« La connaissance de la douleur » de Carlo Emilio Gadda

Carlo Emilio Gadda (1893-1973) écrivit La connaissance de la douleur entre 1938 et 1941 et le fit paraître d’abord en revue.  Une nouvelle publication, retravaillée, en volume, parut en 1963.  En 1970, une nouvelle version voit le jour, augmentée et définitive.  Définitive mais inachevée.  Inachevée car ce texte, un des chef d’oeuvre du XX ème siècle, qui hantera son auteur pendant 25 ans, ne peut se conclure que dans l’imagination libre des fins possibles.

Dans une contrée fantasmée d’Amérique du sud, Gonzalo Pirobutirro d’Eltino, ingénieur-hidalgo entre deux âges, vilipende la crasse et la bêtise des péons ainsi que le crétinisme des enfants, vomit les lois du pays, laisse libre court à son avarice, à sa voracité et terrorise sa mère.  Mais surtout, il souffre.  Il souffre, terrible cercle vicieux, de la connaissance que cette douleur est immanente à sa condition.  Là où beaucoup restent sourds à ce qui les entourent (un conflit viens de se terminer et la surdité est un des maux de la guerre), lui ne connaît aucun silence.  Il n’est que perception.  Il entend jusqu’aux vers qui travaillent le bois.

« …, deux notes montaient d’un fond de silences, comme du fond d’un espace et d’un temps abstraits, profondes, retenues : telle la connaissance de la douleur : immanentes à la terre, dans le temps que ombres et lumières y défilaient.  Etouffé, venu jusqu’à lui d’une résurgence perdue dans la campagne, un sanglot désolé s’étouffait. »

Et il souffre de cette immanence même, de ne pouvoir extirper de cette laideur qui, plus encore que l’environner, l’enserre en son sein, la possibilité d’exercer un je.

« Le monde des idées : joli monde !  Eh : le moi, je : au milieu des amandiers en fleurs, au milieu des poires, des Battistina, des José : le moi, je…  Entre tous les pronoms, le plus abject. »

Cette douleur devant le je impossible (le je politique aussi ; chaque parcelle du territoire se trouve, de fait, surveillée par des « sociétés de vigilance », allégorie de l’Italie fasciste de 1938), seule une langue baroque peut la dire.  Ou plutôt une langue de la naissance du baroque, période historique du recentrage des consciences sur l’individu.  Et Gadda de jouer de tous les artifices : jeu de focales (alternance entre visions de paysages et perceptions intimistes), latinismes, néologismes, paroles dialectales, onomatopées…  La langue doit se faire excès pour dire l’excès de souffrance.

Mais ce roman n’est pas cependant celui du dolorisme béat, tourné vers soi-même.  Car la pire douleur est celle que l’on retire de la souffrance infligée à l’autre aimé.  Gonzalo aime sa mère et sa plus grande douleur est de savoir être la cause de sa souffrance.  Comme la plus grande douleur de la mère est d’être cause de celle de son fils.  Le fils y réagit pas la fureur, la mère par la terreur.  Et c’est dans cette terrible connaissance, cette culpabilité impossible à expier, que le véritable mais sublime tragique se fait jour.  Jusqu’au scandale d’une des fins possibles.

Carlo Emilio Gadda, La connaissance de la douleur, 1974, Le Seuil

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/la-connaissance-de-la-douleur-de-carlo-emilio-gadda/

« Classé sans suite » de Patrick Ourednik

L’année est déjà bonne.  Les éditions Allia ont le bon ton de ne pas nous donner à lire un seul mais bien deux nouveaux opus de Patrick Ourednik, l’auteur du jouissif Europeana, une brève histoire du XX ème siècle.  Joie donc!

Que classe t’on sans suite si ce n’est ce qui n’offre pas une cohérence univoque.  Ce dont on ne peut ramener les parties éparses vers un tout rassembleur qui viendra les conclure.  Classé sans suite, par son titre, prévient déjà, lucide sur son destin et le revendiquant presque.  Un vieillard misanthrope, un enquêteur cultivé, une suicidaire, un viol douteux, un meutre vieux de quarante ans, des incendies…  Et d’autres personnages et événements que malgré les tentatives (bien moins celles des divers personnages que celles du lecteur), rien ne viendra unifier.  Car le but n’est pas là.  Le lecteur ne doit plus être ce dédoublement de l’enquêteur, ce réceptacle en quoi va se cristalliser la rassurante raison d’être du texte.  Et l’appel au lecteur n’est plus simplement classique mise en abyme, invite à rejoindre le carcan de l’oeuvre, mais appel à sa propre responsabilité.

« LECTEUR!  Notre récit vous paraît dispersé?  Vous avez l’impression que l’action stagne?  Que dans le livre que vous tenez en main, il ne se passe au fond rien de très remarquable?  Gardez espoir : soit l’auteur est un imbécile, soit c’est vous ; les chances sont égales.  D’autres trépassèrent, oyez ! nous mourrons tous !  Qui c’est qui sait comment ça finira?  On s’embrouille parfois dans sa propre vie sans s’en apercevoir ; il en va de même pour les personnages de roman. »

S’il y a raison d’être du texte, elle n’est pas rassurante car tel n’est pas son but.  L’oeuvre traditionellement dite réaliste offre au lecteur le cocon d’une fin unifiante, qui vient éclairer ce qu’elle précède, lui donner « sens ».  En cela, elle s’écarte fondamentalement du réel (oui mais c’est quoi le réel?).

