« Âmes inquiètes » de Marco Ercolani et Lucetta Frisa.

Marco Ercolani est psychiatre dans la zone périphérique de Gênes.  Tout au long de son travail,il a collecté auprès de ses malades de brefs récits, paroles ou témoignages.  Lucetta Frisa les a complétés des siens et les a mis en oeuvre.

D’habitude, la folie est mise à distance, comme derrière le mur d’une crainte atavique.  Les deux auteurs, par la véracité du témoignage et la clarté d’une narration qu’ils épurent sans en dissimuler la littérarité, la ramènent au devant, au plus près, dans la vérité et l’émotion du fait exposé nu.

Elle a été internée pour démence sénile.  Dans son appartement, des entassements de papier jusqu’au plafond : couloir, cuisine, salle de bain.  Chaque recoin de la maison déborde de papier : papier de boucherie, papier journal, papier hygiénique, papier pelure, papier cadeau, emballage de caramel et de chocolat, pages déchirées.  Il flotte une odeur déprimante de poussière grasse.  Tous les stores sont baissés, les fermoirs, les loquets et les gonds rouillés.  Dans sa chambre, deux lits jumeaux aux matelas à moitié défoncés, sans drap ni oreiller, et sur chaque matelas une silhouette humaine en carton, l’une tournée vers l’autre, comme deux corps endormis.  Les lits sont recouverts de vieux journaux, aux articles jaunis, aux titres à demi effacés, aux photos fanées.  Sur les deux corps en carton, se détachent ces mots composés d’une suite de lettres découpées dans les vieux journaux :  JE T’AIME.

Aucun voyeurisme.  Aucune curiosité malsaine.  On est au plus près mais comme sans déranger, en passant.  Pas de je, pas de jugement non plus.  Aucun regard critique.  Et cette proximité avec ces âmes inquiètes et leurs actes et dires sans fard nous ramène à nos propres inquiétudes, ces failles dont, à force de vouloir les occulter, nous oublions qu’elles nourrissent nos existences.  Et donc la littérature.

Marco Ercolani & Lucetta Frisa, Âmes inquiètes, 2011, Editions des états civils. 

(On note aussi la parution chez le même éditeur de « J’entends des voix », des mêmes auteurs.  Les je y sont omniprésents, car c’est de la collecte de monologues de ces âmes inquiètes qu’il s’agit.  Et c’est très bien aussi.  Tellement bien qu’on en reparlera plus tard.)

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« Les Oeuvres de miséricorde » de Mathieu Riboulet.

Que faire de tous ces morts, où vivre, comment s’aimer?

Tout est remarquablement partagé.  Pour tout geste de miséricorde, celui qui lui est contraire.  Dans les corps-à-corps des tranchées se lit celui, ambivalent, des lits.  C’est du toucher dont il est question ici.  De la caresse, de l’étreinte, de la blessure, du meurtre aussi.  De ce dont toucher un corps est le signe.  D’un doute, d’un émoi, d’amour, de haine.

Qu’y a-t-il dans le corps de l’autrre que je veuille posséder avec tant d’ardeur dans le désir, que je veuille extirper avec tant d’acharnement dans le combat, dont je veuille vérifier la présence avec tant de précision dans le Livre?  Qu’as-tu en toi d’enchanteur à ce point, Andreas?  Qu’aviez-vous sous la peau, corps allemands, dont nous ayons voulu par trois fois vous priver, qu’avions nous sous les côtes, corps français, que vous ayez voulu par trois fois nous soustraire?  Qu’avait donc le corps juif qu’il ait fallu ôter, et pour cela fouailler, émonder, équarrir, en nous couvrant de sang, puis de suies, puis de cendres?  L’infini du désir, et pour y accéder l’infini de nos corps ; l’infini des pensées, et pour le traverser l’infini de nos joies , et l’infini du Livre, enfin, que rien n’arrête, pas même le doigt des saints, l’élan de la Passion et la fureur du meurtre.  Ce que nous touchons dans l’amour en pénétrons le corps : le lieu où la pensée bascule, que submerge l’obscur, auquel il faut veiller comme à la prunelle de nos yeux, comme au saint sacrement.

