« Isabelle, à m’en dis-lo-quer » de Christophe Esnault

Dès le début, cet aveu : Isabelle, à m’en dis-lo-quer est une performance poétique réalisée du 2 au 4 novembre 2008 (après deux jours et trois nuits passés dans les bras d’Isabelle).  Elle (la performance) s’inscrit dans un cadre référentiel structuré par 4.48 Psychose de Sarah Kane.

Coupez-moi la langue  arrachez-moi les cheveux  extirpez-moi les reins  mais laissez moi mon amour (4.48 Psychose de Sarah Kane)

L’aveu et cette phrase mise en exergue vous posent la chose.  Le texte sera référent.  Structuré.  Mais jamais révérent.  Ni patronné.  Le texte de Sarah Kane et celui de Christophe Esnault se répondent.  Mais nulle tutelle entre les deux.  Tout au plus une exégèse de l’un facilitée par la lecture de l’autre (l’un et l’autre indifférenciés d’ailleurs).

Ce dont Christophe Esnault (qui s’est également rendu coupable de ça) rend compte ici, c’est du corps à corps amoureux.  Et dans ce corps à corps, il y va d’un changement de lieu.  Un corps, épris de sa découverte sensuelle, se déplace en l’autre.  Il dis-loque et se dis-loque.  La poésie (comme la page qui, mieux que l’acceuillir, l’accompagne) doit alors se faire fragment pour dire « l’union » des corps et l’éclatement de la conscience qui s’y essaie.  Et c’est dans ces bris de langue que naissent la tendresse, la sensualité, l’humour, l’émotion.

contourner la norme la piétiner d’un éclat de rire ; seule volonté être unissoudésvissésrivés ; à l’Autre investi ; dans ses bras sortie du labyrinthe ; hydrométéores versicolores ; se dissoudre dans le roulis des caresses ; dès le premier baiser

je me pose sur ton épaule ; picore les baisers de tes lèvres affamées ; souffle renaissant sur peau attendrie ; tes doigts sur mon visage dans mes cheveux ; tracent sans relâche un rébus amoureux ; silence de l’instant où ; regards tendus vers le clocher ; nous devenons démiurges de l’éphémère

Je t’aime zizi tout dur

Une vraie leçon du comment dire quoi à notre époque du « être entendu mais de qui en balbutiant quoi »…  C’est tout simplement beau!

Christophe Esnault, Isabelle, à m’en dis-lo-quer, 2011, Les doigts dans la prose.

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« Danse avec Nathan Golshem » de Lutz Bassmann

Comme d’habitude chez Antoine Volodine (Lutz Bassmann est un de ses hétéronymes), on est dans un monde de l’après.  Après dont on ne sait rien de l’élément originel (y en a t’il un seulement?) mais qui est toujours fait de faim, de combats, de terreur, d’errance, d’opposition irréductible entre deux camps et d’une violence sans nom.

Nathan Golshem, qui survivait dans ce dédale d’horreurs en contant ses rêves, est mort.  Sa sépulture se situe sur un tas d’immondices.  Le corps introuvable a été remplacé par ce dont on diposait ; un crâne de chèvre, trois boîtes de conserves… Dans cet univers de mort, malgré un voyage lent et dangereux de plusieurs semaines, Djennifer Goranitzé se rend chaque année sur la tombe de son mari pour y danser.  Et sa danse le ramène à elle.

Dans l’étrange communication, faites de mots et de gestes, qui s’établit alors entre eux affleurent les souvenirs de l’horreur mais aussi des rites qui permettent d’y échapper : le respect de la dépouille et des corps, les mots, la danse et l’amour.  Mais aussi l’humour, la dérision, qui, comme le reste, prend l’allure de l’incantation.  En témoigne les deux longues listes du livre : celle des maladies à éviter (comme « la lanugalgie » ou « la coagulose des siphons ») ou celle des chefs d’inculpation possibles (comme « la tentative d’imitation de violonistes », « le vol plané en réunion » ou « la danse inopinée à quatre pattes devant militaires en activité »).

Dans ce monde post-exotique, du chaos, qui fait tellement écho avec le notre,

« Seule persiste la danse des corps, des paroles et des morts en face de la nuit.  Seule cette obstination de l’amour : la danse de l’éternel retour. »

Seul Volodine peut atteindre à cette dimension d’une poésie incantatoire.  Volodine est un barde, un chamane dont un des plus beaux chant est sans conteste ce sublime « Danse avec Nathan Golshem ». 