« Quant au lecteur, il a définitivement compris qu’il n’y comprendra définitivement rien : que peut fournir une chute plus sensée à un roman? (…) Oui !  Nous naissons dans un roman dont le sens nous échappe et le quittons sans avoir rien compris. »

La raison d’être du roman est qu’il n’y en a pas.  Et ce qu’il doit exprimer est cela-même.  Mais ce qu’il exprime aussi, dèjà par sa seule présence sous nos yeux, c’est qu’on peut être sans raison.  Que la découverte de son non-sens est sans doute ce qui permet à l’être de se goûter le plus pleinement.  La vie est une farce dont il nous est permis de rire, jusqu’à l’éclat.

« …arriver à exprimer son crétinisme avec toute l’autorité que cela suppose est pour les Tchèques l’ambition suprême, juste après la collaboration fructueuse avec les puissances du moment et l’entretien des nains de jardin. »

Patrik Ourednik, Classé sans suite, 2012, Allia

Patrik Ourednik, Le silence aussi, 2102, Allia (Pas encore lu.  Etalons les plaisirs)

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/classe-sans-suite-de-patrick-ourednik/

« Murmures de Glace » de Bettina Balàka

Plantons le décor : Vienne, 1922, Balthasar Beck rentre chez lui après sept années de guerre et de captivité en Russie.  Il retrouve sa femme, Marianne, et Aimée, sa fille née pendant son absence.  Très rapidemment, il reprend son travail d’inspecteur de police et se trouve confronté à une série de meurtres étrangement mis en scène, avec lesquels on lui découvre un mystérieux lien.

Tour à tour polar bien glauque, satyre politique ou sociale, roman psychologique, Bettina Balàka distille les indices avec adresse, ménageant une tension qui croîtra jusqu’à la surpise finale.  Un remarquable exercice de maîtrise du suspense, donc!

Mais le véritable sujet est ailleurs (ben oui, on est chez Quidam quand même, pas chez Michel Laffon).  C’est de la folie qu’il s’agit ici.  Celle contre laquelle lutte Beck, dans le combat, dans la captivité, mais aussi dans le retour à la vie (dite) normale.

« Lui, Beck, devenu son père, se relèverait d’un bond, soulèverait violemment la petite, à savoir lui-même, et la giflerait, gauche droite, gauche droite, à en faire tomber l’une de ses dents de lait branlantes ou provoquer un saignement de nez, il hurlerait, houspillerait, frapperait, renverserait sur la table le goulasch de l’enfant, la battrait encore… »

Et ce qui permet de résoudre cette insupportable tension, de la dépasser, ce rien qui fait paroi poreuse contre la folie, c’est le retour sur soi, la vigilance avec laquelle on ausculte sa propre conscience.  C’est-à-dire cette nécessité de se représenter soi-même, dans la farce comme dans la tragédie.

« Il y serait parvenu si, au dernier moment, Beck n’avait pas pris la chose à la plaisanterie, à la farce, à la rigolade, s’il n’avait pas senti qu’il était en son pouvoir de donner à l’incident une tournure différente, bougrement plus drôle, s’il ne s’était pas rendu compte d’un seul coup que tout n’était que théâtre : le fou furieux qui terrorrisait sa famille, comme le clown et ses pitreries. »

Mais cette folie, c’est aussi celle d’une époque à peine sortie d’un affrontement sanglant, et où, déjà, tous les germes du prochain sont en train de lever.  Folie aveugle du collectif (qu’il soit rouge ou brun) sur l’autel duquel tout individu mérite d’être sacrifié.  Et les deux folies, l’individuelle et la collective de se téléscoper et s’alimenter l’une l’autre, jusqu’au délire. 

« Il était très difficile de se soustraire à une croyance partagée par tous.  C’était l’une des choses les plus difficile au monde.(…)A quoi cela servait’il d’être l’un des rares adversaires d’une croyance et de soudain faire partie d’une minorité?  D’une minorité peau de chagrin, en voie de disparition et prête à se convertir?  D’ailleurs, était-on libre de décider de sa croyance? »

La fiction, elle, n’est pas croyance, car elle suppose fondamentalement un retour sur elle-même.  Elle implique sa propre conscience.  Et, comme Beck n’ayant de cesse de s’explorer, faisant retour sur lui-même et ses actes, geste salvateur, l’écriture de l’auteure se plie et se déplie,  porte un regard sur ce qu’elle est et devrait être.  La croyance, par essence dépoulliée d’un quelconque savoir d’elle-même, enchaîne.  La fiction est une décision et cette décision libère.  Bettina Balàka nous rappelle l’utilité (cathartique, éducative, politique) du théâtre, du tragique, de la fiction.    

Comme l’évoque le quatrième de couverture, il y effectivement du Joseph Roth, du Mankell chez Bettina Balàka.  Et on pourrait en rajouter bien d’autres illustres.  Mais elle se suffit largement à elle-même.

Bettina Balàka, Murmures de Glace, 2012, Quidam.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/murmures-de-glace-de-bettina-balaka/