« Du gouvernement des vivants. Cours au Collège de France. 1979-1980. »de Michel Foucault.

Foucault« Comment se fait-il que dans la culture occidentale chrétienne, le gouvernement des hommes demande de la part de ceux qui sont dirigés, en plus des actes d’obéissance et de soumission, des « actes de vérité » qui ont ceci de particulier que non seulement le sujet est requis de dire vrai, mais de dire vrai à propos de lui-même, de ses fautes, de ses désirs, de l’état de son âme? »

Alors que notre époque a cette tendance (fâcheuse ou non, là n’est pas la question) à devenir de plus en plus celle du dévoilement obligatoire, la question que pose Michel Foucault revêt un intérêt particulier pour qui veut comprendre de quoi il est issu et ce qui le constitue.  La question posée ici est celle du lien entre gouverner et la façon qu’a la vérité de se manifester (l’aléthurgie).  Car pour pouvoir gouverner, il faut que la vérité se manifeste, que le gouvernant montre au gouverné son rapport à la vérité.  Et ce lien a une histoire que Foucault fait d’abord s’ancrer dans l’Oedipe de Sophocle pour s’achever avec Cassien.  Et ce parcours sur lequel on retrouve les premiers philosophes chrétiens, Justin, Tertullien, Clément d’Alexandrie, Origène, il débute avec une vérité dont le gouvernant n’est ni le détenteur ni le dépositaire.  Il ne fait que que la dire, sans la détenir.  Elle ne fait que passer par lui.  Ce n’est qu’au 4ème siècle avec l’institution des règles monastiques par Cassien, que, d’une vérité toute extérieure au sujet, on passera à celle devant être dite, entièrement et pleinement, pour que le sujet manifeste son obéissance.  Alors, pour obéir, il faut se dire.  Cassien institue ce couplage essentiel pour la constitution du sujet occidental chrétien entre obéissance à l’autre d’une part, et le tout-dire sur soi-même, d’autre part. Et alors que la direction de conscience antique (et donc l’obéissance, bien différente de la notre, qu’elle sous-tendait), chez les ascètes stoïciens comme chez les premiers ascètes chrétiens, avait des fins qui lui était extérieure (l’illumination, l’ataraxie,…), dès ce couplage, l’obéissance n’a plus d’autre fin qu’elle même.  Obéir pour obéir.

Ce cours charnière, premier à être mené dans le champ de l’éthique, nous menant pas à pas au travers d’une invention humaine aussi déterminante que le mécanisme de la confession, comme les autres cours prononcés au Collège de France, se révèle vif, enlevé, plein d’humour.  Et nous montre à l’oeuvre un penseur au plus près, d’une énergie débordante parfois mâtinée d’une once de mauvaise foi, dont l’impératif didactique ne s’efface jamais derrière son extraordinaire érudition.

Michel Foucault, Du gouvernement des vivants, Cours au Collège de France, 1979-1980, 2012, EHESS.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/du-gouvernement-des-vivants-cours-au-college-de-france-1979-1980-de-michel-foucault/

Mais bon sang mais c’est bien sûr !

crowdfunding_laurencebentzUne remarque tout d’abord.  Dans un seul souci de lisibilité, nous avons décidé de ne faire ici aucun usage du guillemet.  Son emploi eût été pléthorique ce qui (l’excès nuit en tout paraît-il) eût désamorcé son efficacité.  Mettez-les vous-mêmes.  Ou pas.

Nous avons appris il y a quelque temps qu’allait éclore une nouvelle maison d’édition au concept novateur.  Affairés que nous sommes, débordés par le flot de nos lectures, nous oubliâmes l’impression mêlée de tendresse et d’énervement qu’avait laissé en nous l’évocation de ce projet jusqu’à ce que l’actualité des réseaux sociaux nous la remette malencontreusement en mémoire.  Tendresse, disons-nous, car ce projet fait partie de ceux dont vous vous dites d’abord : mais oui, en fait, pourquoi pas? avant de faire rebrousser aussitôt votre pensée vers son exact contraire.  Et dans ce tourner-bride, cette virevolte, se décèle encore la marque d’espoir, certes bête mais quand même, qui avait, en un court éclair, animé notre coeur.  Vous vous êtes trompés, lourdement, mais par bonté d’âme.  D’où cette tendresse un peu honteuse, un peu penaude, mâtinée de culpabilité avec laquelle on se souvient de ces personnes qui se trompent autant mais avec un tel enthousiasme.  Une tendresse, finalement, pour ce si bref mais si stupide enthousiasme ressenti soi-même.  Enervement car s’il est bien quelque chose d’énervant, c’est de s’être fourvoyé aussi radicalement, fût-ce un laps de temps aussi court.

