« Yucca Mountain » de John D’Agata.

Yucca Mountain est le nom d’une montagne située à 140 kilomètres de Las Vegas, que le gouvernement américain a choisi pour « abriter » les déchets issus de ses centrales nucléaires.  John D’Agata, professeur de littérature à l’université d’Iowa, a un rêve.

Le rêve qu’en nous attardant assez longtemps sur une chose, son sens véritable finira forcément par se révéler.

Et il s’attarde donc.  Et détaille par le menu chiffré tout le processus à l’oeuvre dans ce projet d’enfouissement.  Ce sont les milliards de dollars nécessaires pour aménager la montagne, la corruption des élus par les lobbys du nucléaire, les manuels scolaires clamant que « le nucléaire est une énergie verte ».  Ce sont aussi toutes les « libertés » prises à l’égard de la notion même de raison : le transport en provenance du pays entier des 70.000 tonnes de déchets radioactifs par des voies au trafic dense qui est jugé risque acceptable ; la constitution d’un collège d’experts chargé d’inventer une signalétique indiquant la dangerosité du site et compréhensible dans 10.000 ans alors même que la durée de toxicité des produits stockés se calcule en centaines de milliers d’années ; les exigences auxquelles doivent répondre les matériaux utilisés pour le confinement des déchets qui sont revues à la baisse car aucun ne pouvant répondre aux demandes imposées par une réalité déjà édulcorée.  On s’invente un réel.  On se force à y croire.  Dans un positivisme paresseux où la notion de probabilité occulte celle de possibilité, qu’elle est censée éclairer.  Par la simple juxtaposition des chiffres, des faits, John D’Agata interroge froidement le nucléaire.  Mais le texte glisse.  Derrière, ou plutôt dessous l’analyse froide du risque nucléaire, peu à peu se dessine une trame autre.  Le texte semble s’évader.  On y parle d’un hôtel indestructible, d’un territoire d’indiens spoliés, d’une ville de la démesure où le suicide est l’une des première cause de décès.  Edvard Abbey, Edvard Munch sont convoqués.  Une tension dramatique se fait jour.  Jusqu’à la chute.

Je ne crois pas que Yucca Mountain soit une solution ou un problème.  Ce que je crois, c’est que la montagne est ce lieu où nous sommes, le point où on en est – un lieu que nous avons étudié en long et en large, plus que n’importe quel autre endroit au monde – et qui pourtant reste inconnu, révélant l’étendue de la fragilité de ce que nous pouvons connaître.

Alors que « nous perdons parfois notre sagesse en cherchant la connaissance », John D’Agata, en creusant ses galeries dans Yucca Mountain, en ressort un tissu de sens et rénove génialement ce genre qu’est l’essai.

John D’Agata, Yucca Mountain, 2012, Zones sensibles.

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« L’usage des ruines » de Jean-Yves Jouannais.

Le spectacle des ruines est à même de faire chanter votre obsession, de lui donner voix.

Ce sont moins les ruines que le regard porté sur elles, tel une obsession tournant autour de son sujet, qu’intéresse le narrateur.  Chaque chapitre sera donc moins lecture d’une ruine qu’analyse d’un regard particulier s’y attelant.  Ce sera Albert Speer, le tailleur de pierre d’Hitler, pour qui toute architecture à composer au présent ne vaut qu’en regard de la ruine qu’elle deviendra à l’avenir.  Déviance romantique, la ruine (c’est-à-dire ici la perception du détruit) devient alors l’idéal.  La construction n’est qu’une des étapes.   Ce sera Naram-Sîn d’Akkad qui passera la ville d’Ebla par le feu, 3000 ans avant notre ère.  Dans le but, moins d’une revanche, que d’annihiler le souvenir de la ville pour mieux y laisser le sien.  Mais le feu cuit l’argile dont les tablettes d’Ebla sont faites.  Et les traités commerciaux de la ville, ses hymnes religieux, ses fragments d’épopée sont ainsi préservés.  Et Ebla reste, la figure de Naram-Sîn s’efface.

Voilà ce qu’avait fait Naram-Sîn, il avait annulé une ville et lui avait offert de n’être plus jamais oubliée.

