« Le palace » de Claude Simon

Au travers des regards et souvenirs croisés d’un étudiant, d’un Américain, de deux Espagnols et d’un Italien « Le palace » nous plonge au coeur de la révolution espagnole de 1936.  Mais l’évènement, comme toujours chez Claude Simon, n’est bien sûr pas abordé de front.  On ne conte pas le fait.  On n’en conte pas plus son souvenir.  Ce qui nous est donné à en connaître est précisément cette difficulté qu’ont tous les protagonistes à eux-mêmes l’aborder.  Claude Simon nous donne à connaître un évènement (la révolution espagnole) par la représentation de personnages qui, eux-mêmes, cherchent à se représenter cet évènement.  D’où cette phrase, comme un leitmotiv :

Mais comment était-ce, comment était-ce?

Chaque personnage, comme chaque lecteur, glane alors ici et là de quoi rendre compte de l’évènement.  Toujours éparses, parcellaires, les traces parsèment le texte, se redoublant, se complétant.  C’est la moitié d’une manchette de journal aperçue au début.  Puis l’autre moitié qu’un autre personnage lit plus loin. Le texte de Simon est tel un ressac qui, dans son lent et incessant mouvement de va-et-vient, fait affleurer, sur la grève de nos mémoires, ce qui peut y faire sens.  Comme le protagoniste construit l’évènement, le lecteur construit le texte en rendant compte.

Tout cela dans un temps comme arrêté, suspendu.  Ou plutôt un temps de l’avant ou de l’après.  Comme celui de l’acteur avant d’être saisi par la pellicule.  Mieux même, cet espace-temps où reste coi ce même acteur au sein de notre mémoire, comme en attente, avant la même scène éternellement rejouée.

la foule jacassante qui semblait avoir ressurgi (…) comme si elle s’était tenue (ou plutôt comme si on l’avait rangée) quelque part toute prête pendant la nuit, comme ces ensembles de marionnettes, d’automates figés au milieu d’un geste, d’un sourire, et qui tout à coup, au déclenchement de la mécanique, se mettent tous en même temps à se mouvoir et à babiller…

Par cette construction en oeuf, en cycle s’accomplissant, par cette phrase faite de temps (toute en participe), c’est l’autre signification de la révolution qu’exprime ici Claude Simon.  Celle, donnée en exergue au livre :

Révolution : Mouvement d’un mobile qui, parcourant une courbe fermée, repasse successivement par les mêmes points.

Et cette signification vient peser sur l’autre de tout son poids.  D’une promesse de rupture, saisie dans la radicalité d’un instant, la révolution devient son contraire : une répétition, un retour du même.

Claude Simon, Le palace, 1962, Minuit.

On notera (peu et en passant) la sortie d’un volume reprenant quatre conférences prononcées par Claude Simon entre 1980 et 1993.  Ce recueil redondant, bien loin d’un véritable intérêt documentaire, sent effectivement le fond de tiroir à plein nez.   Il laissera donc le spécialiste sur sa faim et le lecteur avisé sur la douloureuse impression de s’être fait inutilement délester de 13,50 €. 

Claude Simon, Quatre conférences, 2012, Minuit.

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Telenet vs « Mythologies » de Roland Barthes

Hier, on a vu ça.  Loin de nous l’idée de se lancer dans une exégèse publicitaire exhaustive.  Mais un fait nous a sauté aux yeux.  Par delà l’apologie d’un certain type de spectacle que cette publicité se propose de vendre (une fille en lingerie sur une moto, des coups de feu, une bagarre, etc…), par delà les liens qui peuvent être tissés entre ce spectacle à acheter et des évènements récents (qui viennent questionner la notion même de décence) , par delà même tout cela donc, ceci : un raffinement pervers.

