et les déformations de sa langue.  Ceux-ci, mieux qu’y étant inscrit, y participant.  Nul artifice donc, mais la forme qui fait pleinement sens.  Avec une force inouïe, il nous rappelle, si besoin en était, qu’une part de la réalité ne peut accéder au dire que par la poésie.

J’ai fait des momots comme j’ai pu.

Andréas Becker, L’effrayable, 2012 (sortie prévue le 23/08/2012), La Différence.

On signalera également ceci qui préfigure magnifiquement l’oeuvre.

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« Tous les diamants du ciel » de Claro.

La conscience est effort, se réveiller labeur, et les modes d’évasion sont, il le sait, plus chiches que les ressources d’un prisonnier.

Un jour d’août 1951, Pont-Saint-Esprit, commune du Gard, se réveille dans le délire.  Des habitants cherchent à se défenestrer, d’autres sont pris de convulsions, de vomissements.  Environ 300 personnes sont concernées, dont sept décéderont, les autres étant affectées de troubles plus ou moins durables. Cela sans qu’aucune explication certaine n’en soit donnée.  D’abord fut évoquée une intoxication liée à l’ergot de seigle ayant servi à la fabrication du pain spiripontain.  D’où l’appelation qui fit grand bruit : l’affaire du pain maudit.  Puis ce fut au tour d’un champignon d’être incriminé.  Dernièrement, certains éléments orienteraient vers une intoxication au LSD.  Celle-ci ayant été organisée par la CIA, dans le but de tester les effets de la molécule sur une population étendue.  Moins farfelue que difficilement étayable, l’hypothèse est en tout cas à remettre dans le contexte de cette époque du péril rouge.  Où l’on n’hésite pas à tester à grande échelle sur des populations militaires ou civiles, par exemple, les effets de la radioactivité.

Oui, et le seul fait que la chose fût envisageable suffisait à la rendre réelle, quand bien même indémontrable, comme si l’acceptation du monstrueux allait de pair avec la capitulation de la conscience.

Et c’est cet espace de l’envisageable, du possible qu’investit Claro avec les personnages d’Antoine, jeune boulanger de Pont-Saint-Esprit à l’époque des faits, de Lucy, ex-junkie américaine reconvertie dans le sex-shop et l’espionnage, et de Wen Kroy, espion au service de la CIA.  Cet espace où tout n’est jamais exactement ce qu’il paraît être.  Où tout n’est jamais ce qu’il est.

Tout est toujours tout autre chose

Le sexe est ce que l’on vend sous le couvert finalement pudibond de l’amusement industriel. On en oublie que la sexualité peut aussi et surtout se révéler véritable machine poétique et subversive.  Comme sous la plume d’un Guyotat ou d’un Sade.  La drogue peut certes être destinée à contrarier le péril rouge et devenir un joyeux bonbon libertaire, une virulente friandise.  Mais elle est aussi ce fantastique ouvroir de réalité, cet outil de « connaissance par les gouffres » d’un Michaux.  Dans le jouissif jeu de dupes, de chausse-trappes, de son roman, Claro décode brillamment les « évidences » de notre temps et ce qu’être manipulé veut dire.

Antoine finit par ouvrir les yeux, las d’être à son insu et depuis si longtemps le sourd magicien de lui-même.

On ne se révèle jamais être aussi bien manipulé que par soi-même.  En bon apprenti de sa propre manipulation.  Dans « Les diamants du ciel » se découvre, tout du long, et dans la surprise finale, ce qu’être lecteur veut dire.  Que lire est moins être manipulé que se manipuler soi-même.  Qu’on est acteur aussi de ses délires.  Se découvre qu’il est dans la fonction de la littérature de troubler, désordonner, subvertir, abimer, s’abîmer.

Langage souvent dérange.

Claro, Tous les diamants du ciel, 2012 (à paraître le 23 août 2012), Actes Sud.

