« Fantôme » de Sigismund Krzyzanowski.

Le chaos ne peut pas se loger dans la fente étroite de ma plume.  Or le chaos entra.

Un pianiste virtuose que quittent les délicats doigts de sa main droite.  Un graphologue qui conclut un pacte avec le roi des Moins-que-riens.  Une pensée, détachée de son monde des Idées pour être couchée sur le papier par un philosophe, puis répandue et donc déformée.  Un homme qui façonne et vend des points d’interrogations.  Chaque histoire qui compose ce recueil est l’occasion d’un glissement vers l’étrange.  Un étrange obtenu par le basculement du point de vue.  C’est le rêve qui parle, ou la pensée.  C’est l’histoire des doigts échappés que Krzyzanowski conte, non celle du pianiste qui les a perdu.

Une multimultitude de choses inutiles et hétéroclites, pierres-clous-cercueils-âmes-pensées-tables-livres sont entassées, allez savoir pourquoi, en un seul lieu : le monde.

Dans cet entrelacs de choses, l’auteur, qui ne sera quasi pas édité de son vivant, creuse (tel Borges ou Kafka qu’il devance!) pour en extirper des liens qui bouleverse notre perception.  Son écriture, puisant aux sources d’une érudition sans pareille, ouvre chez le lecteur un champ des possibles qui le révèle Maître es vertiges.

si le rêveur peut douter de la matérialité de ce qu’il voit, le rêve, à son tour, peut remettre en question l’existence du rêveur.

Laissez entrer le chaos!

Sigismund Krzyzanowski, Fantôme, 2012, Verdier.

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« Agonie d’agapé » de William Gaddis.

l’esprit dans lequel l’oeuvre est accomplie est la seule réalité

Un homme affaibli par une grave maladie, agonisant, obsédé par l’idée de perdre le fil de ses pensées et que taraude la crainte de se les voir voler, tente de donner forme à l’essai qui l’occupe depuis des années.  Par le biais d’une histoire du piano mécanique, sa thèse se veut devenir une virulente charge contre la technologisation du plaisir, la mécanisation de toute chose dont le seul objectif est d’atteindre, par le travers du divertissement, à un plaisir béat perpétuel, où l’artiste est remplacé par l’imitateur, où il convient de bercer tout un chacun dans l’illusion de « mieux jouer avec un rouleau que de nombreuses personnes avec leurs mains« .

cette démocratie de chacun son propre artiste où nous en sommes aujourd’hui, cette démocratie des médiocres de Platon, avoir l’art sans l’artiste parce que l’artiste est une menace, parce que l’artiste créatif doit être une menace afin d’être absorbé par l’intérprète par le, par le contrefacteur par l’imitateur qui n’est pas une menace

l’authenticité est anéantie quand l’originalité de toute réalité succombe à l’acceptation de sa reproduction, et donc l’art est conçu pour sa reproductibilité.

Mais , enseveli sous une masse de matériaux d’étude accumulés depuis de nombreuses années, assailli par la douleur, l’esprit perturbé par les médicaments, son entreprise est inéluctablement vouée à l’échec.  Echec moins résultat des failles et de la faiblesse de l’auteur qu’inhérent à la tentative elle-même.

on ne peut pas vraiment expliquer quoi que ce soit à quiconque

Agonie d’agapé est certes une critique de l’illusion du temps, un récit désabusé de cette fin d’un agapé, d’un amour communié détaché de l’immédiateté du plaisir.  Mais c’est avant tout une réflexion sur la difficulté à faire oeuvre d’art (non pas aujourd’hui mais de tous temps) et sur l’impossibilté même à communiquer cette difficulté.  Et le génie de Gaddis est d’incarner cet échec, dans ses hésitations, ses revirements, ses achoppements, dans l’écriture elle-même.  Qui vacille jusqu’à l’inéluctable.

c’est de ça qu’il s’agit de l’effondrement de tout.

William Gaddis, Agonie d’agapé, 2003, Plon.

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« L’invisible » de Clément Rosset.