L’écriture de Mathieu Riboulet est de celle qui rend le mieux grâce à la beauté des corps, à la façon qu’ils ont de se mouvoir et de s’émouvoir.  Car précisément elle fouaille, émonde, équarrit.  Dans son histoire qui l’écartèle entre l’image du corps d’un saint et celle d’un bourreau, dans le prolongement d’un Caravage ou d’une Pina Bausch, il fait sublimement corps avec la langue pour mieux questionner pourquoi les corps ne font pas que s’étreindre.

Comment s’empare-t-on d’un homme que l’on veut battre […] Comment poser la main sur une blessure?

Mathieur Riboulet, Les Oeuvres de miséricorde, 2012, Verdier.

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« Un régal d’herbes mouillées » de Anna de Sandre.

Le titre, l’illustration de couverture, la mise en page nous ramèneraient presque à l’image d’épinal d’une poésie bucolique de chemin buissonnier.  Les titres de chaque texte eux-mêmes, énigmatiques, semblent baigner dans l’éther d’une indétermination tissée de brumes apaisantes.  Pour qui ne lit pas, et se contente du regard de loin porté sur la façade, « Un régal d’herbes mouillées » dégage ce parfum de sympathie un peu anecdotique, un peu condescendante aussi, que l’on porterait à tout travail que l’on sent bien façonné mais désuet, bien intentionné mais (osons le mot) mièvre.   Qui le lit (diantre! lire un livre, comme on y va)  comprend que cette façade a précisément été choisie pour le contraste qu’il offre avec ce qu’il enclot et qui finit par la déborder.  Car chaque texte (tous très courts, n’excédant pas deux pages de phrases aérées), sous son apparence bien établie (dans l’imaginaire collectif, s’entend) de poésie naïve, offre un roman dont les personnages tanguent dans le drame de leur vie de misère, avant d’échouer sur ses rives les plus dures.  Ces vies d’exclus, de laborieux, de débiles, de pauvres, de vieux, Anna de Sandre, avec une maîtrise rare de l’art du bref, parvient à nous les rendre en quelques traits, d’une plume qui les incise pour en faire jaillir toute la douleur mais aussi la beauté tragique.  Et à l’odeur sucrée que la rosée vient déposer sur l’herbe vient se mêler celle, forte, âcre, des foins coupés.

à part ça

la lune est rousse

sur la lèvre du toit

tu lèves le nez

ça t’éclabousse

et c’est juste

beau à crever.

Anna de Sandre, Un régal d’herbes mouillées, 2012, Les Carnets du Dessert de Lune.

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« Zibaldone » de Giacomo Léopardi.

Zibaldone est un terme intraduisible, signifiant approximativement « mélange ».  Et c’est bien de cela qu’il s’agit ici, d’un ensemble relié de pensées, hétéroclites, sans lien entre elles, sans plan.  Léopardi (1798-1837) a tenu ce cahier tout au long de sa vie, l’annotant tantôt presque compulsivement de longs raisonnements, tantôt passant près d’un an sans y toucher.  Tout y est abordé, de l’histoire à la philologie, des tracas personnels aux considérations philosophiques, de la politique à la linguistique.  Composé sans aucune volonté d’édition, certains fragments sont d’une brièveté qui confine à l’aphorisme, d’autres se déroulent sur plusieurs dizaines de pages.  Et le tout forme un bloc colossal de plus de 2000 pages dans lequel Allia permet de nous perdre après plus de 150 ans d’attente.

Disons-le tout de go, on a pas tout lu.  Car le Zibaldone est de ces monstres de mots dont les entrées sont multiples et se doivent d’être pratiquées sur le long terme.  Comme Les Essais d’un Montaigne à qui la démesure du Zibaldone nous renvoie d’instinct.  Mais comparaison n’est pas raison.  Car si l’ampleur et l’inachèvement des deux les apparentent inévitablement, ils possèdent tous deux leur fulgurance propre.