Lutz Bassmann, Danse avec Nathan Golshem, 2012, Verdier.

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« La traversée de la France à la nage » de Pierre Patrolin

La traversée de la France à la nage est un titre-programme.  Tout du roman est contenu dans son titre.  Il s’agit en effet d’une traversée de la France à la nage.  Par les fleuves et les rivières.  De l’Espagne à la Belgique.  Et il ne s’agit, dans le roman, que de conter cette expérience.  Par le menu.  Comme un compte-rendu, fidèle et que rien ne vient déborder.

Ainsi, nous ne saurons rien du narrateur hors de ce qu’il nous relate de son expérience.  Ce je n’a ni nom, ni âge.  Rien n’est dit de son passé, d’un entourage.  Pas plus, nous ne sommes conviés au chevet des raisons (mais y en a t’il seulement) du voyage.  Seul compte celui-ci et d’en rendre compte. 

La Loire (…) m’enferme avec elle dans un couloir large, continu, aux limites indécises à travers une plaine inaccessible.  Une plaine qu’elle ignore.

Comme l’eau du fleuve s’écoulant n’accède pas à la plaine, la parole du roman nous enferme dans son flot, que le titre avance sans embage.

La traversée de la France à la nage est un roman d’aventure.  Il y a les crues.  Les barrages, les centrales électriques, les centrales nucléaires.  Il y a les rapides, l’ennui des canaux ou l’éreintement des courants contraires.  Il faut trouver un gîte, et le couvert.  Il y a les rencontres, avec des êtres humains, avec des animaux, avec un bidon voguant au fil de l’eau.  Et comme dans toute aventure digne de ce nom, il y a le comparse, un baluchon, à la fois protégé et protecteur. 

Aussi, on découvre une France non pas autrement mais plus encore autre.  Au fil de l’eau, couché, le regard est borné.  Le paysage n’y est jamais point de vue.  L’horizon, c’est la rive.  Le regard s’empreint alors d’humilité, de discrétion.  Il n’embrasse plus.  Il détaille, sans hauteur, sans juger.  Et ce qui se révèle de cette France étrécie, du plus bas car au ras de l’eau, de ses paysages, de sa gastronomie, de sa faune, de sa flore, de ses habitants surtout, surprend, et charme infiniment. 

Mais traverser la France à la nage est impossible.  Et la magie du roman est précisément là.  Dans la construction d’une langue à même de dire cet impossible.  L’aventure inscrite dans le roman, son fil, sa trame fictionnelle se redouble de l’aventure d’en rendre compte.  Ainsi, on rentre dans le récit par les temps du futur avant de glisser vers le présent et de le clore sur une phrase au passé.  Comment mieux rendre compte de l’impossible que dans le mouvement propitiatoire du futur et celui fantasmé du présent. 

Aucun affluent, aucune dérivation ne s’offrent à moi.  Je dois seulement continuer.  Me contenter de nager sans rien décider, conformément à mon projet.  Nager vers le nord, obstinément.  Nager chaque jour, sous la pluie ou le soleil.  Pousser mon baluchon.  Et franchir des écluses silencieuses, faute de barrage ou de déversoir, en poussant sur les jambes pour me hisser sur le vantail de bois, les mains tendues au gond qui ferme le sas de l’écluse : mes pieds viennent toucher le sol au creux du canal.  Je touche le fond.  Je me laisse enfoncer.  J’ai pied, ou presque.  La tête sous l’eau épaisse qui mouille mes cheveux, je me tiens debout dans un liquide vert, et trouble.  En équilibre sous la surface de l’eau : je pourrais marcher, sans respirer, au fond du canal, marcher sous l’eau, le sac sur l’épaule.  En brassant l’eau autour de mes hanches pour pouvoir lancer les jambes devant moi.  Dans un mouvement lent, retenu, pénible.  Parmi les poissons étonnés.  Sans avancer dans une eau grise, opaque.  Les pieds dans la vase, les yeux ouverts dans une lueur glauque, jaune, sans expirer.  Je pourrais marcher dans l’eau, au creux d’un chemin rectiligne, en ignorant le paysage, sous les berges et les racines.  Sans voir, sans entendre, sans le besoin de respirer.