Dans une ville où il ne se passe rien (sous-entendez l’ensemble des chaînes concurrentes), il suffit au passant (le téléspectateur) de pousser sur un bouton (celui correspondant sur la télécommande à la chaîne vantée) pour accéder au vrai spectacle, celui dont Telenet affirme détenir la connaissance (We know drama).  Dans cette mise en abîmes, tout le scénario repose précisément sur le comportement du téléspectateur, qui y est décortiqué, pas à pas.  Un panneau (une publicité) tente l’instinct.  Le spectateur, grégaire, dressé à obéir, respecte l’injonction qui lui est faite.  Ne lui reste plus alors qu’à se laisser subjuguer, à exprimer des ersatzs d’émotions qu’il croit siennes alors qu’elles sont programmées.  Bref, appuie sur le bouton comme je te le demande et laisse toi faire.  Mieux même, appuie tous les jours sur le bouton.  Car cette apathie qui est déjà contenue dans ce seul geste d’appuyer, tu peux la vivre chaque jour.  On te promet ta dose quotidienne (your daily dose of drama).

La publicité est ici à nu.  Elle est décomplexée.  Elle a assumé son Debord.  Elle n’a plus peur de se scénariser elle-même, de mettre en scène son vrai rapport au sacro-saint client.  Spectateur, tu es un être grégaire qui fait ce que je te dis de faire.  Tu es un con doublé d’un junkie que j’abreuve.  Je ne m’en cache plus.  Je te le dis ouvertement.  Mieux même, je te rends encore plus con, car je fait du fait de te le dire un argument supplémentaire de te le vendre.  Je te fais rire non pas de toi mais de ce que je fais de toi.   Non content de t’aliéner, je me délecte de te le dire.  Suprême perversité, je t’asservis encore un peu plus dans le rire que suscite en toi la mise en scène de ton propre asservissement. 

On n’est pas certain que Roland Barthes, lors de l’écriture des « Mythologies », ait imaginé que la publicité puisse atteindre un jour ce degré de raffinement.  Sa lecture n’en paraît pas moins de nos jours essentielle.  On y apprend ce qu’est le catch, le bon-sens, le tour de France.  Ou plutôt ce qu’ils signifient.  On y apprend donc à déconstruire ces signes innombrables qui nous entourent et nous enjôlent.  On y apprend à lire ces signes, et donc à leur remettre une bride, avant qu’eux mêmes ne nous la passent au cou.  Alors, oui, on peut rire d’être pris pour un con.  On peut choisir aussi de l’être un peu moins.  

Roland Barthes, Mythologies, 1957 (2010)*, Le Seuil.

*La version 2010 reprend en vis-à-vis des textes de Barthes les images l’ayant inspiré à l’époque.  Si vous ne devez posséder qu’un seul « beau-livre » dans votre bibliothèque, ce doit sans doute être celui-là.

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« Somaland » de Eric Chauvier

Un anthropologue enquête sur les rapports entre précarité et exposition aux risques industriels.  Dans le parc industriel de Somaland, au sein de sa partie la plus pauvre (Thoreau), il rencontre Yacine G.  Ce dernier lui raconte comment sa petite amie, Loretta, s’est peu à peu éloignée de lui.  Selon Yacine, les changements (psychiques et physiques) à l’oeuvre chez elle ne peuvent qu’être le résultat du contact qu’elle a eu, via le système de climatisation du magasin  où elle venait d’être engagée (le Monstros), avec un produit inodore et incolore, le silène. 

Ce qui marque ici est que l’étrange est moins dans les thèses défendues bec et ongles par Yacine G. que dans l’absence de la possibilité d’un déni de celles-ci.  Yacine, par des mots mêmes frustes, construit un possible en lequel croire.  Il élabore une fiction que rien n’étaye.  Mais les gouvernants, de la classe desquels leurs experts font aussi partie, confrontés à ces mots, restent cois.  Ils n’y opposent rien qui viennent les démonter.

Le discours du laissez-pour-compte est une fiction.  Mais une « fiction crédible », qui révèle et alerte. 