La raison est une lumière.  La nature veut être éclairée par la raison, et non incendiée.

Giacomo Léopardi est bien de son siècle et, plus encore, le nôtre tient bien de lui.  Car toutes les remises en question de notre temps, radicales comme toute vraie remise en question, de notre temps comme finalement de tous les autres, mieux qu’y trouver un écho, trouve une source dans le Zibaldone.  La nécessité des illusions, la relativité de tout jugement esthétique ou moral, mais surtout un questionnement constant des « certitudes établies » sont les clés de voûtes d’une pensée à laquelle Nietzsche devra beaucoup.  On y reconnaît ce même travail de sape duquel « l’évidence » ressort déchiquetée.

Le réel n’étant rien, il n’est rien de réel ni de substantiel dans le monde que les illusions.

Apprenons à nous faire de la « possibilité » une idée plus étendue que l’idée commune, et de la « nécessité » et de la « vérité » une idée beaucoup plus restreinte. 

Que le Zibaldone n’ait pas été pensé en fonction d’une publication par son auteur, n’est pas anecdotique.  Car cette libération du poids qu’être lu suppose permet une rare proximité.  Pas d’artifice, seule la volonté de se rendre, par l’exercice de l’écriture, une pensée claire à soi-même.  Pas de mauvaise foi dans l’approximation d’une lecture ou dans l’approche d’un auteur, juste la volonté, pour soi-même, d’aller à l’essence du propos visé.  On est face à un penseur d’alcôve.  Et dont la pensée n’a pas pour vocation à en sortir.

Le Zibaldone est un texte essentiel dans lequel s’immerger rend autre.  Il est un texte immense, démesuré, et qui ne parvient pourtant jamais à se clore, pas même dans un lecteur, les etcerae innombrables renvoyant aux prolongements infinis auxquels il l’enjoint.

Le Zibaldone est un exercice d’accoutumance qui répète et se reprend sans cesse jusqu’à transformer la réflexion en habitude, c’est-à-dire en nature. […] la société isole l’homme parlant de sa racine substantielle, la civilisation assure la tranquillité et le maintien du néant de l’existence humaine; les oeuvres de génie, elles, ont le pouvoir de le représenter.

Giacomo Leopardi, Zibaldone, 2004, Allia. (La dernière citation, parfaite, est reprise de la préface écrite par le traducteur, Bertrand Schefer, dont il faut louer l’exceptionnel travail.)

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« De l’utilité des Donuts » de Mark Alan Stamaty.

Sammy est le parfait petit cowboy (le nom, le chapeau, la paire de santiag) qui, pour achever d’incarner l’Amérique, ne songe qu’aux donuts. Pas un, ni trois, mais des centaines, des milliers ! Quittant son foyer aimant  et paisible, il enfourche son tricycle pour se rendre en ville, la GRANDE ville, afin d’y trouver en quantité ce qui le passionne tant.  Et qui y rencontre-t’il si ce n’est, he oui, un collecteur de donuts!  S’ensuivent péripéties et rencontres, où l’on apprend que l’utilité des donuts réside dans la découverte d’autre chose de bien plus important que les donuts.

Mais sous cette histoire d’apprentissage, somme toute classique, se dissimule une autre trame. Entièrement dessinée au trait, la page (qui parfois se fait double) de ce livre en noir et blanc ne laisse que bien peu de place au blanc.  Chaque espace est l’occasion d’une découverte. Dans chaque fenêtre de chaque maison du décor, sur le moindre coin de trottoir, l’oeil s’attarde sur un détail.  Quelque part en bas, parmi des oiseaux à tête de cheval dévorant un os ou s’adonnant aux joies du patin à roulettes, assis au bord de la route, un homme lit le journal dont la une annonce : « Les événements refusent de se produire » , sur une autre « Blegen annonce sa candidature, il est soutenu par sa voûte plantaire » . À la devanture des échoppes : « Légumes et chaises » ou « Ici, on vend des trucs contre de l’argent » . Un homme brandit un carton sur lequel est inscrit « Nouveau ! Poussière tout usage, couvre toutes les surfaces ».  Et il y a cette femme, en haut à droite de l’image (si, si, regardez bien!) que l’on voit par la fenêtre de l’immeuble ordonner à son mari « Cesse donc de parler au poisson ».  Tout y est profusion.