La littérature dit l’impossible.  Elle en rend compte.  Mieux même, il est de sa fonction de le faire advenir.  Comme Proust  (« J’ai « fabriqué » Albertine à partir d’un nom« ), mais par d’autre méandres, Pierre Patrolin se révêle génial fabricant d’un « réel » impossible.

Pierre Patrolin, La traversée de la France à la nage, 2012, P.O.L.

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« Ascension » de Ludwig Hohl

Deux hommes partent à l’assaut d’un glacier.  Johann est grand, badin, lent, novice en alpinisme.  Ull est montagnard chevronné, petit, opiniâtre, consciencieux.  A mi-chemin, devant les conditions climatiques difficiles, Johann abandonne, Ull décide de poursuivre.  On suit alors l’ascension de l’un puis la descente de l’autre.

Ludwig Hohl à réécrit six fois ce très court texte en 60 ans.  Et la langue à laquelle il parvient, concise, économe, semble tendre vers un point.  Le point d’équilibre.  Ce point que ne peut perdre le montagnard sous peine d’y perdre la vie.  Ce même point que chacun d’entre nous doit trouver sous peine de ne pas vivre.

Dans cette langue comme tendue entre deux vides, Ludwig Hohl à réussit un récit haletant et proprement vertigineux, une parabole doublée d’une leçon de littérature.

Ludwig Hohl, Ascension, 2007, Attila.

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« Mes philosophes » de Edgar Morin

Avec émotion, l’auteur de La méthode évoque les philosophes qui ont éclairé et nourrit sa vie et sa pensée : Héraclite, Montaigne, Pascal, Spinoza, Rousseau, Hegel, Marx, Heidegger…  Mais aussi Freud, Jésus, le Bouddha, Dostoïevski, Proust, Beethoven…

Bien loin du catalogue ennuyeux répertoriant les raisons historiquement établies pour lesquelles il « faut » lire tel ou tel, Edgar Morin revendique ici la subjectivité.  Il s’agit moins de Kant ou de Spinoza que du Kant ou du Spinoza de Edgar Morin.  Même si chaque séquence du livre peut être lue comme point d’entrée vers la pensée de chacun des « philosophes », le but est en effet bien autre.  C’est à une pensée en formation qu’on s’intéresse ici.  Une pensée curieuse, avide, mais active aussi, qui trie, soustrait, opère des choix, crée des liens.

Edgar Morin nous rappele, par son exemple, que la philosophie est forcément dynamique.  Loin du dogmatisme scolaire qui pose le philosophe sur son socle et l’affuble d’une exégèse synthétique et normée, il nous ramène aux textes, c’est à dire au rôle du lecteur qui est d’appropriation.

Et, en toute simplicité, il se montre encore un remarquable pédagogue de la complexité.

Edgar Morin, Mes philosophes, 2011, Germina.

 

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« L’inquiétude d’être au monde » de Camille de Toledo

Ce court texte fut d’abord dit publiquement à Lagrasse en 2011 (de là sans doute cette impression d’oralité latente, comme un chant suspendu).  Dès son entame, il prévient quant à son objectif, « son espoir de voir les mots agir sur et dévier l’esprit contemporain de l’Europe. »  C’est peu dire qu’il y parvient.

Le point de départ est bien cette inquiétude d’être au monde qui, qu’on la dissimule ou non, nous fonde tous, qui que nous soyons.  Inquiétude que rien, pour Camille de Toledo, ne peut mieux représenter que le visage d’Anna Magnani dans ce film de Pasolini (ici entre 8.33 et 9.25) :

La mère observe son garçon assis sur un manège.  Pendant les quelques secondes où elle ne le voit pas, Ettore se lève.  Il descend du manège en marche.  Puis…  le manège tourne encore.  Là où il était assis, il ne reste que l’effroyable vide de l’enfant disparu. 

Le manège tournait.  Mais l’enfant était assis, immobile, stable.  Puis il échappe au regard et c’est cette immobilité, cette permanence, qui sont attaquées dans leurs fondements mêmes.  L’inquiétude, et les peurs qu’elle lève, est là, dans cet interstice de l’impermanence, dans « le vacillement général des choses », dans lequel, « tremblants et tremblés », nous sommes tous enserrés.  La question essentielle devient alors : ces peurs, qu’en faire?