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« Notre-Dame-de-la-Merci » de Quentin Mouron.

Il y a d’autres livres.  Partant d’autres auteurs.  Les instants, seuls, ne se substituent pas.

Notre-Dame-de-la-Merci est un village comme un autre.  Une église, une école.  500 habitants.  Et parmi eux, Odette, la veuve qui deale sa cocaïne, Jean, le fils du vieux Pottier, qui n’est qu’intérêt, et Daniel, le crétin. Tous les trois ressentent cette douleur d’être, propre à qui n’est pas ce qu’il veut être.  Odette veut être cette femme que l’on respecte, voire qu’on craint.  Daniel veut, non pas être adoré d’Odette, mais être CELUI QUI est adoré par Odette.

Odette et Daniel glissent vers le gouffre qui s’est ouvert entre ce qu’ils sont et ce qu’ils aimeraient être.

Et ce gouffre est un creuset de violence.

L’écriture de Quentin Mouron est de celles qui permettent de plonger dans le sordide d’une vie pour y déceler le beau et le tragique.  C’est une écriture « ouvroir », qui n’hésite pas à se rappeler écriture au lecteur.  A se mettre en jeu elle-même.

Je vous invite à ouvrir vos volets, à regarder si en face, par hasard, il se passe la même chose. Si mon livre est un commentaire, si mon livre n’est pas ce que vous voyez chez la voisine qui pleure, chez le voisin qui boit, avec en plus les ruses et les lauriers de l’art. Les villes sont pavées de faits divers. Et les pavés sont anonymes et se ressemblent. On leur marche dessus sans plus s’en rendre compte.[…]Les pavés des villes crient. L’évidence qu’on évite. Et on achète des romans où tout est mieux écrit, où tout sent moins mauvais. Mais il y a beaucoup plus d’histoires qu’il n’y a de lecteurs.

On y sent une fureur aussi.  Mais contenue.  Presque tendre.

Le cri qu’on étouffe n’est qu’un silence de plus.  Il y a plein les rues, les métros, les usines, de ces êtres sans épaisseur qui frôlent les murs et le sol et les gens.  Qui ne disent rien.  Qui n’osent bruire.  Qui se ravalent sans cesse.  Certains sont cintrés dans un costume, d’autres en bleu de travail, d’autres encore se sont tus toute leur vie et chaussent leurs pantoufles pour étouffer leur pas.  Ils ont les cheveux blancs.  Le corps sec.  L’oeil brumeux.  Et la corde autour du cou, lâche, comme la cravate qu’on dénoue en rentrant du travail.

Nos vies sont tissées de ces cris étouffés.  Et l’écriture de Quentin Mouron est de celle qui attente magnifiquement au silence.

Quentin Mouron, Notre-Dame-de-la-Merci, 2012 (à paraître le 16/08/2012), Olivier Morattel Editeur.

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« Introduction à la métaphysique » de Henri Bergson.

On a récemment entendu quelques conneries radiophoniques sur Henri Bergson (on dira pas qui, on va pas faire de la pub non plus).  Du genre, Bergson, fallait « un peu le remettre à sa place », « dans son contexte », qu' »à force d’oublier Kant, on en arrivait à un relativisme ambiant », que « l’intuition, c’est bien beau, mais un peu court, un peu fumeux ».  Et gnangnangnan et gnangnangnan… Alors, plutôt que de verser dans le commentaire du commentaire, on a ouvert L’introduction à la métaphysique et on l’a lu.  Et on y a lu exactement l’inverse de ce que ce médiatique commentateur y aurait décelé.  Comme quoi, un livre (oui, même un livre de philo), ça sert plus à être lu qu’à être commenté.  On se contente de citer, donc :

[La métaphysique] n’est proprement elle-même que lorsqu’elle dépasse le concept, ou du moins lorsqu’elle s’affranchit des concepts raides et tout faits pour créer des concepts bien différents de ceux que nous manions d’habitude, je veux dire des représentations souples, mobiles, presque fluides, toujours prêtes à se mouler sur les formes fuyantes de l’intuition.