Il y est question de ces choses (bien plus nombreuses que l’on croit) que l’on voit alors qu’elles sont invisibles, que l’on entend alors qu’elles sont inaudibles.  Il est donc beaucoup question d’illusions mais encore plus de cet exploit qui consiste à ne penser à rien. Et surtout de faire de ce rien quelque chose.

Et de cela, Roussel ou Mallarmé, s’en sont révélés les Maîtres;

les objets qui « peuplent » – si l’on peut dire – l’univers mallarméen, mais qui ne peuvent peupler aucun univers réel, sont nécessairement d’une fragilité ou plutôt d’une porosité, qui les confine à la frontière du visible et de l’invisible, de l’existant et de l’inexistant, du concevable et et de l’inconcevable.  Le modèle le plus achevé en est sans doute le célèbre « ptyx » dont il est question dans le sonnet qui commence par Ses purs ongles très hauts dédiant leur onyx […].  Non seulement ce ptyx ne possède, comme tous les objets « purement » mallarméen, d’autre consistance que celle d’un aboli bibelot d’inanité sonore, mais en plus il a la particularité de n’avoir pas de nom, sinon celui que lui invente Mallarmé qui a besoin d’une rime en « ix » ou « yx » pour compléter son poème : il est donc deux fois fictif et irréel au second degré ; il l’est même trois fois, puisque par comble il est absent du « salon vide » où il siège d’habitude.  C’est donc en toute justice que Mallarmé peut déclarer à son sujet qu’il constitue ce seul objet dont le Néant s’honore.

« Modèle le plus achevé », « célèbre », vous conviendrez qu’il nous fut difficile de ne pas clairement « égocentrer » pour la première fois une chronique!

Clément rosset, L’invisible, 2012, Minuit.

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« Les féministes blanches et l’empire » de Félix Boggio Ewanjé-Epée & Stella Magliani-Belkacem.

Certaines personnalités françaises issues du féminisme militant ne cachent plus leur attrait (voire s’y rallient) pour des thèses ou discours ouvertement xénophobes.  Par une forme de mouvement inverse, les ténors habituels de la peur de l’autre, pourtant traditionnellement campés sur des positions très conservatrices sur tout ce qui touche au genre, se posent maintenant en garants (ou plutôt remparts) de l’égalité des sexes.  Dans ce contexte fort sombre, où l’heure n’est déjà plus au constat, les deux auteurs s’interrogent sur les causes de cet état de fait.

Celles-ci reposent dans un enracinement profond et historique de mouvances du féminisme dans l’idéologie impérialiste française que l’on retrouvait dès les années trente à l’oeuvre dans les colonies.  S’y ajoutent la dangereuse analogie (dangereuse car à double tranchant) entre les concepts de race et de genre et le caractère hégémonique d’un féminisme qui se définit (se réduit) à ses seuls critères historiques.  Et de tout cela ressort la triste impression d’un rendez-vous manqué, entre d’une part une lutte d’émancipation qui se perd dans le délire ambiant, y perdant sa propre crédibilité et y programmant son asservissement futur, et d’autre part, ce qui aurait pu lui redonner un souffle nouveau.

Le privilège blanc représente un atout pour les mouvements d’émancipation blancs (prolétariens comme féministes) mais il constitue en même temps un point aveugle, dans la mesure où il invisibilise des luttes radicales ou des franges des opprimé.e.s susceptibles de les radicaliser ou de leur donner un nouveau souffle.

Et le pire est atteint.  C’est cette vocation même à l’universalisme d’un féminisme blanc qui vient à en exclure de fait celles qui n’en sont pas.

Cette nouvelle vitalité du racisme, qui prend les allures respectables d’une lutte pour l’égalité hommes-femmes mais aussi d’un combat pour la laïcité, donne aujourd’hui lieu à une floraison de discours, de pratiques, de lois et de décrets visant spécifiquement l’exclusion des non-Blanc.h.e.s.

Même si le texte s’égare sur sa fin vers des considérations pour le moins hasardeuses (car non étayées), il n’en demeure pas moins un éclairage important et très bien documenté sur une question particulièrement sensible et généralement tue.