On peut s’en consoler dans l’entretien de l’espoir illusoire d’un retour au permanent, à l’origine.  La consolation, cette « grande tentation du siècle débutant », c’est la voie du pays, de la racine, de la clôture.  Sous ses gravats, on enterre ses peurs si bien qu’on en oublie l’inquiétude qui les sous-tend.  Et les peurs, débridées de leur cause, de s’alimenter d’elles-mêmes.  Ses mots mêmes sont des mots clôture : nations, identités, médicaments…  Jusqu’aux centaines de pages de Utoya, 2083, le long vomissement de Anders Behring Breivik, l’assassin norvégien.

A cette voie, cette impasse plutôt, Camille de Toledo oppose l’acceptation de cette inquiétude.  L’inquiétude d’être au monde est ce lieu où nous devons apprendre à vivre vraiment.  Les mots pour le dire ne sont plus digues, ni barricades.  Ils sont ici des mots liens, tels ceux de Césaire :

Homme-panthère, homme-hyène, Homme-hindou-de-Calcutta, homme-cafre, homme-terre, hombre, hambre, homme-faim.  Comme dans le « Cahier » de Césaire, par le trait d’union.  Dans l’antre des langues qui porte la mémoire de notre immersion.  Souvenir d’un en-deçà des mots, où nous sommes reliés.  Souvenir enfantin d’un âge d’avant la langue, dans l’entre, où nous sommes reliés.

C’est dans cet entre, dans le trait d’union, que l’artiste, le poète, doit puiser ses ressources dans son combat contre les promettants, figures tutélaires de la peur qu’ils ne servent jamais aussi bien qu’en n’ayant de cesse d’en attiser les braises.  Le corps est politique, écrivait Nietzsche.  Celui de la langue de Camille de Toledo l’est assurément.

Ce que dit superbement « L’inquiétude d’être au monde », entre prose et vers, c’est effectivement cette urgence d’agir sur l’esprit contemporain de l’Europe.  La nécessité d’en dévier, d’en saisir l’exact contrepoint.  Il n’y a pas de racine.  Il n’y pas d’origine.  Tout est bâtard.  Tout est rhizome.

Camille de Toledo, L’inquiétude d’être au monde, 2012, Verdier, 6,30 €.

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« Chalut » de Bryan Stanley Johnson

Chalut est le troisième roman de B.S. Johnson.  Publié en 1966, il réalise pour la première fois, et radicalement, l’un des grands projets de l’auteur : écrire un roman dont serait expurgé tout élément de fiction.

Un homme, le narrateur, dont on comprend immédiatement qu’il s’agit aussi de l’auteur, s’engage comme « plaisancier » à bord d’un chalutier pour trois semaines de pêche hautière.  Nous sont alors contés la vie à bord du bateau, des souvenirs d’enfance et d’amour de l’auteur, les souffrances liées à son mal de mer…

On est cependant loin de l’autobiographie.  A son opposé même.  Car le biographe est celui qui revient par son discours sur une expérience passée, sans que rien de nécessairement volontaire ne viennent lier l’expérience vécue à l’écriture de celle-ci.  La volonté d’écriture suit la vérité de la chose vécue.  Ici, B.S. Johnson renverse le paradigme.  C’est le projet d’écriture qui précède l’expérience.  L’auteur s’engage sur le chalutier dans le but avoué d’en conter l’expérience.  

Mais cette expérience n’est bien sûr pas choisie au hasard.  Si son objectif est d’être relatée, elle ne le mérite que par ce qu’elle révèle.

Je veux donner une forme substantielle bien que symbolique à un sentiment de solitude que j’ai ressenti toute ma vie en choisissant de m’isoler complètement, en pratiquant une solitude radicale, en me coupant le plus possible de tout ce que j’ai connu auparavant.

On pourrait traduire par : je veux écrire un roman du ressenti de ma solitude en expérimentant cette solitude jusqu’à son terme radical.  Et pour ce faire, sa prose se fait lyrique.  La forme se fait monolithes entrecoupés de brèves séquences saccadées, seule à même de rendre les rythmes qu’imposent à l’acte de se souvenir le mal de mer et la fatigue.  Mais surtout, comme toujours chez B.S. Johnson, l’artifice s’efface derrière la vérité qu’elle sert.  Et ici, cette vérité est celle de l’isolement essentiel de chacun, celle de « l’homme (…) monade sans fenêtre » (H.Leibniz).