En identifiant l’instabilité qui constitue et désagrège son ex-petie amie, mon témoin révèle la chair à fiction, une entité inédite, une chimie invisible et obsédante, provoquées par le désir de chacun et par son ferment naturel, l’angoisse, avouée ou refoulée, de vivre à Somaland.  L’hypothèse du silène, qu’elle soit avérée ou non, constitue une sorte d’anti-théorie, radicalement opposée au bon-sens, un îlot de vigilance, qui permet d’approcher la condition de l’homme soumis à ses désirs de science, d’objectivité, de vérité, mais condamné au bricolage (…) dans un environnement aléatoire (…) dont la complexité est illimitée.

Face à ce discours, déviant certes mais créateur, celui du gouvernant, lui, ne génère que du vide.  Son ordre est phatique et tautologique.  Son meilleur mode d’expression est le « Power point ».  Où le mot n’est plus sensé rien véhiculer, tout (c’est à dire rien) étant pris en charge par une police de caractère et un fond d’écran.

vos paroles ont disparu/votre cerveau est un fond d’écran.

Entre rigueur documentaire et fiction, Eric Chauvier nous convie à une confrontation entre deux solitudes irréductibles.  Dont les marques sont à retrouver dans les languages par lesquels chacune s’exprime.

Eric Chauvier, Somaland, 2012, Allia

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« Nuage de cendre » de Dominic Cooper.

Dans une Islande battue par les vents, accablée par les éruptions volcaniques, la famine et les maladies, Dominic Cooper nous convie à un duel sans merci entre deux générations de shérifs.  En 1718, Thorsteinn Sigurdson, natif de l’île, voit s’installer non loin de son domaine, Jens Wium, shérif dépêché par le pays colonisateur, le Danemark .  Ce dernier se révèle très vite fourbe, hautain, profitant sans vergogne de sa position de tutelle pour spollier à tout va.  Tout de suite, l’inimitié s’installe entre les deux hommes et Thorsteinn va alors envisager toutes les possibilités de faire tomber ce rival.   Jusqu’à l’obsession héréditaire. 

Tout n’est plus alors que pensé en regard de cet objectif.  Sans même qu’aucune raison ne puisse être invoquée à l’appui de cette volonté.  Les autres ne sont plus alors qu’outils, simples instruments servant un but extérieur à eux.  Plus terrible encore, leur existence même semble ne trouver plus de justification en dehors de ce but.  Et cette dépossession terrible se cristallise ici dans les personnages d’un frère et d’une soeur, figures de l’innocence, que cette innocence même condamne.

Dans une narration adroitement éclatée, Dominis Cooper nous donne à lire une remarquable et passionnante parabole sur le mal.  Le vrai mal.  Celui qui tourne à vide, sans raison d’être autre qu’un objectif.  Celui qui broie toute innocence et toute possibilité de rédemption. Celui qui n’est plus qu’une mécanique, dépouillé de sens.

-Ca n’a pas de sens de dire des choses pareilles, protesta le jeune médecin (…)

-De sens ?  répondit Jon d’une voix sourde.  Qu’est-ce que le sens a à voir dans tout ça ?

Dominic Cooper, Nuage de cendre, 2012, Métailié.

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« Cosmas ou la Montagne du Nord » de Arno Schmidt

En l’an 541 après J-C, non loin de Byzance, un jeune homme, Lycophron, étudie auprès de son maître, Eutokios, un savant grec revenu clandestinement dans l’Empire après en avoir été banni par Justinien 1er.  La ferme-forteresse où ils résident semble offrir un refuge sûr aux recherches du vieux savant et à l’épanouissement intellectuel du jeune homme.  L’arrivée dans leur région de Gabriel de Thisoa, un curé bigot et intrigant, et de Anatolios de Berytos, un politique opportuniste accompagné de sa fille, Agraulé, va venir bouleverser cet équilibre. 