Dans cette ville, gigantesque et frénétique, dont les habitants semblent déborder d’une page qui peine à les contenir, Mark Alan Stamaty a construit un monde enchanté, tout d’humour tendre et de douce ironie.  Et s’il n’est pas conseillé de manger cinq donuts par jour, on ne saurait par contre assez conseiller parents et enfants de déambuler encore et encore dans ce futur classique.

Mark Alan Stamaty, De l’utilité des Donuts, 2010, Actes Sud.

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« Becs & ongles » de Perrine Le Querrec.

Un pamphlet est d’habitude circonscrit, enclos dans une opposition à laquelle il se contraint.  Il est identifiable et souvent réductible à cette opposition clairement nommée.  Ici, rien de cela.  On est contre, opposé, face à, et le ton du texte ne laisse aucune ambiguïté quant à son enchâssement dans une adversité.  Mais contre, opposé, face à quoi?  C’est aussi l’enjeu de « Bec & ongles ».

C’est beau une humanité qui meurt, non?

Derrière le sarcasme de la question se lit le scandale d’une humanité plongée dans la contemplation de sa propre agonie.  Et cela, en chacun de nous.  Devant nos écrans.  Amorphes jusqu’à en avoir oublié plus que vers où agir : le goût même de ce qu’est agir.

C’est comment qu’on agit?  J’appuie où, je monte où, je vais par où, je suis qui, je suis quoi, je courbe quelle échine, arrache quelle épine, entame quel chant, rampe dans quel camp, brandit quel pouvoir?

Oh certes, on s’indigne!  Mais en peignoir.  Les orteils au chaud dans les pantoufles.  Et sous nos discours convenus de l’indignation de salon résonne notre destin d’une « vie » rêvée, où rien ne nous manque, à la liberté près.

Allez, vas-y.  Vis le ton rêve.

Engoncés dans nos peurs, comme pétrifiés par elles, nous préférons continuer à coudre consciencieusement la capuche qui couvre notre visage.

Amour?  Peur.  Air?  Peur.  Nourriture?  Peur.  Plaisirs?  Peur.  L’autre?  Peur.  Sortir?  Peur.  Rester?  Peur.

A notre époque où il est devenu possible de s’indigner de tout et en toute consensualité, Perrine Le Querrec nous rappelle par la force presque perfide de ses mots que ce à quoi nous devons faire face et nous opposer est notre pesante inertie.

Déchirez les entraves, ne feignez plus, existez.

Perrine Le Querrec, Bec & ongles, 2011, Les Carnets du Dessert de Lune. On vous conseille également d’aller faire un tour ici et (he oui, Bec & ongles existe aussi au théatre).

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« Mytographes » de Hanno Millesi.

Les éditions Absalon, non contents d’avoir eu l’excellente idée de nous faire découvrir le très important Werner Kofler (disparu il ya peu), ont la bonne idée de s’entêter dans leur désir d’apporter à la connaissance d’un public français un peu plus encore de l’important vivier littéraire autrichien.

Dans « Mythographes », le narrateur, historien de profession, décide de filer son jeune collègue Allmeyer jusqu’au pied de son immeuble, guettant le moment où il pourra s’introduire chez lui et le tuer.  Tout oppose ces deux historiens qui travaillent sur la même période de l’histoire qui a vu la montée de l’austro-fascisme.  A la réussite médiatique et universitaire d’Allmeyer ne fait écho que le silence dont on entoure les travaux du narrateur.  D’un côté l’aisance et l’assurance, de l’autre l’emprunt et la « loose ».  Bien que parfaitement conscient de la vacuité des moyens sur lesquels Allmeyer consolide sa position d’ « intellectuel médiatique », il n’en jalouse pas moins ses succès.  Et c’est dans cette opposition que le narrateur va puiser toute sa haine.

