« Césarine de nuit » de Antoine Wauters

Césarine et Fabien, jumeaux orphelins, n’ont rien de ce qui peut les rendre acceptables au monde qui les entourent.  Ils seront séparés.  Elle sera « placée », lui « enfermé ».  Car cet autre différent, rieur, enjoué, amoral car inéduqué, n’a de place qu’à part.  Derrière les grilles où l’époque expurge la différence, peut-être par crainte d’y apercevoir ce qui peut saper ses propres fondements.

Privé des mots, qu’on ne lui a jamais appris, ne reste à l’inadéquat que l’écart, la retraite ou la violence pour s’exprimer.

Elle a mordu, frappé, cogné à vide en laissant dire à sa colère tout ce qu’elle, fille de rien, ne peut dire.

Le dire, c’est le rôle du poète.  Et Antoine Wauters s’y emploie sublimement.  Convoquant Césaire, Artaud, il parvient à saisir ce scandale de l’enfermement auquel on réduit le « fou ».  Qui ne l’est (non, le paraît) que parce qu’il est autre.  Un autre que l’on cherche à normer, à aliéner, quitte à le briser.

Assis non, couchés non, debout oui, marchant non, courant oui, rêvant non, dormant non, courant oui.  Et lavant pour les filles, ponçant pour les garçons.  Et ponçant pour les filles, cousant pour les garçons.  Il sont camisolés de fleurs qui sont des ferrailles et des murs bien plaqués.

Et les mots, dont parfois les plus doux d’entre eux, sont enserrés dans des paragraphes étroits, carrés, formant cellules.  Comme ces autres que l’on enferme. 

Antoine Wauters, Césarine de nuit, 2012, Cheyne.

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« Etat d’exception » de Giorgio Agamben

L’état d’exception est cet espace où le droit, sous prétexte de ne pouvoir être préservé sans cela, est mis en veille. Au travers d’exemples glanés à travers l’histoire : le justitium romain, le troisième reich, la France napoléonienne, l’Italie de Musolini, l’Amérique de G.W.Busch, Giorgio Agamben déconstruit les outils dont se sont dotés les gouvernants à travers les âges pour résoudre cette dichotomie : comment établir dans le droit les moyens de le garantir en le suspendant, comment envisager dans le droit et par lui ce qui lui est extérieur ?

L’exemple clé, aisément saisissable, est probablement celui tiré de l’histoire récente où l’on voit un président américain s’arroger le droit de sortir du cadre juridique qui le légitime sous prétexte de défendre ce même cadre.  Il en appelle aux menaces qui pèsent sur l’état de droit pour en légitimer sa suspension.  Ce qui est marquant ici est que l’état d’exception, qui, par définition, ne peut être utile que dans le transitoire, devient permanent.  S’installe alors un espace où violence, droit, autorité et puissance se mêlent sans plus pouvoir se différencier et s’autolégitiment.

L’objectif de Giorgio Agamben, en s’aidant de l’histoire, de Carl Schmitt, de Walter Benjamin, est de soulever le voile qui pèse sur ce no man’s land entre droit public et fait politique, entre vie et ordre juridique.  Car sans réaffirmer leurs différences, sans trancher dans cet entrelacs brumeux, la politique est impossible.

La politique a subi une éclipse durable parce qu’elle a été contaminée par le droit, en se concevant elle-même dans le meilleur des cas comme pouvoir constituant (c’est-à-dire comme violence qui pose le droit), quand elle ne se réduit pas simplement au pouvoir de négocier avec le droit.  En revanche, ce qui est véritablement politique, c’est seulement l’action qui tranche entre violence et droit.

Giorgio Agamben, Etat d’exception, 2003, Le Seuil (coll.  L’ordre philosophique).

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« Styx express » de Stéphane Legrand

Car il y a bien une histoire, cette fois, rassure-toi, avec tout ce qu’il faut de péripéties, rebondissements, gens bien curieux, choses étranges et la beauté foudroyante des amours impossibles.