Car le curé et le politique arrivent en inquisiteurs, porteurs moins d’une religion que de dogmes, servant plus à asseoir un pouvoir qu’une foi.  Et rien n’est de trop pour affermir cette emprise de la nouvelle croyance institutionelle.  Les marbres représentant les divinités païennes sont amputées de leur paganisme pour figurer des anges.  Une cosmologie, celle de Cosmas, est mise en avant, les théses chrétiennes s’accomodant parfaitement de ses hypothèses délirantes.  L’art et la science n’ont plus de rigueur, n’existent plus d’eux-mêmes, mais uniquement dans le service qu’ils peuvent rendre, dans leur travestissement, à l’institution religieuse.

C’est justement ça, le problème ! : une religion qui dénigre l’art et la science en les traitant de « vanités » se révèle incapable de produire aucune oeuvre d’art !  Elle peut tout juste retailler et ravauder nos grands Anciens! -Oui, produire du kitsch international, comme votre laineux « Bon Pasteur » là-bas !

Lycophron face à l’obscurantisme chrétien, c’est l’emblème de tout intéllectuel menacé par un collectivisme tournant à vide.  C’est l’écho d’un Arno Schmidt dans sa furieuse défense de l’individu.  Un individu qui, face à la menace d’un collectif toujours plus avide, doit revenir à l’essentiel.  Qui fait de lui qui il est et non un autre.   

Qu’est-ce qui fonde l’existence? : le paysage ; l’intellect ; l’éros !

Par sa seule scansion, le paysage vient comme dénoncer les délires d’une cosmologie qui était censée en rendre compte.

Dans le matin gris-fer, la tache de rouille du soleil.  Vaches coassent.  Un arbre nu aux membres nègres tordus en sueur.

Sur le chemin du retour : et des nuages par des nuages poursuivis.  Une troupe de perdrix s’envola avec fracas d’un sillon.  Le crépuscule massif et pataud ; un hybride de jour et de nuit.

L’intellect, lui, défait ce que fait le religieux.  Là où ce dernier s’ingénie à dissimuler les origines sur lesquelles reposent sa foi, une existence qui cherche à se fonder doit, au contraire, travailler à les retrouver.  La langue qui en rend compte, forcément bâtarde, doit dès lors afficher ses racines.  Les mêler en montrant qu’elles se mêlent.  L’érudit et le trivial.  Le grec ancien et l’anglais contemporain.  Jusqu’au vertige généré par un vers (« Oh Captain, my Captain !!! ») de Walt Withman, en anglais, dans la bouche d’un Thrace du 6ème siècle!

Mais Lycophron, en la personne d’Agraulé, découvre l’amour aussi.  Dans le tâtonnement des gestes :

Donc : toucher : nous nous entremêlâmes, lugubres, nous étions des débutants, avec des grimaces ; le vent s’en mêla ; des doigts étranglaient et foraient, ma main en savait plus que moi –

Dans la naïveté des rêves :

Mes pensées agraulèrent encore un peu.

Le paysage, l’intellect, l’éros fondent une existence.  Arriver à les dire fondent l’art.  Et Arno Schmidt, érudit quasi maniaque, maître génial de l’éllipse, inventeur voluptueux de néologismes, en est un de ses plus sublimes serviteurs.

Arno Schmidt, Cosmas ou la Montagne du Nord, 2006, Tristram.

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« Karoo » de Steve Tesich

Saul Karoo est réparateur de scénario à L.A.  Ce qui veut dire qu’il expurge des scénarios qu’on lui confie tout ce qui peut faire réellement sens, cela seul étant gage d’un succès commercial.  Il massacre l’art.  Saul Karoo est très riche.  Saul Karoo, fumeur invétéré, a aussi un immense problème avec l’alcool.  Non qu’il boive beaucoup trop depuis trop longtemps.  Mais bien plutôt qu’il ne puisse mystérieusement plus atteindre à l’ivresse, quelles que soient les quantités absorbées.  Saul Karoo est menteur à un point tel que toute vérité lui semble insupportable.