Le projet, dans la splendeur de son fourvoiement, le voici : http://editions-mehari.viabloga.com/

Pour faire court donc.  Editer des livres sur le principe du crowdfunding.  Un manuscrit arrive auprès de l’éditeur.  Celui-ci, après lecture, le propose auprès de futurs investisseurs.  Pour ce faire, il leur donne à lire un pitch, un court extrait argumentaire du potentiel commercial, un détail des frais relatifs à l’édition et une mention du retour sur investissement.  Ne pas avoir usé du guillemet ici relève de la plus haute performance.

Nous pourrions nous intéresser de près à certains éléments concrets du procédé.  Nous pourrions directement puiser dans la moelle de la chose et s’en moquer.  La matière est riche.  Le sarcasme affleure sans qu’on ait à l’exhumer.  Un seul extrait d’un pitch (le guillemet nous démange) suffit à mesurer l’ampleur du phénomène : Un A.V.C. (accident vasculaire cérébral) ne prévient pas et frappe soudainement à votre porte sans crier gare.  A méditer !  Nous avons préféré nous intéresser à quelques éléments de notre si beau monde que la Bête révèle.

Tout d’abord la décomplexion.

Données financières :
premier tirage : 2 000 – 300 (exemplaires destinés au dépôt légal, à l’éditeur, à l’auteur, aux Méharistes, aux journalistes, aux libraires, sans oublier les exemplaires abîmés) = 1 700
Prix de vente public : 19,00 €
Prix de vente public hors taxe (TVA 6%) : 17,92 €
Budget : 7 700,00 € (imprimeur, graphiste, éditeur/auteur, frais postaux)
Prix de revient : 4,53 €
Prix de vente public hors taxe – remise diffuseur/distributeur (60%) = 7,17 €
Seuil de rentabilité : 1 074 ex.
Gain Méharistes (80%) : 1 700 x 5,74 = 9 758,00 €
Rapport : 9 758 – 7 700 = 2 058,00 €, soit 21,09 %
ou
pour 10,00 € investis, un potentiel de 12,11 € récupérés !

Oui, tout le monde savait bien qu’un projet éditorial était aussi affaire d’économie, de gestion, voire pour d’aucuns, d’appât du gain.  Cela est de l’ordre des choses.  Et tout qui utilise ad minima ses capacités synaptiques pouvait s’en rendre compte.  Mais ce qu’on cherche d’habitude à dissimuler est ici mis en avant, presque revendiqué.  On fabrique quelque chose qu’il faut bien vendre.  Et ce quelque chose ne pourra être vendu qu’en pleine connaissance de tous les éléments en jeu.  Ceux-ci devant être pris en considération le plus en amont possible.  Mieux même, pour la réussite du projet (diantre ces guillemets), ce sont ces éléments là qui, au lieu d’être connexes, circonstances, conséquences un peu désagréables d’une envie, ces éléments deviennent constitutifs du projet.  Je vends quelque chose.  C’est pas du rêve, c’est très concret.  On sait que ce n’est que du spectacle et on sait qu’on le sait.  Donc on le dit, sans fausse pudeur.  Nulle question de cynisme cependant, juste l’illustration d’un pragmatisme désenchanté.

Le même ensuite.