B.S. Johnson, Chalut, 2007, Quidamn.

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« L’excursion » de Curzio Malaparte

Les éditions Nous* ont l’excellente idée de nous donner à lire un inédit de l’auteur de Kaputt et de La peau.   

Ce très court récit, retrace le voyage d’exil de l’auteur, décidé par Mussolini, de la prison de Rome vers l’île de Lipari.  Tout cela sous le tamis d’une fiction minimale.  Ainsi, Boz, détenu depuis deux mois dans des conditions qu’on devine vite peu envieuses, est transféré en train, puis en bateau, jusqu’au îles éoliennes.  Encore fièvreux, il est encadré par 3 gardes et un médecin.  Sa mère est autorisée à l’accompagner jusqu’aux rivages de Lipari.   

Ce qui captive ici, c’est la faculté qu’a la langue de Malaparte à dire les sensations d’un être plongé dans l’entre deux.  Entre la captivité et la captivité.  Le voyage est une trêve, une ironique excursion.  Et Boz, entre difficulté de goûter pleinement à une liberté après en avoir été privé, et désir de l’apprécier à plein corps car il la sait fugace, Boz donc, se fait réceptacle avide.  Tout l’imprègne, de la prévenance de ses gardes jusqu’aux infimes détails des paysages traversés.  Et quand le payage s’efface dans la tourmente ou la nuit, la fièvre et les souvenirs affleurant prennent le relais pour apaiser cette soif de percevoir.

On est très loin ici de l’inédit très souvent fond de tiroir, indigne erstatz de l’Oeuvre.  L’excursion est un récit qui vaut pour et par lui-même. 

Curzio Malaparte, L’excursion, 2012, Nous.

* Le matricule des anges, dans son numéro 130 de février 2012, donne la parole à cet éditeur aux choix et catalogue revigorants.

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« Nuit » de Edgar Hilsenrath

1941, dans le ghetto de Prokov, le long des rives du Dniestr, Ranek, comme tous ceux qui l’entourent, tente de survivre aux rafles, au typhus et à la faim.

Rien qu’à lire ce qui précède, les poncifs font déjà surface : récit classique du courage juif face à la barbarie nazie, ode à l’acte résistant, sanctification éthérée de l’humain que cherche à anéantir le pouvoir oppresseur… Et les images inévitables que ces poncifs véhiculent…  Rien de tout cela chez Edgar Hilsenrath.  Tout au contraire même.  La judéité du ghetto est à peine brossée, encore moins revendiquée.  Les tortionnaires roumains sont évoqués à gros traits, plus éventualité menaçante à éviter qu’emprise sanguinaire.  La guerre est un écho vague, en dehors, de l’ordre du possible.  Seul subsiste le microcosme du ghetto.

Et c’est cela qui, sans doute, peut choquer le lecteur en quête de texte rédempteur ou accusateur.  L’ennemi n’a plus le visage rassurant (car circonscris à cela même) du monstre brun.  Pour l’être du ghetto, l’ennemi, c’est le froid, la faim, la maladie.  C’est son corps en voie d’épuisement.  C’est l’autre n’agonisant pas assez vite pour lui laisser sa place au chaud.  La survie ne s’occupe pas de point de vue, elle est par delà sa cause essentielle.  Et dans sa seule activité (hormis l’acte sexuel fugace, haché) qui est d’échapper à la mort, l’être en survie dépouille l’agonisant de ses chaussures, défigure le frère mort pour lui arracher sa dent d’or.  Il vole, ment, frappe, dans une économie du dénuement où le corps vivant ou mort (et la place qu’il occupe) est ramené à sa seule fonction de valeur d’usage ou d’échange.  Le ghetto n’est pas plongé dans la nuit.  Il est la nuit même.