Ce qui handicape […] les mouvements d’émancipation, c’est l’incapacité à penser la possibilité même d’une telle collusion d’intérêts

Félix Boggio Ewanjé-Epée & Stella Magliani-Belkacem, Les féministes blanches et l’empire, 2012, La Fabrique.

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« Flatland » de Edwin A.Abbott.

être autosatisfait, c’est être vil et ignorant, et […] aspirer à autre chose vaut mieux qu’un bonheur impuissant et aveugle.

Et si, aux trois dimensions qui composent ce que nous nommons notre espace, vous en retiriez une?  Si le monde, dépourvu de hauteur, ne formait plus qu’un plan?  Si la notion même de hauteur et donc de volume y était inconnue?

Edwin A. Abbott nous insère (on ne plonge que là où existe le volume) dans ce monde-plan, ce « Flatland », grâce au témoignage de l’un de ses doctes habitants, un carré.  On y découvre alors un monde sans ombre où les habitants ne diffèrent extérieurement que par leur nombre d’angles et l’amplitude de ceux-ci.  Les femmes seront des droites, les soldats des triangles acérés.  Un monde où se reconnaître n’est possible que par le toucher ou la vision dans le brouillard.  Un monde qui n’a connu la couleur que lors d’une très brève période de son histoire pour retomber à jamais dans le terne.  Un monde qui élève la régularité au rang de principe essentiel.  Avec une rigueur sans faille, à la fois didactique et merveilleuse, l’écriture-témoin de Edwin A. Abbott (ou de son quadrilatère) nous fait découvrir un monde à la fois autre, élaboré, construction politique et éthique dont la cohérence est à trouver dans ses particularités propres, mais aussi un monde qui fait tellement écho au nôtre.

Les polygones et les Cercles sont presque toujours capables d’étouffer la révolte dans l’oeuf, en s’appuyant sur l’irrépressible et infini besoin d’espoir de l’esprit humain.

Mais l’exercice d’imagination ne s’arrête pas là.  Car au plan, on peut encore retirer la longueur ou la largeur.  Quel serait ce monde qu’alors nous nommerions « Lineland »?  Et lequel « Pointland »?  Et si notre personnage de « Flatland » venait à découvrir l’existence de ces mondes à 0, 1, 2 ou 3 dimensions?  Quels pourraient être les liens de l’un à l’autre?  De quelle manière chacun pourrait envisager l’existence de l’autre?  Comment traduire en langage le plan là où n’existe que la ligne comme dernier horizon, la hauteur là où tout se limite au plan?  Comment vivre ce vertige qu’est connaître et cette épreuve de ne pouvoir pleinement le communiquer?

Nouveau Prométhée, j’endurerai cette épreuve, et bien pire, si je peux ainsi soulever l’Humanité plane et Solide contre la Vanité qui entend limiter le nombre de ses Dimensions à Deux ou Trois ou quelque nombre que ce soit, inférieur à l’infini.

A la fois fable, construction mathématique et génial appel à imaginer, « Flatland » est aussi un exceptionnel exercice d’édition, où tout l’objet-livre, dans son architecture comme dans ses moindres composants, participe pleinement à donner jouissivement sens à l’exergue programme de Edwin A. Abbott :

Aux Habitants de l’Espace en général et à H.C. en particulier cet Ouvrage est dédié par un humble natif de Flatland dans l’espoir que comme lui-même fut initié aux mystères des trois dimensions, n’en ayant alors jamais connu que deux, de même les citoyens de cette céleste région puissent s’élever encore plus haut jusqu’aux arcanes des quatre, cinq ou même six dimensions, contribuant ainsi à repousser les frontières de l’imagination et peut-être à développer parmi les races supérieures de l’humanité à trois dimensions le très rare et très excellent don de modestie.

Edwin A. Abbott, Flatland, 2012, Zones Sensibles.

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« Le mythe de l’islamisation, essai sur une obsession collective » de Raphaël Liogier.