La grande erreur est de croire qu’on pourrait , en restant sur le même terrain, trouver derrière le mot une chose.

Ou il n’y a pas de philosophie possible et toute connaissance des choses est une connaissance pratique orientée vers le profit à tirer d’elles, ou philosopher consiste à se placer dans l’objet même par un effort d’intuition.

[Notre esprit] peut s’installer dans la réalité mobile, en accepter la direction sans cesse changeante.

Philosopher consiste à invertir la direction habituelle du travail de la pensée.

Voilà.

Henri Bergson, Introduction à la métaphysique, 2011, PUF.

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« Acharnement » de Mathieu Larnaudie.

Müller, rédacteur des discours politiques d’un ministre défait, s’est retiré dans sa demeure champêtre.  Là, à l’écart de tout et de tous, hormis Marceau, son jardinier, rythmant ses journées et ses nuits de ses addictions pour la Chartreuse et les séries policières, il cherche à élaborer le discours politique idéal.  De ses souvenirs acerbes et de la vision désabusée de l’actualité politique qui voit se succéder sur la scène les ambitieux qu’il a jadis côtoyés, se dégage une idée de la parole politique qui n’est qu’assemblage collégial, dont le seul objet est de donner à entendre ce qu’un plus grand nombre s’attend à entendre.

Servir au peuple une bouillie dans laquelle chacun était supposé entendre ce qu’il voulait entendre

Et tout le langage politique se trouve ici disséqué, où les métaphores (désamorcées à force d’avoir été rabattues) ne sont jamais tout à fait hasard.  Où la bourgade de province dont le ministre est l’élu est un « fief ».  Où on n’inspecte pas les équipes mais « galvanise les troupes ».  Où un bureau est un « QG ».  Et de tout cela, le plume est complice.  Dans l’excitation que lui fait ressentir l’illusion de composer une rhétorique performative.

Mais la quiétude de l’ancien « plume » est bientôt troublée par des corps qui tombent du viaduc qui surplombe sa propriété.  D’abord ceux, criant, cherchant un plaisir fugace dans l’émoi d’une chute suspendu à un élastique.  Puis d’autres, silencieux, ne cherchant que la mort.

Mes morts sont sans paroles.

Et c’est dans cette incapacité à dire le désarroi du désespoir, dans ce silence, que s’entend le plus atrocement le vide qui constitue la parole politique.

Elle ne vaut qu’à être ce fil tendu entre un homme et son auditoire, elle ne vaut qu’à être dite et entendue.

Mathieu Larnaudie, Acharnement, 2012 (à paraître le 23 août 2012), Actes Sud.

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« Peste & Choléra » de Patrick Deville.

Alexandre Yersin naît en 1863 en Suisse, dans le canton de Vaud.  En 1887, il fait partie de la première équipe des jeunes chercheurs de l’Institut Pasteur.  En 1894, il découvre le bacille de la peste à Honk-Kong où elle fait rage.  Puis il s’installe à Nha Trang, en indochine, où il organise des explorations et découvre le plateau sur lequel s’installera la célèbre ville de Dalat.  Il se fait topographe.  Puis anthropologue.  Il développe la culture de l’hévéa et de l’arbre à quinquina.  Il vend du caoutchouc à Michelin.  Il invente une boisson revigorante qu’il nomme le Kola-Canelle.  Cherche à acclimater le pécher, l’abricottier, le fraisier.  Voyage beaucoup entre Paris et le Vietnam, où toujours il revient.  Pour, dieu vivant, loin des folies du temps, s’y éteindre, en 1943.

Ce n’est pas une vie que de ne pas bouger.