(A propos d’un roman dont l’action se déroule dans les milieux de l’enseignement) Potentiel commercial :
Ils sont près de 900 000 à enseigner ! Rien qu’en France. Sans compter les retraités de l’enseignement. De plus, ce roman touche les plus jeunes en proie au doute face à l’univers professionnel fait de multiples ramifications. Texte résolument moderne, rythmé (chaque chapitre possède à peu près le même nombre de signes), rédigé par un auteur picard trop méconnu. L’avis des quelques libraires qui ont vendu ce livre en grand format est unanime : « cet auteur mériterait d’être publié par un grand éditeur parisien ! » À bon entendeur… 

Pour vendre une chose, l’idéal est dès l’abord de vérifier si celle-ci intéresse la portion la plus large possible d’un public.  900.000 enseignants, ce sont donc 900.000 personnes susceptibles d’être intéressées par un livre dont le sujet est l’enseignement.  On vous laisse imaginer la force commerciale d’un livre traitant de, disons, la vie, la mort, la naissance.  L’illusion du crowdmachin est une illusion démocratique.  Là où l’on croit voir la force du collectif se devine la dictature du même.  Où le livre qui intéresse le plus de monde sera financé par le plus de monde.  Où, dans une logique poussée dans ses derniers retranchements, le livre qu’attend tout le monde est proposé à tout le monde et financé par tout le monde.  Il ne s’agit pas de donner au public ce qu’il aime, il s’agit de se donner à soi ce qu’on attend soi-même.  Jusqu’à la nausée d’un livre parfaitement unique, parfaitement même.  Un onanisme généralisé.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/mais-bon-sang-mais-cest-bien-sur/

« Le roi pâle » de David Foster Wallace.

Le roi pâleLa terreur du silence sans rien pour nous distraire.

C’est la clé de la vie moderne.  Si vous êtes immunisé contre l’ennui, absolument rien ne vous est impossible.

Un homme mort à son bureau sans que personne ne le remarque huit jours durant. Un autre qui cache son ennui sous une logorrhée interminable.  Un garçon pathologiquement gentil et que tout le monde déteste pour cette raison même.  Un autre qui transpire abondamment dès qu’il est en public.  Un autre encore qui, pendant 18 ans, 1440 fois par jour, 365 fois par an, a vérifié la conformité de miroirs, s’y est donc miré 9.460.800 fois, avant de se pendre.  Tous personnages d’un même monde plongé dans un ennui sans fin.

Le véritable héroïsme, c’est vous, tout seuls, dans un espace de travail imposé.  Le véritable héroïsme, ce sont des minutes, des heures, des semaines, des années et des années d’exercice silencieux, précis et pondéré de votre attention et de votre probité – sans personne pour vous voir ou vous féliciter.  Le monde est ainsi.  Vous et votre travail, à votre bureau, rien d’autre.

Même l’auteur ne peut être mis en scène dans un roman que comme rouage de ce système dont la production essentielle est précisément l’ennui.  Et où toute chose, en ce compris le rapport entre lecteur et auteur, ne peut être pensée que sous la forme du contrat et du langage bureaucratique légaliste.

Notre contrat mutuel est ici fondé sur la présomption de (a) mon honnêteté, et (b) votre compréhension que tout élément ou sémion pouvant sembler nuire à cette honnêteté est en fait un dispositif de protection légale, pas si éloigné des paragraphes standards qui accompagnent les loteries et les contrats civils, et est dès lors censé être moins décodé ou « lu » que tacitement accepté en tant que fraction du prix à payer pour que nous fassions affaire ensemble, façon de parler, dans le climat commercial actuel.

Faisant se succéder les chapitres courts et longs avec une égale Maestria, David Foster Wallace et son éditeur (le livre ayant été « composé » après la mort de l’auteur) creusent la fange huileuse de notre monde mécaniste (le mot anglais pour « ennuyeux », boring, signifiait aussi creuser un trou dans quelque chose).  Ils en exhument un roman tout en intensité, où l’émotion procède par vagues, dans lequel l’être humain, comme sous la menace d’un évènement qui n’arrivera jamais, reste suspendu dans une attente sans fin.  Attente dont il cherche désepérément à tromper l’ennui sans cesse grandissant, quitte à ne plus vouloir confier sa plus profonde intimité qu’à une machine.  Celle-ci finissant par devenir ce qui lui ressemble peut-être le plus.