On confirme.  Il y a bien une histoire.  Etienne Celmare est écrivain, fumeur compulsif, et alcoolique.  Dans le désordre.  Il n’a aucun succès, fusse d’estime.  Et d’estime, il en a très peu pour lui-même.  Non content d’être encombré par sa propre personne, il s’est fait nègre d’un auteur à succès, Stéphane Legrand.  Qui n’est autre (mais non, pas l’auteur) que le produit de son invention (celle d’Etienne Celmare).  Et si vous avez suivi jusque là, on est certain de vous perdre après (nous, pas l’auteur).  Car Etienne Celmare est aussi poursuivi par deux Ukrainiens, a une fâcheuse tendance à faire décéder ceux qui l’entourent, est suspecté de meurtre, devient tuteur d’une petite fille surdouée, harcèle son ex-compagne…  Entre autres.  Bref il s’englue dans la « Lose » (qu’il théorise par ailleurs). 

Grotesque, certes.  Imbibé, non moins.  Mais Etienne Celmare, ou le narrateur, ou Stéphane Legrand, observe(nt) le monde d’un oeil acéré et narquois qui vous réveillerait tout déridé et hilare un sharpei narcoleptiqe sous tranquilisants.

La bêtise se lisait à livre ouvert sur ces traits.  Même, à ce point-là, on était presque surpris par l’absence d’une enseigne au néon.

La femme moderne, le dernier Ewigweibliche en date.  Elle ne boit pas mais préfère dite qu’elle s’hydrate.  Elle ne bronze pas au soleil de la Côte d’Azur : elle synthétise de la vitamine D.  Ce n’est pas qu’elle baise, regardez mieux, en fait elle régule sa sécrétion d’hormones.

Le reste est à l’avenant.  On est très loin du potache cependant.  Car sous ce portrait calamiteux et désopilant d’un inapte, en perpétuel mais vain retour sur lui-même, se révèle la difficulté à affronter cette inaptitude.  L’impossibilité logique à en sortir même.  Car, comme le dit si bien le narrateur, (ou Etienne Celmare, ou Stéphane Legrand) qui parvient à insérer dans son roman la propre critique de celui-ci :

Mais, en définitive, l’impossibilité d’assigner à Etienne Celmare une position morale déterminée est une position morale déterminée : la critique en acte d’un monde qui rend impossible ou dérisoire l’existence d’un sens moral, qui rend vain tout accord du sujet avec lui-même sur les problèmes moraux, qui rend incohérente la cohérence avec soi-même.  En sorte que ce livre apparemment erratique est en réalité beaucoup plus pensé que ne les sont ces romans expérimentaux dormitifs que le snobisme du siècle nous inflige à longueur de rentrées.  Mais il l’est sans y toucher, sur l’épiderme, car il est aussi virevoltant et drôle, violemment lyrique et narquois.

Hilarant donc.  Mais pas que.

Stéphane Legrand, Styx express, 2012, Gallimard (coll.  L’arpenteur).

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« La crâne rouge » de DoubleBob et Nicole Claude

La page est d’abord paisible mais comme en attente, telle une eau sentant l’orage qui va la rider.  Des regards y percent, d’un trait soyeux.  Puis un autre trait s’y appose, brut, au bic.  Et, d’un coup, la parole sourd.  Une logorhée plutôt.  Comme incantatoires, les mots se succèdent. Dont les liens ne peuvent être tissés que dans une logique autre.

« ELLE ETAIT DANS LE NOIR J’AI ALLUME LA LUMIERE QUAND MÊME TU FUMES TOI? NON C’EST PAS BIEN DE FUMER QUELQU’UN M’A DONNE UNE CIGARETTE MA MERE ELLE VEUT ME MANGER ELLE PEUT PAS HEIN? »

Le flot des mots se tarit ensuite.  Quelques secousses surviennent encore.  L’angoisse, le sordide, qu’ils relayaient est pris en charge par le dessin qui vient hacher la page.  Puis le calme revient.  La page s’apaise. 

DoubleBob, illustrateur, a rencontré Nicole Claude, artiste mentalement déficiente, dans le cadre du projet développé par le Frémok et la « S » grand atelier situé à Vielsalm.  L’approche est résolument narrative et se veut un laboratoire de création.

Ce que parvient à toucher du doigt « La crâne rouge« , c’est le vrai d’une rencontre, qui ne se découvre que dans le respect d’une différence.  D’une différence qu’on organise après coup mais à laquelle on ne tient pas la bride.  Qu’on laisse d’abord libre.  Et le beau en surgit.