Les ruines sont aussi parfois simple désir esthétique (Quand on fait une ruine, il faut la bien faire).  Ou ancrage d’une science, où c’est l’interprétation des décombres de guerre qui serait à même d’éclairer l’avenir des nations et des êtres.  Les ruines sont aussi un espace de vie.  Comme pour cette femme, tenancière de cinéma dans le Hambourg bombardé de la seconde guerre mondiale.  Alors qu’à quelques rues d’elle un artiste construit une oeuvre fondée sur l’accumulation de déchets et de gravats, elle ne songe, sous le déluge de feu et de fer, qu’à permettre la continuité des projections d’image de destruction.

L’énergie compulsive, têtue, que Mme Schrader dépense à faire disparaître les gravats obstruant l’écran de son cinéma a pour ambition de permettre la projection d’autres images de cataclysme.  Elle ne peut accepter que la guerre en vienne à menacer le spectacle de la guerre.

La langue de Jean-Yves Jouannais est de celle qui permet ces « obsessions ».  Non pas simples histoires sur l’Histoire, mais perspectives, mises en lien, où les gravats forment des entrailles dans lesquelles se donnent à lire l’Histoire, dont peut-être celle à venir.

Jean-Yves Jouannais, L’usage des ruines, 2012 (à paraître le 30/08/2012), Verticales.

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« Journal ambigu d’un cadre supérieur » de Etienne Deslaumes

 

si le portrait que je dresse d’Ysabelle peut sembler à charge, je rappelle que je n’ai pas voulu dénoncer des individus en tant que tels.  J’ai voulu mettre en scène un système et des individus dans ce système.

Le ton est donné.  E*** est cadre supérieur chez Minerve Immobilier.  Il décrit de l’intérieur la vie de l’entreprise et uniquement la vie de l’entreprise.  Ysabelle, « Kaka la cochonne », Paul « Bourré », la « Fofolle », ne se limitent (probablement) pas aux portraits décapants et sans concession qu’en dresse froidement Etienne Deslaumes.  Mais seul l’être en entreprise l’intéresse.  Et ce qu’il nous en donne à voir est drôle, certes, mais aussi à la fois éclairant et terrifiant.

Les abus de pouvoir, le harcèlement moral sont régulièrement dénoncés depuis plus de dix ans.  Ils perdurent, mais dissimulés sous le masque du compromis pervers, de la soumission en partie consentie, voire souhaitée.

L’individu en entreprise est fourbe, sans pitié, lâche.  Son infamie n’a d’égale que celle du système qui l’emploie.  Tous les actes posés en son sein ne sont animés que par l’intérêt, la couardise.  Toute tête qui dépasse doit être coupée.  Les différences que représentent le pédé, l’alcolo, ne sont tolérées que dans la mesure où elles permettent de mieux les asservir.

L’entreprise est une formidable machine à uniformiser.  La différence y est traquée, humiliée, souvent matée : ce qui distingue est forcément problème.

Mais le pire est que cette asservissement s’incarne à ce point dans l’individu qui le sert, que, telle une victime attachée à son bourreau, l’employé, le cadre, en devient son plus fervent défenseur.  Et le constat, drôle et incisif, que dresse l’auteur de cette servitude volontaire est sans appel.

 Je ne sais pas si l’homme est bon, au naturel, mais une chose me paraît certaine : il ne l’est pas et, probablement, il ne peut pas l’être, dans une organisation.

Etienne Deslaumes, Journal ambigu d’un cadre supérieur, 2012, Monsieur Toussaint Louverture.

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« Saisons d’argile » de Salah Al Hamdani. Illustrations de Youssif Naser.

Poète irakien, d’abord prisonnier politique puis exilé en France dès l’âge de 24 ans, Salah Al Hamdani, opposant de toujours au régime de Saddam Hussein, nous livre ici un recueil traversé du souffle de l’exil.  Mais ce souffle n’est pas démarche.  La poésie n’est pas ici moyen d’expression.  Elle est résultat.  C’est le franchissement de la frontière, l’impossible retour qui déclenche la parole.  Il ne s’agit pas de trouver le mot juste, catharsique, pour exprimer la douleur de l’exil.  C’est l’exil qui ouvre la vanne des mots.

Mère, à quoi le néant s’accroche-t’il?  L’espoir de te revoir est une blessure qui donne sur une avalanche de mots.

Et ces mots, puisqu’ils sont là, autant les utiliser, non pour chanter ce monde, lieu étroit où seul l’amour fissure les frontières, ni pour rêver au retour de l’exil.  Mais bien pour creuser les tombes de ceux dont le rôle est de clore le monde.