Il imagina que la trotteuse était douée de conscience et savait qu’elle était une trotteuse et que son boulot consistait à tourner en rond pour l’éternité dans un cercle de chiffres à la même allure lente, invariable et machinique, à n’aller nulle part où elle n’était déjà allée un million de fois.

David Foster Wallace, Le Roi Pâle, 2012, Au Diable Vauvert, trad. Charles Decoursé.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/le-roi-pale-de-david-foster-wallace/

« Les Adages » de Erasme de Rotterdam.

ErasmeImaginons.  Vous êtes européen, aisé sans l’être trop, disons « classe moyenne ».  Vous avez réussi un parcours scolaire classique et disposez d’un cerveau de base.   Imaginons maintenant que vous vous intéressiez, que sais-je? à l’usure par exemple.  Vous vous dites que c’est à la mode.  Que c’est un sujet dont on pourrait vous parler un soir, lors d’un « dîner en ville », et qu’il serait intéressant de pouvoir ne pas, à cette occasion, passer pour un idiot.  Imaginons même, qu’indépendamment de tout but directement saisissable, votre intérêt ne soit que de l’ordre de la connaissance.

Hé bien, en dépositaire « normal » des temps et de la culture dont vous êtes le prolongement, vous saurez que l’usure est un truc vieux comme le monde.  Que ça touche au temps et à la manière dont l’homme s’en est saisi.  Que l’usure, c’est acheter ou vendre du temps.  Que la religion s’en est saisi aussi et qu’elle a organisé avec l’usure des rapports qui touchent autant à l’économique ou le politique qu’au métaphysique.  Vous saurez probablement en bon « judéo-chrétien » que cette question du rapport au temps fut au moyen-âge l’occasion de débats passionnés dont protestantisme et luthéranisme sont d’infimes conséquences.  Peut-être saurez-vous aussi, cette fois en tant que « judéo-chrétien ouvert sur le monde »,que l’Islam n’envisage pas ce rapport au temps de la même manière.  Que le Coran interdit l’usure en faisant le pari de l’organiser.  Etcetera… Vous savez donc plein de choses, que vous organisez plus ou moins bien, selon votre niveau de fatigue, vos envies, conceptions ou intérêts.

Et c’est tout.

Et puis vous ouvrez « Les Adages ».  Le réflexe est neuf mais déjà bien ancré.  On vous parle d’un truc et hop : Erasme.  Vous l’ouvrez donc.  Et au lieu (car  « Les Adages » sont fait de lieux) « Usure », vous trouvez cinq adages.  Vous découvrez qu’une loi antique ordonnait que l’insolvable soit livré à son créancier pour payer avec son corps ce qu’il ne pouvait payer avec son argent, que l’endetté, en s’endettant, doit plus que ce qu’il peut rembourser, son âme même.  Vous découvrez que « l’intérêt court plus vite qu’Héraclite ».  Vous y lisez que les Perses avaient lié dette et mensonge, la première contraignant au deuxième.  Vous apprenez que si l’emprunteur ne rougit qu’une fois, au moment où il contracte sa dette, il pâlira à chaque retour de l’échéance.  Vous y croisez Donat, Térence, Aulu-Gelle, Plutarque, Automédon, Homère, Strabon, Eustathe, Suidas.  Vous y riez aussi.

Le plus heureux qui soit : celui qui ne doit rien.

Un degré au-dessous, c’est pour le célibat?

Un peu plus bas après : ne pas avoir d’enfant.

Et si – grande folie ! – on a pris une femme,

Voici le seul bonheur qu’on peut encore avoir :

Que le sort veuille bien mettre femme au tombeau

Nous laissant de la dot l’entière jouissance.

Vous y trouvez autre chose donc, qu’il ne vous avait pas semblé pouvoir trouver autre part.  Vous y trouvez ce que vous n’auriez pas même imaginé pouvoir chercher.  Un pont.  Un enracinement.  Un immense rhizome.