Double Bob et Nicole Claude, « La crâne rouge« , 2012, Frémok.

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« Un petit roman lumpen » de Roberto Bolano

Dans ce court et dernier roman publié du vivant de son auteur, une femme, maintenant mariée et mère, revient sur une période « sombre » de sa jeunesse.  Suite à la mort accidentelle de ses parents, elle se trouve rapidement contrainte de subvenir à ses besoins et à ceux de son frère.  S’ensuivent, dans le creux de la précarité, des rencontres, la fin d’une innocence.  Et tout, dans ce monde d’un après l’évènement tragique mais fondateur, se trouve subitement baigné d’une lumière crue et persistante.  Un jour perpétuel, sans nuit, sans repos.  Cette fin brutale de l’enfance, cet apprentissage accéléré du réel (le mot réel désigne une autre irréalité, une irréalité moins accidentelle, plus structurée) éblouit, aveugle.  

Je sais maintenant que la proximité n’existe pas.  Il y a toujours quelqu’un qui a les yeux fermés.  On voit lorsque l’autre ne voit pas.  L’autre voit lorsqu’on ne voit pas.

C’est dans la confontation à une autre cécité que la narratrice verra se résoudre la sienne.  Mais comme le dit très justement Jordi Garcia, dans El Pais, et que le quatrième de couverture reprend à bon escient :

Il n’y a ni mélodrame, ni auto-apitoiement, ni fantaisies rédemptrices au-delà de la simple illusion d’une vie meilleure.  Mais il y a une grande adresse dans l’irrésistible innocence dont Bolano dote la protagoniste.  Chez elle vibre, sans y paraître, l’intelligence sentimentale du meilleur Bolano. (…)  Tout son art se trouve dans la pitié diffuse et à peine visible, l’amertume des vies malsaines sans culpabilité, les frustrations voilées mais invincibles et la vigueur psychologique qui permet d’évoquer des personnages, simples en apparence, mais à la trajectoire complexe.

C’est effectivement ici dans cette justesse pour dire une candeur finissante que se découvre superbement l’immense talent de Bolano. 

Roberto Bolano, Un petit roman lumpen, 2012, Christian Bourgois.

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« Le palace » de Claude Simon

Au travers des regards et souvenirs croisés d’un étudiant, d’un Américain, de deux Espagnols et d’un Italien « Le palace » nous plonge au coeur de la révolution espagnole de 1936.  Mais l’évènement, comme toujours chez Claude Simon, n’est bien sûr pas abordé de front.  On ne conte pas le fait.  On n’en conte pas plus son souvenir.  Ce qui nous est donné à en connaître est précisément cette difficulté qu’ont tous les protagonistes à eux-mêmes l’aborder.  Claude Simon nous donne à connaître un évènement (la révolution espagnole) par la représentation de personnages qui, eux-mêmes, cherchent à se représenter cet évènement.  D’où cette phrase, comme un leitmotiv :

Mais comment était-ce, comment était-ce?

Chaque personnage, comme chaque lecteur, glane alors ici et là de quoi rendre compte de l’évènement.  Toujours éparses, parcellaires, les traces parsèment le texte, se redoublant, se complétant.  C’est la moitié d’une manchette de journal aperçue au début.  Puis l’autre moitié qu’un autre personnage lit plus loin. Le texte de Simon est tel un ressac qui, dans son lent et incessant mouvement de va-et-vient, fait affleurer, sur la grève de nos mémoires, ce qui peut y faire sens.  Comme le protagoniste construit l’évènement, le lecteur construit le texte en rendant compte.

Tout cela dans un temps comme arrêté, suspendu.  Ou plutôt un temps de l’avant ou de l’après.  Comme celui de l’acteur avant d’être saisi par la pellicule.  Mieux même, cet espace-temps où reste coi ce même acteur au sein de notre mémoire, comme en attente, avant la même scène éternellement rejouée.

la foule jacassante qui semblait avoir ressurgi (…) comme si elle s’était tenue (ou plutôt comme si on l’avait rangée) quelque part toute prête pendant la nuit, comme ces ensembles de marionnettes, d’automates figés au milieu d’un geste, d’un sourire, et qui tout à coup, au déclenchement de la mécanique, se mettent tous en même temps à se mouvoir et à babiller…

Par cette construction en oeuf, en cycle s’accomplissant, par cette phrase faite de temps (toute en participe), c’est l’autre signification de la révolution qu’exprime ici Claude Simon.  Celle, donnée en exergue au livre :

Révolution : Mouvement d’un mobile qui, parcourant une courbe fermée, repasse successivement par les mêmes points.