C’était une maladie, la maladie de la vérité dont l’un des symptômes faisait que je me sentais plus à l’aise avec la vérité des autres qu’avec la mienne.

Saul Karoo ne conçoit l’intimité que comme un partage public.

Ce n’était pas la peur de l’intimité.  J’étais prêt et désireux d’être totalement intime en public.

Saul Karoo est incapable d’aucune relation sincère avec quiconque.  Dont sa femme (dont il ne parvient pas même à divorcer) ou son fils.  Et de tout cela, Saul Karoo, dans une auto-analyse frisant le vertige, prend conscience.  Chaque geste qu’il tente de poser alors est un geste de rédemption.  Mais dans le creux de ce permanent retour sur soi sourd une et une seule résistance à l’omniscience, celle de ne savoir qu’en faire. 

Saul sait tout sauf ce qu’il faut faire avec ce qu’il sait.

Et ce désir de rédemption de se transformer alors en une chute implacable, une impitoyable farce.

Steve Tesich, Karoo, 2012, Monsieur Toussaint Louverture.

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« Entrer dans une pensée ou Des possibles de l’esprit » de François Jullien

François Jullien, entre sinologie et philosophie, fait depuis longtemps oeuvre d’éclaireur.  Mais, contrairement au discours parfois porté sur lui, ce n’est pas uniquement la pensée chinoise qu’il se donne pour tâche d’éclairer.  Car plus exactement, cet éclairage n’est qu’une étape, un moyen et nullement une fin.  Jamais il ne s’engonce dans la fascination d’un ailleurs qu’il se donne alors pour tâche de défendre contre un ici.  Il éclaire moins la pensée chinoise ou l’hébraïque ou la grecque que le passage de l’une à l’autre.  En ce sens, ce nouvel opus peut être considéré comme une remarquable introduction à une oeuvre importante. 

Il prend comme point d’appui les commencements des trois traditions : la chinoise, l’hébraïque et la grecque.  Pour ce faire, il met en parallèle les premières phrases du Yi king (« Classique du changement »), du livre de la Genèse dans la Bible et de la Théogonie d’Hésiode.  On y voit s’exercer des « idées » du commencement qui sont radicalement différentes, et dont se démarque la singularité chinoise.  Là où l’occident pense par dualisme et causalité, l’orient pense par harmonie et processivité. 

La pensée chinoise n’est pas partie de l’opposition de l’Etre et du devenir, ou de la vérité et de l’apparence, comme le fait la métaphysique grecque; mais elle pense la capacité initiatrice investie dans la formation de tout procès, se développant en polarité, et qui va son chemin.

Mais surtout, là par quoi pense l’occident est conjugué, subordonné, etc…  tandis que là par quoi pense l’orient est l’idéogramme.  La langue, déjà, dans ses structures fondamentales, fait écart.  Et cet écart, rien, pas même la traduction enrobée de commentaires aussi savants soient-ils, ne vient le réduire de manière décisive.  Mais l’important est ailleurs car :

Lire du dehors, instruire un vis-à-vis entre pensées qui s’ignorent, faire travailler l’écart et jouer l’effet contrastif, c’est (…) faire apparaître les partis pris implicites, enfouis, non éclaircis, sur lesquels une telle pensée a prospéré.

Rien ne fait plus sens dans l’approche d’une pensée autre que le geste de quitter la sienne.  Pour entrer, il faut d’abord sortir. Il faut quitter l’espace rassurant de sa pensée, ses codes formant carcan.  Expérimenter son dehors.  Et c’est dans le creux de cet espace, de ce dehors auquel il se confronte que le penser véritable est possible, opérant.  Entrer dans une pensée donc et non comprendre.  C’est dans ces mouvements d’une pensée à l’autre, dans la confrontation de leurs dehors respectifs, que ce déploient les possibles de l’esprit.