Alors oui, cela a un prix.  Et pour ce prix, on peut s’acheter (presque) ça, ou ça (mais que pour un mois) ou encore ça (mais que pour une nuit) entre autres exemples tirés d’une époque « riche » en possibilités.  Mais ces cela (quoique les discours les vantant s’échinent à les faire passer pour plus qu’eux-mêmes) ne restent que des cela.  « Les Adages », eux, sont un espace de possibles, d’ailleurs.  Le lieu d’autres lieux.

Erasme de Rotterdam, Les Adages, 2011, Les Belles Lettres.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/les-adages-de-erasme-de-rotterdam/

« L’homme bambou » de Jocelyn Bonnerave.

HOMME BAMBOUQu’est-ce que c’est que cette histoire?

Alors qu’il vient de « conclure » avec la jeune femme dont il rêvait, Maïa, scientifique un peu voleuse, un tantinet volage, grâce à une stratégie savamment orchestrée où l’imprévu n’avait aucune place, le narrateur, gérant d’une bambouseraie, constate soudain, alerté par une vive douleur, qu’une pousse de bambou sourd de son coccyx.  S’ensuivent courses-poursuites, séjour en cirque, claustration sous le jardin des plantes, récupération du cas par la science, puis par le commerce.

Dans un monde où poussent les queues en bambou, où la recherche est financée par les marchands, où les centrales nucléaires menacent de partir en fumée, eh bien il faut vous attendre à toutes les fantaisies…

Et Jocelyn Bonnerave ne s’en prive pas.  Dans une langue que colonise peu à peu le végétal, où la communication se passe comme de cellules à cellules, il nous offre une savoureuse et jouissive réflexion sur notre époque devenue elle-même fantaisie, tour à tour relecture de Bonnie and Clyde et réflexion sur l’évolution.  L’homme bambou n’est ‘il pas notre plus parfait aboutissement : une plante nomade, réalisant ce raccourci idéal entre le monde animal mobile et le végétal, immobile car synthétisant sur place ce qui est nécessaire à sa croissance et sa reproduction?  Notre destin : un homme bambou pour qui jouir est mourir?

Pourquoi est-ce que ça n’irait pas de plus en plus loin à mesure que le temps passe?

Jocelyne Bonnerave, L’homme bambou, 2013, Le Seuil.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/lhomme-bambou-de-jocelyn-bonnerave/

« Esquisse d’un pendu » de Michel Jullien.

Esquisse d'un penduAu début des années 1370, Charles V commande au scribe Raoulet d’Orléans la copie de deux manuscrits : « Les politiques » d’Aristote et « Les Grandes Chroniques de France ».  Après six bibles (Une cursive après l’autre, deux millions de signes jusqu’à l’Apocalypse), entouré de son équipe de stationnaires (dont l’un est atteint du syndrome de la Tourette, copiant dans l’angoisse du prochain et imprévisible spasme), il se lance avec détermination dans cette double entreprise, menacée, croit-il, par un faussaire.

Le matériau est authentique, l’époque est retracée avec une précision rare, avec une rigueur qui embrasse l’architecture, le juridique, la langue même.  Et la fiction est là moins pour introduire dans le récit un « suspense » que pour mettre en exergue un propos : celui de la modernité du fait conté, de se accointances presque surréelles avec notre temps.

C’est qu’avant la machine le « manuscrit » servant de guide au scribe, une fois copié, n’aboutit à rien d’autre qu’à un « manuscrit », que le producteur d’idées fait oeuvre d’ « écrivain » comme après lui le tâcheron des copies continue de s’appeler « écrivain ».

La machine, c’est celle de Gutenberg qui officiera dès les alentours de 1450 et changera fondamentalement le rapport à l’écrit.  Mais là où d’aucuns ne veulent voir qu’une rupture brusque, brutale, Michel Jullien nous montre à quel point dans le travail du copiste, se donne déjà à voir une idée émancipatrice du partage, dont l’imprimerie ne sera « que » le pan de la réalisation technologique.

Une faible quantité, aussi infime soit-elle, propulse l’écrit hors unicité, hors exclusivité et, partant, suggère le partage, l’offre, attise les convoitises […] Seul l’absolu manuscrit n’a pas de cote.