Mais, curieusement, « Nuit » n’est pas le roman du désespoir.  Tout d’abord grâce à l’exercice d’une langue en bribes qui incise le réel pour le transformer.  A force d’horreur, le récit tourne au grotesque.  Et finalement le lecteur est protégé du désespoir qui menace par la distance et la force du conte.  Conte cruel, certes, mais conte quand même.  Ensuite, dans ce monde clos où tout acte ne visant pas la seule survie condamne celui qui le pose, affleurent çà et là des parcelles d’humanité.  Dans un monde où la raison impose de ne se préoccuper que de soi, et le légitime même, le geste désintéressé envers l’autre (geste devenu folie) est encore possible.  Un frère protège l’innocence de sa soeur, une femme adopte un enfant qui n’est pas le sien.  Et tous d’espérer voir dans le comportement d’autrui autre chose qu’une marque de simple calcul.  Allant parfois jusqu’à s’en convaincre envers et contre toutes les apparences.  C’est peut-être en cela que réside la grande beauté de ce livre.  L’humanité, qui du bord a irrémédiablement versé dans le gouffre le plus sombre, est encore capable d’amitié, d’amour et de bonheur, et surtout, d’en croire l’autre capable.

Edgar Hilsenrath, Nuit, 2012, Attila

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« La connaissance de la douleur » de Carlo Emilio Gadda

Carlo Emilio Gadda (1893-1973) écrivit La connaissance de la douleur entre 1938 et 1941 et le fit paraître d’abord en revue.  Une nouvelle publication, retravaillée, en volume, parut en 1963.  En 1970, une nouvelle version voit le jour, augmentée et définitive.  Définitive mais inachevée.  Inachevée car ce texte, un des chef d’oeuvre du XX ème siècle, qui hantera son auteur pendant 25 ans, ne peut se conclure que dans l’imagination libre des fins possibles.

Dans une contrée fantasmée d’Amérique du sud, Gonzalo Pirobutirro d’Eltino, ingénieur-hidalgo entre deux âges, vilipende la crasse et la bêtise des péons ainsi que le crétinisme des enfants, vomit les lois du pays, laisse libre court à son avarice, à sa voracité et terrorise sa mère.  Mais surtout, il souffre.  Il souffre, terrible cercle vicieux, de la connaissance que cette douleur est immanente à sa condition.  Là où beaucoup restent sourds à ce qui les entourent (un conflit viens de se terminer et la surdité est un des maux de la guerre), lui ne connaît aucun silence.  Il n’est que perception.  Il entend jusqu’aux vers qui travaillent le bois.

« …, deux notes montaient d’un fond de silences, comme du fond d’un espace et d’un temps abstraits, profondes, retenues : telle la connaissance de la douleur : immanentes à la terre, dans le temps que ombres et lumières y défilaient.  Etouffé, venu jusqu’à lui d’une résurgence perdue dans la campagne, un sanglot désolé s’étouffait. »

Et il souffre de cette immanence même, de ne pouvoir extirper de cette laideur qui, plus encore que l’environner, l’enserre en son sein, la possibilité d’exercer un je.

« Le monde des idées : joli monde !  Eh : le moi, je : au milieu des amandiers en fleurs, au milieu des poires, des Battistina, des José : le moi, je…  Entre tous les pronoms, le plus abject. »

Cette douleur devant le je impossible (le je politique aussi ; chaque parcelle du territoire se trouve, de fait, surveillée par des « sociétés de vigilance », allégorie de l’Italie fasciste de 1938), seule une langue baroque peut la dire.  Ou plutôt une langue de la naissance du baroque, période historique du recentrage des consciences sur l’individu.  Et Gadda de jouer de tous les artifices : jeu de focales (alternance entre visions de paysages et perceptions intimistes), latinismes, néologismes, paroles dialectales, onomatopées…  La langue doit se faire excès pour dire l’excès de souffrance.

Mais ce roman n’est pas cependant celui du dolorisme béat, tourné vers soi-même.  Car la pire douleur est celle que l’on retire de la souffrance infligée à l’autre aimé.  Gonzalo aime sa mère et sa plus grande douleur est de savoir être la cause de sa souffrance.  Comme la plus grande douleur de la mère est d’être cause de celle de son fils.  Le fils y réagit pas la fureur, la mère par la terreur.  Et c’est dans cette terrible connaissance, cette culpabilité impossible à expier, que le véritable mais sublime tragique se fait jour.  Jusqu’au scandale d’une des fins possibles.

Carlo Emilio Gadda, La connaissance de la douleur, 1974, Le Seuil

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