François Jullien, Entrer dans une pensée ou Des possibles de l’esprit, 2012, Gallimard (Coll. Bibliothèque des idées).

 

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« Les amants monotypes » de Stephane Ebner

Un monotype est une estampe réalisée à partir d’un support non poreux (plexiglas, métal, verre, etc…) sur lequel on peint à l’huile, à la gouache, ou à l’encre topographique avant d’y presser une feuille de papier.  Il ne s’agit donc pas d’une gravure.  Le support peut être réutilisé à l’envi.  L’épreuve obtenue est toujours unique et non reproductible.

Il y est question de reflets, d’une eau d’abord dormante puis qui se ride.  Mais surtout d’une rencontre.  Entre cette eau et ce qu’elle reflète.  Entre un visage et son reflet.  Entre deux êtres.  Stéphane Ebner, pour dire cette rencontre dans ce qu’elle a de tragiquement mais superbement parcellaire, fait de la page un lieu, dans son sens géographique.  Avec une remarquable et ingénieuse économie de moyens.  Un lieu où les pages se plient et se déplient comme des corps se caressant, où le creux de la double page se fait limite.

La vraie rencontre n’est jamais reproduction, ni mimétisme.  L’image de Rorschach est toujours imparfaite.  La rencontre se fait toujours dans un manque, à « l’estran d’une parole incertaine« .

Stéphane Ebner, Les amants monotypes, 2012, Esperluète.

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« Les reconnaissances » de William Gaddis

Où un faussaire coiffé d’une postiche remet des faux billets à celui qu’il croit être son fils.  Où ce même fils, dramaturge plagiaire à son corps défendant, croit avoir affaire à son père.  Où un homme dédicace des ouvrages à tour de bras, et notamment des Tolstoï.  Où un peintre de génie prête son talent pour réaliser des Bouts ou des Van Eyck.  Où ce même peintre en perd son nom, jusqu’à en retrouver un autre lui cédé par un fournisseur de momies égyptiennes.  Où les momies sont fabriquées à partir de bandelettes enfouies sous terre et arrosées quelques jours, et d’une jeune fille morte peu avant.  Où même le pilier de bar est un faux Hemingway…  « Les reconnaissances » se présente d’abord comme un catalogue jouissif de toutes les falsifications possibles.  Et dans ce monde du semblant, Stanley, le musicien, Otto, le dramaturge, et Wyatt, le peintre, tentent chacun à leur manière (plus ou moins radicale ou accomodante) de résister à cette lame de fond du toc, à « ce diable (…), père du faux art ».

Dans son premier chef-d’oeuvre (quatre suivront), William Gaddis s’ingénie à déconstruire le monde qui nous entoure en nous renvoyant son image dans la subtilité de chaque reflet.  La surface de sa prose est telle ce miroir dans lequel les personnages cherchent assidument une preuve d’eux-mêmes.  Miroir, c’est-à-dire le verre équipé de tain.  Mais aussi une vitre, son reflet dans le regard de l’autre, le fait d’être nommé, la trace que laisse la main qui signe…  Bref, tout ce qui peut rattacher chaque être à la conscience de sa réalité.

Ce…  cet unique dilemme, prouver sa propre existence…  Les gens ne reculeront devant aucune ruse pour ça…

La ruse que s’est trouvée l’époque contemporaine (et qu’elle croit ultime) est la possession.  L’avoir laisse sa trace illusoire mais rassurante sur l’être.  Et cette trace, son emblême par excellence c’est l’argent.  L’argent, s’il n’a pas d’odeur, n’a pas non plus de valeur.  Il est la valeur.  Il est la construction technique d’une transcendance.  Dieu s’efface et l’argent s’affirme.  Il est l’aune à partir duquel tout est jugé.  Alors que l’art est copié, le plagiat institutionnalisé, l’identité échangée, la paternité incertaine, le pire blasphème est de copier des billets de banque.  L’hérétique, l’iconoclaste du 20 ème siècle est le faussaire de billets. 