Et cette signification vient peser sur l’autre de tout son poids.  D’une promesse de rupture, saisie dans la radicalité d’un instant, la révolution devient son contraire : une répétition, un retour du même.

Claude Simon, Le palace, 1962, Minuit.

On notera (peu et en passant) la sortie d’un volume reprenant quatre conférences prononcées par Claude Simon entre 1980 et 1993.  Ce recueil redondant, bien loin d’un véritable intérêt documentaire, sent effectivement le fond de tiroir à plein nez.   Il laissera donc le spécialiste sur sa faim et le lecteur avisé sur la douloureuse impression de s’être fait inutilement délester de 13,50 €. 

Claude Simon, Quatre conférences, 2012, Minuit.

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Telenet vs « Mythologies » de Roland Barthes

Hier, on a vu ça.  Loin de nous l’idée de se lancer dans une exégèse publicitaire exhaustive.  Mais un fait nous a sauté aux yeux.  Par delà l’apologie d’un certain type de spectacle que cette publicité se propose de vendre (une fille en lingerie sur une moto, des coups de feu, une bagarre, etc…), par delà les liens qui peuvent être tissés entre ce spectacle à acheter et des évènements récents (qui viennent questionner la notion même de décence) , par delà même tout cela donc, ceci : un raffinement pervers.

Dans une ville où il ne se passe rien (sous-entendez l’ensemble des chaînes concurrentes), il suffit au passant (le téléspectateur) de pousser sur un bouton (celui correspondant sur la télécommande à la chaîne vantée) pour accéder au vrai spectacle, celui dont Telenet affirme détenir la connaissance (We know drama).  Dans cette mise en abîmes, tout le scénario repose précisément sur le comportement du téléspectateur, qui y est décortiqué, pas à pas.  Un panneau (une publicité) tente l’instinct.  Le spectateur, grégaire, dressé à obéir, respecte l’injonction qui lui est faite.  Ne lui reste plus alors qu’à se laisser subjuguer, à exprimer des ersatzs d’émotions qu’il croit siennes alors qu’elles sont programmées.  Bref, appuie sur le bouton comme je te le demande et laisse toi faire.  Mieux même, appuie tous les jours sur le bouton.  Car cette apathie qui est déjà contenue dans ce seul geste d’appuyer, tu peux la vivre chaque jour.  On te promet ta dose quotidienne (your daily dose of drama).

La publicité est ici à nu.  Elle est décomplexée.  Elle a assumé son Debord.  Elle n’a plus peur de se scénariser elle-même, de mettre en scène son vrai rapport au sacro-saint client.  Spectateur, tu es un être grégaire qui fait ce que je te dis de faire.  Tu es un con doublé d’un junkie que j’abreuve.  Je ne m’en cache plus.  Je te le dis ouvertement.  Mieux même, je te rends encore plus con, car je fait du fait de te le dire un argument supplémentaire de te le vendre.  Je te fais rire non pas de toi mais de ce que je fais de toi.   Non content de t’aliéner, je me délecte de te le dire.  Suprême perversité, je t’asservis encore un peu plus dans le rire que suscite en toi la mise en scène de ton propre asservissement. 

On n’est pas certain que Roland Barthes, lors de l’écriture des « Mythologies », ait imaginé que la publicité puisse atteindre un jour ce degré de raffinement.  Sa lecture n’en paraît pas moins de nos jours essentielle.  On y apprend ce qu’est le catch, le bon-sens, le tour de France.  Ou plutôt ce qu’ils signifient.  On y apprend donc à déconstruire ces signes innombrables qui nous entourent et nous enjôlent.  On y apprend à lire ces signes, et donc à leur remettre une bride, avant qu’eux mêmes ne nous la passent au cou.  Alors, oui, on peut rire d’être pris pour un con.  On peut choisir aussi de l’être un peu moins.  

Roland Barthes, Mythologies, 1957 (2010)*, Le Seuil.