Entre la copie d’Aristote, qui se fonde sur l’intérêt retrouvé pour des temps antiques et préfigure la Renaissance, et celle de chroniques, dans lesquelles le temps de l’écriture se confond avec celui de l’histoire, se lisent les germes d’une dichotomie irréductible.  Celle du débat (dit actuel mais de tout temps) de la diffusion (inscrite dans le temps car liée à la technologie disponible) des savoirs (par essence hors du temps).

Et ce glissement de titre induisait autre chose : le bienheureux singulier de « roman » s’effaçait devant le pluriel irrattrapable de « chroniques » comme si désormais, il était entendu d’écrire toujours les musiques royales au plus près de l’époque, non plus rebâtir une mémoire abolie mais d’arracher sans cesse le continuum du présent, de narrer l’immédiat, produire la gestation de l’histoire du « jourd’hui », chroniquer maladivement, notifier le fait actuel, sans cesse et sans fin, jusqu’à ne plus pouvoir se dépêtrer d’une manie de récit en direct.

Michel Jullien, Esquisse d’un pendu, 2013, Verdier.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/esquisse-dun-pendu-de-michel-jullien/

« La parfaite autre chose » de Fernanda Garcia Lao.

La parfaite autre choseJe prenais plaisir à offenser des femmes au hasard.  Faisais l’idiot pour m’attirer la confiance des gens.  Je suis un stratège.  Je suis un homme.  J’ai besoin de dormir au-dessus de quelqu’un.

Sept personnages se partagent la narration de « La parfaite autre chose ».  Adolfo, Eva, Adonis, Jessica, Isidro, Rosalin, Tancredo dès le début du livre se voient attribuer chacun une ligne de conduite (pour l’un l’orgueil, l’autre la liberté, etc…) ainsi qu’un chapitre.  Chaque chapitre est alors l’occasion d’un retour égotiste sur soi.  Frisant l’onanisme (dont l’auteur a l’amabilité de nous prévenir), la confession vire à l’auto-apitoiement.  Tous tentent sans le dire ni probablement même se l’avouer, de justifier d’abord leurs actes puis leur être.  Dans un récit comme haché, aux phrases courtes.  Dans une langue qui leur échappe, tout préoccupé de l’indulgence à s’accorder à soi-même.

La langue est un leurre. Parfois elle t’oublie. Elle te distrait et te fait croire que tu es important et sans t’en rendre compte, tu perds ton temps à essayer de te faire comprendre par d’autres imbéciles qui aspirent à la même chose que toi.

Tout occupé de soi et uniquement de soi, ils ne contemplent les autres que dans la mesure où cette contemplation justifie leur complaisance à leur égard.  Ne voyant chez les autres que ce dont ils se trouvent dépossédés, les en jalousant.

Tous avaient une vie, sauf moi.

Tous errent, comme à la recherche de quelque chose qui leur échappe et qui serait censée fonder leur errance.  Sans voir, dans leur tentatives désepérées de se créer par une logorrhée autocentrée, qu’ils ne peuvent y accéder par eux-mêmes mais bien par les discours et les regards d’autres.

Cette chose m’a regardée et j’ai été vue.  Pour la première fois, j’existais dans la mesure où cette chose me regardait.  La parfaite autre chose est mon commencement.  Elle n’a pas eu à ouvrir la bouche, car au commencement, il n’y avait pas de verbe.  Juste de grands yeux pleins d’éclats.

Qu’est-ce que « la parfaite autre chose »?  Un acte sexuel?  Le retour vers un Eden où rien n’est encore à expier?  Rien n’en est dit clairement.  Pas même qu’elle serait inatteignable.  Ni non plus qu’elle aurait une quelconque réalité.  L’auteure, en démiurge inspirée, tisse ici sublimement cette étoffe fragile dont nous sommes fait.  Loin de nos discours solipsistes, autant de tentatives d’être, à leur opposé même, c’est dans ceux des autres que se dessinent non pas les raisons ou les preuves, mais les causes mêmes de notre existence.