Hanno Millesi nous dresse ici un portrait sans concession de cette Autriche mutique devant son passé douloureux.  Allant jusqu’à porter aux nues médiatiques celui qui, sous les apparences d’une féroce contradiction, feint de lui opposer autre chose que l’évidence d’une position partagées par tous.

n’est ce pas caractéristique d’un certain esprit que de relever justement ces aspects sur lesquels, en fait, il n’y a pas vraiment de quoi se quereller?

Une Autriche qui préfère se mirrer dans une histoire de l’anecdote.  Comme si cette manière de « faire de l’histoire », qui s’interdit d’étayer les fautes dans la rigueur, lui permettait de renvoyer ses propres responsabilités au même registre badin.  Et donc à les occulter.

Mais dans l’analyse que fait le narrateur de ce que représente le fameux « scientifique médiatique », nous lisons aussi une remarquable déconstruction de ce qu’est l’artifice en littérature.

On gagne d’abord l’attention de l’autre, puis il s’agit de légitimer cette faveur, de contrôler cette bienveillance, après quoi l’autre est prêt à se laisser entraîner.  Peu importe jusqu’où.  Jusqu’aux limites du self-contrôle ou de la compréhension, dans le cas le plus extrême.

Le scientifique est redevables à ses destinataires – son travail n’a rien d’une mise en scène divertissante.

Et tout l’art (et l’humour) d’Hanno Millesi est précisément de nous « divertir » en démontant les séductions du divertissement.

Hanno Millesi, Mytographes, 2012 (à paraître le 23/08/2012), Absalon.

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« L’effrayable » de Andréas Becker.

Y a-t-il une fonction de la vie?

Il est parfois, en littérature comme en d’autres domaines, de ces tentatives « radicales » qui émeuvent déjà de par l’ambition et le courage que l’on est forcé de supposer dans le chef de qui en est l’auteur.  Il y a une tension dans la prise de risque qui émeut, comme est ému le spectateur d’un spectacle de haute voltige.  Bien souvent cependant, en littérature du moins, le voltigeur s’écrase au sol.  Et puis, de temps en temps, c’est le prodige.

Du fond de sa chambre d’asile, le narrateur, noircissant compulsivement les pages, éructe l’histoire qui est à l’origine de son enfermement.  Dans le trouble de ses dédoublements et de son langage déformé se dessine peu à peu la suite des meurtres, des exactions, des viols dont il est l’enfant.  Et comment dire l’horreur de la plus abjecte des violences?  Comment  témoigner au plus prêt, si ce n’est dans une langue qui porte les stigmates de cette violence.

La lettrasse morte dans l’herbe, dans la poussière, amputée, poignardée, violée, l’avant-coureur de la nuit noire avait perdu son droit de prononciasser ni non de nominasser, cela de soit allait, cela d’un immanquable soi allait.

Comme le corps et l’esprit du narrateur le sont, sa langue est fracturée, violentée.

J’écrisse à l’intérieur de ce néant, à l’intérieur de ma petite mortasserie à moi.

Ces torsions dans la langue abondent en sens.  Le narrateur n’écrit pas, il écrisse.  Car pour bien rendre l’horreur de ce qui est écrit, il faut faire entendre cette plume qui crisse sur le papier, faisant pendant à cette horreur.  Le docteur est le dicteur, car il rappelle le dictateur dans l’emprise qu’il a sur le malade mais aussi celui qui dit comment dire à ce dernier.  Hitler est le grandgrand’frère car le danger du Führer est moins dans sa cruauté que dans la séduction protectrice, presque familiale, sous laquelle il la dissimule.  Les temps eux-mêmes sont réinventés.  Comme la mémoire du narrateur hoquette entre les terreurs de son imagination et celles de son réel, il faut mêler l’un à l’autre dans la grammaire même.