*La version 2010 reprend en vis-à-vis des textes de Barthes les images l’ayant inspiré à l’époque.  Si vous ne devez posséder qu’un seul « beau-livre » dans votre bibliothèque, ce doit sans doute être celui-là.

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« Somaland » de Eric Chauvier

Un anthropologue enquête sur les rapports entre précarité et exposition aux risques industriels.  Dans le parc industriel de Somaland, au sein de sa partie la plus pauvre (Thoreau), il rencontre Yacine G.  Ce dernier lui raconte comment sa petite amie, Loretta, s’est peu à peu éloignée de lui.  Selon Yacine, les changements (psychiques et physiques) à l’oeuvre chez elle ne peuvent qu’être le résultat du contact qu’elle a eu, via le système de climatisation du magasin  où elle venait d’être engagée (le Monstros), avec un produit inodore et incolore, le silène. 

Ce qui marque ici est que l’étrange est moins dans les thèses défendues bec et ongles par Yacine G. que dans l’absence de la possibilité d’un déni de celles-ci.  Yacine, par des mots mêmes frustes, construit un possible en lequel croire.  Il élabore une fiction que rien n’étaye.  Mais les gouvernants, de la classe desquels leurs experts font aussi partie, confrontés à ces mots, restent cois.  Ils n’y opposent rien qui viennent les démonter.

Le discours du laissez-pour-compte est une fiction.  Mais une « fiction crédible », qui révèle et alerte. 

En identifiant l’instabilité qui constitue et désagrège son ex-petie amie, mon témoin révèle la chair à fiction, une entité inédite, une chimie invisible et obsédante, provoquées par le désir de chacun et par son ferment naturel, l’angoisse, avouée ou refoulée, de vivre à Somaland.  L’hypothèse du silène, qu’elle soit avérée ou non, constitue une sorte d’anti-théorie, radicalement opposée au bon-sens, un îlot de vigilance, qui permet d’approcher la condition de l’homme soumis à ses désirs de science, d’objectivité, de vérité, mais condamné au bricolage (…) dans un environnement aléatoire (…) dont la complexité est illimitée.

Face à ce discours, déviant certes mais créateur, celui du gouvernant, lui, ne génère que du vide.  Son ordre est phatique et tautologique.  Son meilleur mode d’expression est le « Power point ».  Où le mot n’est plus sensé rien véhiculer, tout (c’est à dire rien) étant pris en charge par une police de caractère et un fond d’écran.

vos paroles ont disparu/votre cerveau est un fond d’écran.

Entre rigueur documentaire et fiction, Eric Chauvier nous convie à une confrontation entre deux solitudes irréductibles.  Dont les marques sont à retrouver dans les languages par lesquels chacune s’exprime.

Eric Chauvier, Somaland, 2012, Allia

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« Nuage de cendre » de Dominic Cooper.

Dans une Islande battue par les vents, accablée par les éruptions volcaniques, la famine et les maladies, Dominic Cooper nous convie à un duel sans merci entre deux générations de shérifs.  En 1718, Thorsteinn Sigurdson, natif de l’île, voit s’installer non loin de son domaine, Jens Wium, shérif dépêché par le pays colonisateur, le Danemark .  Ce dernier se révèle très vite fourbe, hautain, profitant sans vergogne de sa position de tutelle pour spollier à tout va.  Tout de suite, l’inimitié s’installe entre les deux hommes et Thorsteinn va alors envisager toutes les possibilités de faire tomber ce rival.   Jusqu’à l’obsession héréditaire. 

Tout n’est plus alors que pensé en regard de cet objectif.  Sans même qu’aucune raison ne puisse être invoquée à l’appui de cette volonté.  Les autres ne sont plus alors qu’outils, simples instruments servant un but extérieur à eux.  Plus terrible encore, leur existence même semble ne trouver plus de justification en dehors de ce but.  Et cette dépossession terrible se cristallise ici dans les personnages d’un frère et d’une soeur, figures de l’innocence, que cette innocence même condamne.

Dans une narration adroitement éclatée, Dominis Cooper nous donne à lire une remarquable et passionnante parabole sur le mal.  Le vrai mal.  Celui qui tourne à vide, sans raison d’être autre qu’un objectif.  Celui qui broie toute innocence et toute possibilité de rédemption. Celui qui n’est plus qu’une mécanique, dépouillé de sens.