Feranda Garcia Lao, La parfaite autre chose, 2012, La dernière goutte.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/la-parfaite-autre-chose-de-fernanda-garcia-lao/

« Global burn-out » de Pascal Chabot.

global  burn-outLes humains se voient modifiés par leur outils.

La plupart des discours portant sur le burn-out sont psychologiques.  Ils ancrent donc la réflexion dans le sujet.  Comme si toute explication sur ce problème devait être expurgée de toute tendance sociétale.  Le propos est ici de d’abord rompre avec ce point de vue et de remettre ce phénomène sur le terrain de la philosophie qu’il n’aurait jamais du quitter.  Cela alors même que tel le laboureur dans « La chute d’Icare » de Breughel, nous détournons les yeux des raisons sociales de la chute de nos contemporains, alors donc que se brûler les ailes par excès est devenu banal.

Le comble de la vacuité est de s’adapter toujours, de ne se réaliser jamais.

A l’époque où est demandé à chacun de s’adapter à outrance, sans tenir compte que l’adaptation n’est qu’une étape de la réalisation d’un individu dans le monde avant d’y laisser sa marque, le burn-out fonctionne comme le piège d’un perfectionnisme impossible.  Il est l’issue où nous pousse une civilisation toute technique dont l’idéal est de faire de nous ce qu’elle considère comme son apogée : une machine.  Et d’ainsi vaincre cette humaine approximation.

Terme d’abord sensé décrire l’état de certains drogués, le burn-out est passé du soigné au soignant, éreinté par sa charge de travail.  Il trouve un parallèle avec la notion d’acédie dans son rapport avec une foi (en Dieu pour les acédiques, en le techno-capitalisme pour les victimes contemporaines du burn-out).  Il en trouve un autre avec ces « burn-out cases », noms par lequel on nommait certains lépreux amputés, dans son rapport avec l’exil (comme le lépreux l’était en son temps, notre victime contemporaine est placée au ban de la société, loin d’elle, comme un signe inavouable de sa fragilité).

Entre essoufflement du perfectionnisme et épuisement de l’humanisme, il est d’abord, comme pour l’acédie catholique, le trouble qui touche les plus fidèles serviteurs du système.  Peut-être est-ce pour cette raison d’ailleurs que dans la parole de celui qui en souffre est difficilement remis en cause le système même.  Il y croit, il s’y consacre tellement, qu’à la fois il s’en essouffle et se rend invisible les causes de son essoufflement.

Il est le trouble des fidèles au système, le mal des « croyants ».   

Mais, en nos temps où  l’heure est partout, le temps […] nulle part, l’intérêt du recentrage philosophique est aussi de constater qu’en atteignant les membres les plus fervents du techno-capitalisme, le burn-out témoigne des possibilités d’une émancipation des conditions qui le crée.

il génère les nouveaux athées du techno-capitalisme.

Pascal Chabot, Global burn-out, 2013, PUF.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/global-burn-out-de-pascal-chabot/

« La vérité sur l’affaire Harry Quebert » de Joel Dicker.

SuspenseNous avons décidé, en parfaite collaboration avec des clients déçus mais responsables, de faire oeuvre utile et de sauver les lecteurs d’une lecture indigente, fastidieuse et inutile….

Etant entendu que le Grand Prix Du Roman De l’Académie Française est de ceux-là mais peut se révéler addictif, comme peut le devenir une mauvaise bière bavaroise ou française un long soir d’hiver quand y a vraiment plus rien, mais vraiment plus rien à boire, et que, de surcroît, la publicité éhontée qui en est faite pousse les lecteurs l’ayant débuté à lui chercher quelque chose de bien (quod non, rien, nada), nous avons donc décidé de dévoiler le seul argument (qui n’en est pas un) qui pourrait inciter le lecteur l’ayant débuté à achever cette daube : le nom du coupable.

CELUI QUI A TUE NOLA C’EST TRAVIS DAWN !

Ne nous remerciez pas.  On est là aussi pour ça !