De la fascination de l’Europe du 19ème pour les musulmans à la paranoïa de nos jours, Raphaël Liogier tente de décoder de quoi cette évolution est la trace.  Il s’attache d’abord à démontrer par les chiffres l’ineptie de sentiments pourtant bien ancrés dans l’imaginaire collectif.  Ainsi, ceux-ci prouvent que non, les musulmans d’Europe ou d’ailleurs ne sont pas plus féconds que les autres.  Non, l’Islam ne pourra jamais submerger l’Europe dans les 20 ans, ce qu’annonce à cris d’orfraie nombre de tenants de cette thèse, car il faudrait 600 ans au rythmes démographique et migratoire actuels (ceux-ci étant d’ailleurs à la baisse) pour que 5.7 % (estimation haute) de la population européenne submerge le reste.

Le musulman de chair et d’os s’est littéralement volatilisé au profit d’un principe métaphysique, celui de l’ennemi insaisissable d’une identité européenne introuvable.

Chaque chose en lui fait signe et sens.  Une barbe n’est plus une barbe mais une vélléité guerrière.  Un voile n’est plus même un signe religieux mais le signe que l’on s’oppose à qui n’en porte pas.

Dans la perspective univoque de la démonologie anti-islamique, chaque signe d’islamité forme les rhizomes d’un complot. L’ostensible cache plus qu’il ne montre.

Le musulman n’est plus incarné.  Il n’est plus qu’une idée, une essence défaite de réalité.  Le musulman n’est plus père, ni mari, ni fils.  Il n’est plus à la recherche de bonheur ou de plaisir.  Il n’est plus sujet.  Il est une figure impersonnelle, sans traits qui en distingue d’éventuelles parties.  Mais pourvue de traits qui ne servent qu’à le distinguer de l’autre.

il reste toujours le « même » au-delà de toutes ses différences concrètes, mais le « même » toujours absolument différent de « nous » , l’ « autre » par essence.

Il n’est plus même un ennemi, mais une idée, parfaite, de l’ennemi.  Et c’est en cela qu’il trouve son utilité.

Une bataille peut être menée parce qu’il y a un ennemi.  Le mythe de l’islamisation redonne un sens aux choses.

C’est en cela que le mythe de l’islamisation trouve toute sa force.  Là où l’identité européenne ne trouve aucun terreau où se fonder, elle trouve dans son délire islamophobe contre laquelle s’unir.

Raphaël Liogier, Le mythe de l’islamisation, essai sur une obsession collective, Le Seuil, 2012.

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« Enig Marcheur » de Russel Hoban

Cest juste une histoire et cest ça les histoires.

Enig Marcheur, vit dans un monde de l’après.  L’après du « Grand Boum », moment destructeur (guerre chimique?, évènement destructeur?).  L’après du décès de son père, mort écrasé sous une pierre.  Et cet après, Enig décide d’en coucher par écrit son expérience.

C’est pour ça que final ment j’en suis venu à écrire tout ça.  Pour penser à ce que l’ydée de nous purait être.  Pour penser à cette chose qu’est en nous ban donnée et seulitaire et ivrée à elle même.

Dans ce monde où tout est boue, peur (preuh), ignorance (gnorance), où des chiens noirs rôdent et attaquent tout qui s’aventure en dehors des villages, dans ce monde qui a perdu jusqu’à ce qui le situe dans le temps, dans ce monde uchronique et clanique où seul survivre compte, Enig Marcheur, du haut de ses douze ans, par ses actes et par le fait d’en rendre compte en les écrivant, se lance dans une fabuleuse quête de la « Vrérité » .  Et il découvre un monde fondé sur l’apparence, où tout le système politique repose sur des spectacles de marionnettes presque doctrinaux.

Mais le tour de force de Russel Hoban (et de son traducteur Nicolas Richard) est d’arriver à nous faire découvrir ce que découvre Enig Marcheur dans le même temps.  Car la langue de cet après est elle aussi comme revenue à une forme de préhistoire où toute tradition se veut orale.  La langue dans laquelle Enig Marcheur rend compte de son expérience est donc comme bâtarde, écrite mais phonétique, décomposée à l’extrême.  Et cette langue éclatée, qui fait déborder la signification et qui ne se recompose que dans la voix, cette langue ralentit la lecture.  Et donc elle permet de calquer le temps de la lecture sur le rythme de compréhension du héros.