-Ca n’a pas de sens de dire des choses pareilles, protesta le jeune médecin (…)

-De sens ?  répondit Jon d’une voix sourde.  Qu’est-ce que le sens a à voir dans tout ça ?

Dominic Cooper, Nuage de cendre, 2012, Métailié.

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« Cosmas ou la Montagne du Nord » de Arno Schmidt

En l’an 541 après J-C, non loin de Byzance, un jeune homme, Lycophron, étudie auprès de son maître, Eutokios, un savant grec revenu clandestinement dans l’Empire après en avoir été banni par Justinien 1er.  La ferme-forteresse où ils résident semble offrir un refuge sûr aux recherches du vieux savant et à l’épanouissement intellectuel du jeune homme.  L’arrivée dans leur région de Gabriel de Thisoa, un curé bigot et intrigant, et de Anatolios de Berytos, un politique opportuniste accompagné de sa fille, Agraulé, va venir bouleverser cet équilibre. 

Car le curé et le politique arrivent en inquisiteurs, porteurs moins d’une religion que de dogmes, servant plus à asseoir un pouvoir qu’une foi.  Et rien n’est de trop pour affermir cette emprise de la nouvelle croyance institutionelle.  Les marbres représentant les divinités païennes sont amputées de leur paganisme pour figurer des anges.  Une cosmologie, celle de Cosmas, est mise en avant, les théses chrétiennes s’accomodant parfaitement de ses hypothèses délirantes.  L’art et la science n’ont plus de rigueur, n’existent plus d’eux-mêmes, mais uniquement dans le service qu’ils peuvent rendre, dans leur travestissement, à l’institution religieuse.

C’est justement ça, le problème ! : une religion qui dénigre l’art et la science en les traitant de « vanités » se révèle incapable de produire aucune oeuvre d’art !  Elle peut tout juste retailler et ravauder nos grands Anciens! -Oui, produire du kitsch international, comme votre laineux « Bon Pasteur » là-bas !

Lycophron face à l’obscurantisme chrétien, c’est l’emblème de tout intéllectuel menacé par un collectivisme tournant à vide.  C’est l’écho d’un Arno Schmidt dans sa furieuse défense de l’individu.  Un individu qui, face à la menace d’un collectif toujours plus avide, doit revenir à l’essentiel.  Qui fait de lui qui il est et non un autre.   

Qu’est-ce qui fonde l’existence? : le paysage ; l’intellect ; l’éros !

Par sa seule scansion, le paysage vient comme dénoncer les délires d’une cosmologie qui était censée en rendre compte.

Dans le matin gris-fer, la tache de rouille du soleil.  Vaches coassent.  Un arbre nu aux membres nègres tordus en sueur.

Sur le chemin du retour : et des nuages par des nuages poursuivis.  Une troupe de perdrix s’envola avec fracas d’un sillon.  Le crépuscule massif et pataud ; un hybride de jour et de nuit.

L’intellect, lui, défait ce que fait le religieux.  Là où ce dernier s’ingénie à dissimuler les origines sur lesquelles reposent sa foi, une existence qui cherche à se fonder doit, au contraire, travailler à les retrouver.  La langue qui en rend compte, forcément bâtarde, doit dès lors afficher ses racines.  Les mêler en montrant qu’elles se mêlent.  L’érudit et le trivial.  Le grec ancien et l’anglais contemporain.  Jusqu’au vertige généré par un vers (« Oh Captain, my Captain !!! ») de Walt Withman, en anglais, dans la bouche d’un Thrace du 6ème siècle!

Mais Lycophron, en la personne d’Agraulé, découvre l’amour aussi.  Dans le tâtonnement des gestes :

Donc : toucher : nous nous entremêlâmes, lugubres, nous étions des débutants, avec des grimaces ; le vent s’en mêla ; des doigts étranglaient et foraient, ma main en savait plus que moi –

Dans la naïveté des rêves :

Mes pensées agraulèrent encore un peu.

Le paysage, l’intellect, l’éros fondent une existence.  Arriver à les dire fondent l’art.  Et Arno Schmidt, érudit quasi maniaque, maître génial de l’éllipse, inventeur voluptueux de néologismes, en est un de ses plus sublimes serviteurs.

Arno Schmidt, Cosmas ou la Montagne du Nord, 2006, Tristram.

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