Ecrire pour éclairer une forêt de pins dévastée et élargir la fosse d’un tyran

La poésie de Salah Al Hamdani est toute de rage contenue.  Sous le drapé fluide des mots, on entend les dents qui crissent.

Je vous hais. Oui je vous hais, hommes sans envergure glaneurs de vacarme sur cette terre de migration qui piégez mon crépuscule argenté comme une blessure contre une autre blessure.

Salah Al Hamdani, Saisons d’argile, 2011, Al Manar.  Illustrations de Youssif Naser.

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« Têtes d’orage, essais sur l’ingouvernable » de Christian Ferrer.

La haine du juif et du rouge fut semée parfois par des idéologues, parfois par des partis politiques, parfois par l’Eglise, parfois par les gouvernements eux-mêmes mais toujours par l’indifférence et le conformisme.

Christian Ferrer, sociologue argentin, professeur de philosophie à Buenos Aires, nous donne ici à lire cinq essais démontrant combien l’anarchisme s’incarne précisément dans une irréductibilité d’essence à l’indifférence.  Rien de moins indifférent que celui qui résiste.  Et c’est avec les traits du résistant que nous apparaissent toutes les figures de l’anarchisme, aussi diverses soient-elles.  Une résistance pour exister face à qui domine.  Dans l’agir.

en pratique l’anarchisme ne fut pas un moyen de penser la société de domination mais une forme d’existence contre la domination.

En soi, l’anarchisme n’existe donc pas, nous explique l’auteur.  Comment comprendre qu’il puisse exister si exister suppose une structure, de pouvoir être défini.  Et comment définir ce qui par essence se refuse à être figé et se légitime dans l’impermanence.

Il faut bien préciser que l’anarchisme n’existe pas : il est une insistance.

L’anarchiste, qui seul est ce par quoi l’anarchisme peut être, est un aiguillon, un caillou dans la chaussure.  Et Christian Ferrer d’en rapporter de nombreux et passionnants exemples, dont de nombreux mé- ou inconnus.  Et pour ce faire, il convoque pêle-mêle Dracula, la monnaie Valaque, Malatesta, la gastronomie, Ned Ludd…

Cependant, les luddites nous interrogent encore : où se trouvent les limites? Est-il possible de s’opposer à l’introduction de technologies ou de processus de travail lorsque ceux-ci sont néfastes pour la communauté? Les conséquences sociales de la violence technique ont elles quelque importance? Existe-t’il un espace où les opinions communautaires puissent se faire entendre? Peut-on remettre en cause les nouvelles « technologies » de la globalisation à partir d’un imaginaire moral plutôt que sur des considérations statistiques ou planificatrices? La nouveauté et la rapidité d’exécution représentent-elles des valeurs en tant que telles?

Et, en nos temps d’appartenance contrainte ou organique à des régimes qui exigent, sous quelques formes qu’ils se présentent, une collaboration absolue et obligatoire, au travers de ces exemples de vie se dessine l’importance de ce petit livre.

si ces exemples peuvent nous être de quelque utilité, c’est pour réfléchir à l’impulsion centripète de ces cent dernières années, c’est-à-dire la diminution croissante de la capacité humaine à imaginer et à se fixer comme but à atteindre la liberté.

Rien que ça!

Christian Ferrer, Têtes d’orage, essais sur l’ingouvernable, 2011, Rue des Cascades.

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« Peter Ibbetson » de George du Maurier.

On lit parfois un livre exhumé d’on ne sait où par un éditeur presque absent des librairies, et on se prend à imaginer les tours et détours tortueux que peuvent prendre les sentiers de l’édition.  Comment se fait-il que ce roman soit resté obstinément ignoré du public français durant tant d’années?  Cela demeure un mystère.  Publié fin du dix-neuvième à Londres, il connut un rapide succès critique et public en Angleterre.  Il servit de scénario à un film en 1924, à un autre en 1935.  Sa première traduction française paraîtra pourtant seulement en 1944 et restera confidentielle.  L’inexplicable du cas n’a de comparable que la surprise que sa lecture provoque.

Peter Ibbetson conte l’histoire d’un jeune anglais d’abord élevé à Paris, qui, à la mort de ses parents, s’exilera en Angleterre sous la protection de son oncle détesté.  Oncle dont il s’émancipera peu à peu, découvrant l’amour au cours de circonstances étranges et l’adversité dans le drame.  Le récit est classique, la langue de même.  Mais peu à peu, dans un double mouvement, l’un de lent glissement, l’autre d’à-coups, le lecteur glisse vers le merveilleux.