La forme grammaticale du conditionnel de la subjonctivité deux s’utilise pour exprimer ce qui aurait pu se passer si vous ne l’aviez pas déjà imaginé.

Moi je ne suis plus, j’ai eu-t-été.

Et puis, comment dire ce qu’on nomme « l’indicible »?  Comment dire dans la norme, ce qui s’en distancie tant?  S’en contenter, se vautrer dans l’illusion communicante, c’est se vouer à l’échec, se condamner à l’autre illusion du progrès.

Parce que si chacun ne fait qu’à sa propre tête à lui on ne se comprendra plus rien et alors on ne se pourra plus communiquer et alors il faut se soumétaster aux normes comme tout le monde et que c’est bien que tu le falasses et qu’il faut coninuetiter, et que c’est de la vraie progresserie.

Dire l’horreur avec les mots de la norme, c’est normer l’horreur.  Travestir, transgresser, déformer, donc.

Je suis violasseur de notre bébelle languière et décannasseureur de votre gracieuserie.

Andréas Becker réussit génialement le pari de nous dévoiler progressivement l’histoire bouleversante du narrateur par les effets de dédoublements de celui-ci et les déformations de sa langue.  Ceux-ci, mieux qu’y étant inscrit, y participant.  Nul artifice donc, mais la forme qui fait pleinement sens.  Avec une force inouïe, il nous rappelle, si besoin en était, qu’une part de la réalité ne peut accéder au dire que par la poésie.

J’ai fait des momots comme j’ai pu.

Andréas Becker, L’effrayable, 2012 (sortie prévue le 23/08/2012), La Différence.

On signalera également ceci qui préfigure magnifiquement l’oeuvre.

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« Tous les diamants du ciel » de Claro.

La conscience est effort, se réveiller labeur, et les modes d’évasion sont, il le sait, plus chiches que les ressources d’un prisonnier.

Un jour d’août 1951, Pont-Saint-Esprit, commune du Gard, se réveille dans le délire.  Des habitants cherchent à se défenestrer, d’autres sont pris de convulsions, de vomissements.  Environ 300 personnes sont concernées, dont sept décéderont, les autres étant affectées de troubles plus ou moins durables. Cela sans qu’aucune explication certaine n’en soit donnée.  D’abord fut évoquée une intoxication liée à l’ergot de seigle ayant servi à la fabrication du pain spiripontain.  D’où l’appelation qui fit grand bruit : l’affaire du pain maudit.  Puis ce fut au tour d’un champignon d’être incriminé.  Dernièrement, certains éléments orienteraient vers une intoxication au LSD.  Celle-ci ayant été organisée par la CIA, dans le but de tester les effets de la molécule sur une population étendue.  Moins farfelue que difficilement étayable, l’hypothèse est en tout cas à remettre dans le contexte de cette époque du péril rouge.  Où l’on n’hésite pas à tester à grande échelle sur des populations militaires ou civiles, par exemple, les effets de la radioactivité.

Oui, et le seul fait que la chose fût envisageable suffisait à la rendre réelle, quand bien même indémontrable, comme si l’acceptation du monstrueux allait de pair avec la capitulation de la conscience.

Et c’est cet espace de l’envisageable, du possible qu’investit Claro avec les personnages d’Antoine, jeune boulanger de Pont-Saint-Esprit à l’époque des faits, de Lucy, ex-junkie américaine reconvertie dans le sex-shop et l’espionnage, et de Wen Kroy, espion au service de la CIA.  Cet espace où tout n’est jamais exactement ce qu’il paraît être.  Où tout n’est jamais ce qu’il est.