J’avé dans l’ydée d’y aller mollo et de fer du solide.  Une pansée à près l’aurt chac chose en son tant d’abord les picqué en rond dans la fauss en suite les picqué porteurs en suite les chevrons sur les pixqué porteurs et la rêvel dssus le tout comme le chaume.  Donc on pourè tout jour fer le trajet à l’en vers à partir de la rêvel et bien voir comment toul truc été bâti et voilà ce quallè être le style de Enig Marcheur.

La langue ainsi créée pour ralentir la lecture peut alors regorger de sens.  Elle est mise en scène de son propre éclatement.  Elle est trace et moyen de recomposer ce dont elle est issue.  Le génie tient ici à accoler à la recomposition phonétique qui permet au lecteur de s’y « retrouver », un découpage qui l’entraîne vers une abondance de signes qui forment un ailleurs autre et inconnu.  Ainsi la lecture recompose t’elle dans la voix les termes âme mi en « ami », ou l’amer moi en « mémoire », sans que les deux termes connus et rassurants ne viennent épuiser ni recouper pleinement les premiers.  La page est alors le lieu véritable de la création.

J’ai rien d’aurt que des mots à mtt sul papier.  C’est si dur.  Par fois y a plus sur le papier vyde qu’il y a quand l’écrit couche dessus.  Tes sayes des sprimer les ganrr choses et elle te tournent le dos.

Dans la lenteur de la lecture, qui recrée aussi un temps autre, on découvre un enfant qui découvre ce qui l’entoure et lui-même.  Mais aussi que cette découverte reste toujours limitée, car nous sommes parties de cette Vrérité à découvrir.

On verra jamais le tout de couac ce soit on est tout jour en son mi lieu à vivre de dans ou en meuve ment à le traverss.

Un chef d’oeuvre!

Russel Hoban, Enig Marcheur, Monsieur Toussaint Louverture, 2012, trad. Nicolas Richard.

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« Le peigne-jaune » de Frédéric Léal.

Sur le bandeau entourant « Le peigne-jaune », est indiqué « Lisez Léal ».  Une évidence marketing, me direz-vous?  Peut-être.  Mais alors bien utile.  Car l’évidence rappelle que Léal, c’est lisible.  N’en déplaise au premier regard inquiet.  Ou aux grincheux.

On va faire court donc.  Il y est question d’un médecin trop gentil, d’un chien nommé Sarko, de son maître très con, d’un couple qui bat de l’aile, d’amis qui jouent les entremetteurs.  C’est brillant.  C’est drôle.  Et tout cela sur une page passée au peigne.

LISEZ LEAL!

Frédéric Léal, Le peigne-jaune, 2011, Les éditions de l’Attente.

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« Moi, Jean Gabin » de Goliarda Sapienza.

Goliarda Sapienza naît en 1924, à Catane, dans une famille exceptionnelle à plus d’un titre.  De moeurs libres et recomposée dans une Italie encore très croyante et conservatrice, et à l’extrême gauche dans un environnement ouvertement fasciste.  Dans « Moi, Jean Gabin », Goliarda Sapienza nous conte ses jeunes années, toutes emplies du rêve non pas d’incarner ni de rencontrer, mais d’être Jean Gabin.

Les photographies en mouvement des films […] avaient tout l’éclat et la netteté du moment même où la vie-action éclot, fleurit, croît, croît encore, meurt.

Le trouble de son écriture vient de ces brumes où naît un je, tour à tour petite fille, petite fille se rêvant Jean Gabin, petite fille étant Jean Gabin.  Et prend corps dans ces pages l’essentiel de ce qui fait l’enfance où le réel peut encore prendre les teintes du rêve jusqu’à ne pouvoir s’en démêler.  L’émoi qui en sourd chez le lecteur n’est alors peut-être pas étranger à ce que tous, enfants, nous nous promettons, et dont la lecture de Goliarda Sapienza nous ramène le goût de ce que nous avons trahit.