Et de ce principe qui est aussi un alexandrin, Yersin a fait une manière de vivre.  Une idée, chez lui, est faite pour naître.  Une fois née, place est ainsi faite pour que naisse la suivante.  Et de sa vie, toute tissée de débuts, ressort l’impression d’une liberté opiniâtre.  Et solitaire, loin de tout ce qui pourrait l’en distraire, donc l’attacher ;  l’amour, la politique, le contrat.

Ca ressemble enfin à la vraie vie libre et gratuite. Ouvrir des routes, creuser des chemins dans l’inconnu. Sinon vers Dieu ou vers soi-même. La risible petite énigme de soi.

De cette liberté, en la contant, Patrick Deville fait le marqueur d’un presque siècle.  1863-1943, c’est l’aventure de la découverte scientifique.  Le début de l’automobile.  L’explosion de l’alexandrin.  C’est Proust qui dédie la Recherche à Gaston Calmette, dont le frère, chercheur chez Pasteur, est l’ami de Yersin.  C’est Joseph Meister, le premier sauvé de la rage, qui met un terme à sa vie de cobaye après avoir refusé à Hitler l’accès de la crypte où repose Pasteur.  C’est un parpaillot suisse [qui] ressucite un calotin chinois.  Le Yersin de Deville n’est plus seul.  Il est un monde.  Ce sont Rimbaud, Saint-Exupéry, Conrad, Stanley…  1863-1943, ce sont aussi trois guerres entre deux nations, leurs chercheurs, leurs soldats.  Entre peste et choléra.  1863-1943, c’est l’ironie du siècle de la découverte du vaccin à celui du meurtre en masse.  1863-1943, c’est une vie d’homme.

Une vie d’homme est l’unité de mesure de l’Histoire.

Patrick Deville, Peste & Choléra, 2012 (à paraître le 23/08/2012), Le Seuil (coll. Fiction & Cie)

 

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« Les enfants disparaissent » de Gabriel Banez.

Macias Möll, vieil horloger paralytique, partage son « temps » entre la réparation des montres et la préparation de sa chaise roulante en vue d’améliorer ses « temps » dans la descente de la petite place .

Sa passion, il la vouait aux assemblages mécaniques, à cette ingénierie d’infimes calculs logée au coeur des montres, ainsi qu’au ciment lissé qui couvrait la pente de la petite place et lui permettait de la descendre avec précision.  Les pentes étaient semblables aux heures.  Temps et mouvement, deux paramètres immuables qu’il avait appris à maîtriser.

D’un côté, chercher à maîtriser les rouages qui rendent compte du temps.  De l’autre affiner ceux qui permettront de l’amputer de quelques centièmes.  Le temps, seul paradigme au creux duquel tout se joue.

Pour lui, l’unique dieu véritable était le temps.

Mais, voilà.  A chaque nouveaux records, des parents signalent la disparition d’enfants.  Et le vieil horloger de se voir alors projeté sur le devant de la scène, entre les espoirs que les parents fondent en lui et les suspicions mâtinées de séductions que le pouvoir (politique et policier) entretient tels de vieux réflexes.

Tour à tour roman de formation (d’un vieillard), énigme policière, fable politique, satyre positiviste, Les enfants disparaissent interroge d’abord notre rapport à l’enfance.  Et qu’est ce que l’enfance, si ce n’est une interrogation sur le réel?  Réel d’où, si les enfants disparaissent, c’est peut-être moins la conséquence d’un acte criminel que celle d’un acte porté sur le réel même.  Où les adultes tombent dans le piège des mots qu’on assemble pour comprendre des choses, et dans celui du temps dont ils oublient qu’en son sein  « tout est toujours pour toujours ».  Un réel unique, figé, piège dans lequel seuls les enfants ne versent jamais.

Une table est une table, jusqu’à ce qu’un enfant s’asseye dessus : c’est alors une chaise…

Gabriel Banez, Les enfants disparaissent, 2010, La dernière goutte.

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