Nous vivons au sein de cet inventaire du faux.  Mais Gaddis ne s’arrête pas à cette surface.  Derrière le vernis de la satyre, il creuse le bois du réel.

Non, c’est…  les reconnaissances vont beaucoup plus en profondeur, beaucoup plus loin en arrière, et je…  ces tests au rayons X et ultraviolets et infrarouges, les experts avec leur photomicographie, croyez-vous qu’il n’y ait que ça?  Il y en a qui ne sont pas fous, ils ne cherchent pas un chapeau ou une barbe, ou un style qu’ils puissent reconnaître, ils regardent avec des mémoires qui…  vont plus loin qu’eux-mêmes

Suprême ironie, notre époque, qui pousse jusqu’à son paroxysme cette logique du faux, est elle-même l’héritage du semblant.  Ainsi, là où s’érigent aujourd’hui les églises d’un dieu peu à peu abandonné, célébrait-on autrefois le culte de Mithra, dans la pratique duquel était sacrifié un taureau, chaque 25 décembre.  Mais cela n’est pas le résultat d’un lent glissement naturel.  Rien de darwinien ici.  L’évolution est faite de ruptures, de choix conscients (politiques, pragmatiques) où l’on présente la copie pour le vrai.  Nous sommes englués dans le faux.  Il nous constitue même.

La création véritable n’est dès lors possible sans la saisie de ce constat.  Tout est fragmenté, le vrai et le faux s’entremêlant.  L’art authentique n’est accessible que s’il se reconnaît héritier des palimpsestes qui le précèdent, l’auteur s’effaçant dans son oeuvre.

Gaddis, en compositeur de génie, réalise ce programme avec une rigueur et une ampleur inégalée.  Et, pour notre plus grand bonheur, c’est le lecteur qui doit s’en faire l’interprète.

William Gaddis, Les reconnaissances, 1973, Gallimard.

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« La disparition de Majorana » de Léonardo Sciascia

En cette période de l’entre deux guerres, dans l’Italie de Mussolini, le professeur Ettore Majorana était un génie de la physique des particules.  Il disparaîtra mystérieusement en 1938, à l’âge de 32 ans, sans laisser de traces.  Suicide, retraite secrète dans un couvent, toutes les éventualités restent encore de nos jours envisagées.

Dans ce court texte de 1975, Leonardo Sciascia revient sur cette disparition.  Et l’hypothèse qu’il retient est la suivante : Majorana aurait perçu avant tous le potentiel guerrier et ravageur de la physique nucléaire.  Il aurait alors délibérément choisi de disparaître, emmenant avec lui son dangereux savoir.

A sa sortie, ce livre suscita de nombreux commentaires quant à la plausibilité de ce qu’il avançait.  L’auteur fut accusé de travestir la réalité, de trahir la mémoire du disparu.  Mais, par delà la stérilité de ces polémiques, c’est ce que construit Sciascia sur le possible de cette hypothèse qui interpelle ici.  Qu’est ce que le savoir?  Qu’est ce que la science?  Le savant est il responsable de ce qu’implique le savoir qu’il enrichit?

Le Ettore Majorana de Sciascia est le sien, entre choix documentaire et fiction.  Peu importe que l’hypothèse soit authentique ou même crédible.  Seul suffit qu’elle soit.  Ettore Majorana, sous la plume de Sciasia, devient un matériau , une figure de l’antithèse de la science désincarnée, décontextualisée, ne s’abreuvant qu’à elle-même et fonctionnant donc à vide.  Et si ce Ettore Majorana est une création, il démontre que la création est utile.

Léonardo Sciascia, La disparition de Majorana, 2012, Allia.

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