Se tenir accroché au rêve, et défier jusqu’à la mort pour ne jamais le perdre.

Et la force de son écriture nous ramène à ses étonnement de l’enfance.  Et nous permet, comme en écho à l’enfant que nous avons trahi, de nous en étonner à nouveau.

Ce qui m’étonne, c’est comment la vie, la vraie, c’est-à-dire les préoccupations financières, les fascistes, ont le pouvoir d’enterrer jusqu’au rêves les plus beaux.

Mais l’enfance de Goliarda Sapienza, c’est aussi la vie dure à Catane, dans le quartier des artistes, des filles de joie, des marionnettistes.  C’est une vie de famille, où tous, frères, mère, père ont pour vocation de défier le fascisme.  De défendre l’opprimé.  Une vie férocement libre où comprendre ne devient pas ce qui interdit de s’engager.  Une vie de famille où jouer et imaginer était aussi considéré, chez [elle], comme un « faire ». C’est une vie dans ce qu’elle a de plus beau qui ne s’acquiert qu’en luttant.

seul l’esprit de lutte est immortel, de lui seul jaillit ce que communément nous appelons Vie.

Goliarda Sapienza, Moi, Jean Gabin, Attila, 2012.

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« L’escalier de Jack » de Jean Cagnard.

Vivre avec le salaire minimum interprofessionnel de croissance demande infiniment plus de talent que pour le gagner.

C’est un fait.  Et Jean Cagnard, s’il nous prouve qu’il n’est lui-même certes pas dépourvu de ce talent, nous démontre surtout qu’il possède celui d’en rendre compte.  Au travers de son expérience personnelle, il détaille tous les rouages du travail.  A la fois relation à son corps, à celui des autres et aux choses qu’il modèle.  Mais aussi et surtout de par l’aliénation qu’il suppose, les rapports de force qu’il induit et qui le traverse, le travail se révèle être,  pour qui ne s’en défend pas, une machine à fabriquer des machines.  Et pour ce qui est de s’en défendre, Jean Cagnard en connaît un rayon.  D’abord, en évitant de se soumettre à l’inertie de l’emploi âprement défendu.  C’est soi-même qu’il s’agit de ne pas perdre, et non le rôle que d’aucuns cherchent à nous faire jouer sous le déguisement d’un chantage qu’ils nomment travail.  Il sera donc dans la fraise, la pomme, la salade, l’anchois, le tuyau d’échappement, le goudron, le ciment…  Ensuite, en faisant du travail, où se subsument de nos jours tous les asservissements, le lieu même d’une résistance, d’un accès à la liberté.

Une des qualités vertueuses du travailleur est de sublimer.  Sinon, il ne serait pas travailleur.  Le travailleur est une créature à la chimie farouchement optimiste.  Chaque seconde, il transforme la vie ordinaire en couches passionnelles.  C’est un dieu et un beau crétin.  Un dieu parce qu’il travaille, un crétin parce qu’il va travailler.

« L’escalier de Jack » est un superbe chant à la liberté.  Celle d’un homme en refus.  Dont le non qu’il prononce semble une évidence renforcée par des phrases construites toutes autour d’un vous qui renvoie à nos propres acquiescements.  D’une écriture qui affiche ses sources (Kerouac, Steinbeck), enfumé par les cigarettes qui font rire, emprunt de l’irrespect de qui s’oppose vraiment,  « L’escalier de Jack » montre qu’au lieu de s’enchaîner dans l’illusion d’une montée de « l’échelle sociale » dont les premiers échelons sont sciés depuis longtemps (mais ont-ils seulement un jour existé, ces échelons?), il est plus joyeux et grisant de vivre comme si l’on dévalait des marches.  Dans une tendresse un peu brute.  Et dans l’humour.

Comme si elle avait les doigts dans le slip de Dieu, votre mère roule des endives dans des tranches de jambon avant de les aligner dans un plat.

Jean Cagnard, L’escalier de Jack, 2012, Gaïa.

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