Tout est toujours tout autre chose

Le sexe est ce que l’on vend sous le couvert finalement pudibond de l’amusement industriel. On en oublie que la sexualité peut aussi et surtout se révéler véritable machine poétique et subversive.  Comme sous la plume d’un Guyotat ou d’un Sade.  La drogue peut certes être destinée à contrarier le péril rouge et devenir un joyeux bonbon libertaire, une virulente friandise.  Mais elle est aussi ce fantastique ouvroir de réalité, cet outil de « connaissance par les gouffres » d’un Michaux.  Dans le jouissif jeu de dupes, de chausse-trappes, de son roman, Claro décode brillamment les « évidences » de notre temps et ce qu’être manipulé veut dire.

Antoine finit par ouvrir les yeux, las d’être à son insu et depuis si longtemps le sourd magicien de lui-même.

On ne se révèle jamais être aussi bien manipulé que par soi-même.  En bon apprenti de sa propre manipulation.  Dans « Les diamants du ciel » se découvre, tout du long, et dans la surprise finale, ce qu’être lecteur veut dire.  Que lire est moins être manipulé que se manipuler soi-même.  Qu’on est acteur aussi de ses délires.  Se découvre qu’il est dans la fonction de la littérature de troubler, désordonner, subvertir, abimer, s’abîmer.

Langage souvent dérange.

Claro, Tous les diamants du ciel, 2012 (à paraître le 23 août 2012), Actes Sud.

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« Notre-Dame-de-la-Merci » de Quentin Mouron.

Il y a d’autres livres.  Partant d’autres auteurs.  Les instants, seuls, ne se substituent pas.

Notre-Dame-de-la-Merci est un village comme un autre.  Une église, une école.  500 habitants.  Et parmi eux, Odette, la veuve qui deale sa cocaïne, Jean, le fils du vieux Pottier, qui n’est qu’intérêt, et Daniel, le crétin. Tous les trois ressentent cette douleur d’être, propre à qui n’est pas ce qu’il veut être.  Odette veut être cette femme que l’on respecte, voire qu’on craint.  Daniel veut, non pas être adoré d’Odette, mais être CELUI QUI est adoré par Odette.

Odette et Daniel glissent vers le gouffre qui s’est ouvert entre ce qu’ils sont et ce qu’ils aimeraient être.

Et ce gouffre est un creuset de violence.

L’écriture de Quentin Mouron est de celles qui permettent de plonger dans le sordide d’une vie pour y déceler le beau et le tragique.  C’est une écriture « ouvroir », qui n’hésite pas à se rappeler écriture au lecteur.  A se mettre en jeu elle-même.

Je vous invite à ouvrir vos volets, à regarder si en face, par hasard, il se passe la même chose. Si mon livre est un commentaire, si mon livre n’est pas ce que vous voyez chez la voisine qui pleure, chez le voisin qui boit, avec en plus les ruses et les lauriers de l’art. Les villes sont pavées de faits divers. Et les pavés sont anonymes et se ressemblent. On leur marche dessus sans plus s’en rendre compte.[…]Les pavés des villes crient. L’évidence qu’on évite. Et on achète des romans où tout est mieux écrit, où tout sent moins mauvais. Mais il y a beaucoup plus d’histoires qu’il n’y a de lecteurs.

On y sent une fureur aussi.  Mais contenue.  Presque tendre.

Le cri qu’on étouffe n’est qu’un silence de plus.  Il y a plein les rues, les métros, les usines, de ces êtres sans épaisseur qui frôlent les murs et le sol et les gens.  Qui ne disent rien.  Qui n’osent bruire.  Qui se ravalent sans cesse.  Certains sont cintrés dans un costume, d’autres en bleu de travail, d’autres encore se sont tus toute leur vie et chaussent leurs pantoufles pour étouffer leur pas.  Ils ont les cheveux blancs.  Le corps sec.  L’oeil brumeux.  Et la corde autour du cou, lâche, comme la cravate qu’on dénoue en rentrant du travail.

Nos vies sont tissées de ces cris étouffés.  Et l’écriture de Quentin Mouron est de celle qui attente magnifiquement au silence.

Quentin Mouron, Notre-Dame-de-la-Merci, 2012 (à paraître le 16/08/2012), Olivier Morattel Editeur.

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