Joel Dicker, La vérité sur l’affaire Harry Quebert, 2012, De Fallois & L’Age d’homme.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/la-verite-sur-laffaire-harry-quebert-de-joel-dicker/

« La liberté dans la montagne » de Marc Graciano.

Liberté dans la montagnece que veut vivre veut dire.

Le vieux et la petite cheminent le long d’une rivière.  Rien n’est dit d’où ils viennent, très peu de leur passé, encore moins d’un but ni même s’ils en ont un reconnaissable comme tel pour nous, une forme de climax vers lequel tendre.  La première force de l’auteur est de nous les donner comme surgis, brusquement survenus aussitôt que lus.  A la fois se détachant de la « réalité » du monde et s’y fondant, comme de la page.

la petite et le vieux auraient semblé, pour qui les aurait vu passer posté sur l’autre rive, deux masses étirées et diaphanes qui vibrionnaient sur le chemin.  Ils auraient semblé deux lignes verticales et pâles qui ondulaient à la lisière.  Deux impondérables filaments d’une lumière chétive et palpitante.  Ils auraient semblé deux torches fragiles et impermanentes tremblotant devant l’ombre de la forêt ou, grâce à de minces accrocs sur son opaque surface, la vue rapide et volée de l’invisible structure qui organisait le monde.  La vue rapide et volée de l’intangible et lumineuse matrice faonnant le monde.

Cette réalité, il s’agit d’abord de la nommer, la faire advenir sur la page.

et elle demanda au vieux comment il fallait nommer le spectacle qu’ils avaient vu […] le vieux dit à la petite qu’il n’existait pas de mot pour le décrire et il se tu en poursuivant sa marche puis, après un moment encore, le vieux reprit la parole et il dit à la petite que, de surcroît, il n’aurait servi à rien de l’inventer.

Tout comme eux-mêmes (vieux et petite ne seraient-t’ils pas des noms?) ne sont pas nommés, d’autres réalités sensibles n’ont nul besoin d’un nom.  Elles adviennent sans cela.  Nommer certaines de celles-là (comme ici le spectacle affreux d’une triple pendaison) risque au mieux d’aboutir à la faillite de l’expression de leur horreur, au pire de la faire ré-advenir.  Marc Graciano se situe ici entre la tentation d’y céder et celle d’en concéder l’inutilité.  Dans cette tension entre ne pas croire du tout en la force propitiatoire du langage et y accorder une foi sans faille.  Et quitte à nommer, autant nommer ce qui se cache sous l’apparence trop visible des choses et qui les lient.  Et plutôt que d’inventer, pour dire l’immanence du monde au plus près, le rôle du poète est d’extirper du langage ces mots qui y gisent oubliés, cachés sous ceux des fausses évidences.  Faonner, forlonger, brousser, eubage, canter, abalourdir, cabarer…  La beauté du monde se dit aussi par ces mots ramenés du fond des âges auquel nous appartenons plus encore que nous n’y retournons .

cette nuit là, le ciel était clair et des milliards d’étoiles scintillaient et le vieux trouva que le monde était beau et il pensa qu’il disparaîtrait un jour. Il pensa que le monde disparaîtrait à l’exact moment où lui ne serait plus là pour le voir.

« Liberté dans la montagne » est un récit de liberté.  Mais une liberté vraie, vidée de son idyllisme romantique, dépouillée des craintes que l’Histoire, les religions, ont fait peser sur elle.  Un liberté où l’on mange, mais où l’on tue ce que l’on mange.  Une liberté où l’on pisse et défèque.  Une liberté non expurgée des corps.  Qui se gagne aussi dans l’abandon de la raison.

Dans leurs rencontres avec le veneur, le géant, l’abbé, le chevalier, dans leur cheminement, dans leur relation entre eux et avec la nature qui les entourent et à laquelle ils retournent, le vieux et la petite réussissent à paraître à la fois allégories et parfaitement incarnés.  Tout cela dans la beauté d’une écriture en litanies qui s’affirme comme une matérialisation furtive de la secrète scanssion du rythme du monde.

Marc Graciano, Liberté dans la montagne, 2013, José Corti.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/la-liberte-dans-la-montagne-de-marc-graciano/