Les personnages d’un roman eux-mêmes doivent agir conformément à la nature, à l’éducation, aux motifs que leur créateur, le romancier, leur a donnés, sinon nous mettons le roman de côté pour en prendre un autre : car la nature humaine doit être conséquente avec elle-même, dans la fiction aussi bien que dans la réalité ; même dans la folie, il faut une méthode : or donc, comment le Vouloir pourrait-il être libre?

Et la méthode est ici diablement efficace.  Car le récit s’enchasse dans le fabuleux sans que jamais le lecteur ne s’inquiète de sa crédibilité.  Sans doute parce que l’auteur a efficacement pu endormir notre sens du réel, ou plutôt le rendre perméable au sien ou à son idéal.  Sans doute aussi car il nous donne à voir un fantasme à l’oeuvre qu’aucun lecteur n’aurait l’audace de ne pas reconnaître un peu sien : le « rêver-vrai ».

Le toucher d’une main disparue, le son d’une voix qui s’est tue, la tendre grâce d’un jour mort devraient être nôtre pour toujours, à notre merci, à notre appel, par quelque délicate et parfaite illusion des sens.

Et c’est cette prouesse que parvient à accomplir Peter Ibbetson.  Mais cette illusion « délicate et parfaite » est-elle encore illusion?  Si celle-ci ramène toujours l’être à l’essentiel ; l’amour, l’enfance, une odeur chère, ne peut-on y voir bien plus qu’un pis-aller?  Si le réel, finalement, n’était qu’une question de choix?

boire, manger, dormir, aller et venir, travailler, comme auparavant ; mais tout cela, je le fis comme en un songe, car désormais, les rêves, les vrais rêves, étaient devenus, pour moi, la seule réalité.

Quelle réalité choisir?  Bien loin de toute mièvrerie, par l’artifice d’une histoire qui ne peut que charmer, George du Maurier nous rappelle que notre réel est avant tout celui que l’on s’invente.  Que toute réalité, si elle se veut aussi contrainte, jaillit d’abord d’un vouloir.

George du Maurier, Peter Ibbetson, 2005, L’or des fous.

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« Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne à minuit, mardi à mercredi, au milieu du mois de mai mille977 au mouroir mémorial à Manhattan » de Louis Wolfson.

Ce n’est pas tous les jours que sa mère meurt.

Et cela vaut bien alors d’en faire le récit.  Louis Wolfson nous conte ici les derniers mois de la vie de sa mère, de la découverte du cancer qui la ronge jusqu’à l’issue fatale.  Le ton est clinique, froid.  Et les éléments repris au journal de sa mère détaillant au plus près l’agenda prosaïque du cancéreux (« 17 mai 1976, lundi.  Hôpital de Flushing.  Hématologie. ») y ajoute sa péllicule de glace.  Rien n’est omis dans la description de la maladie ni des traces qu’elle laisse sur le corps. 

J’entrai dans le living-room où je la trouvai sur le divan, allongée sur le dos, la tête où elle avait toujours mis les pieds, sa chemise de nuit retroussée jusqu’au-dessus de son sexe où la chimiothérapie sembla avoir beaucoup ravagé la pilosité autour de l’orifice par où je fus sorti, sans l’avoir demandé, dans ce monde infernal de mensonge, de lutte, d’échec, de souffrance, de mort, mon portail à un dilemme démoniaque duquel ma seule délivrance sera mon décès.

Le récit de la maladie est entrecoupé de celui des obsessions de son auteur.  On y découvre un Louis Wolfson schyzophrène, paranoïaque, haineux de la langue anglaise au point de porter en permanence un casque sur les oreilles pour ne pas avoir à l’entendre.  Un joueur compulsif échafaudant les plans les plus hallucinés pour percer les mystères du pari hippique et en dompter les hasards.  Un être obstiné, pétri de ressentiments pour les nègres, les juifs, les médecins.  Mais surtout, dans une langue hachée, heurtée, toujours comme en distance, où les « si » aiment les « rait », on découvre un être dans tout ce qu’il peut avoir de contradictoire, enrageant de voir sa mère condamnée, hypocondriaque jusqu’à l’absurde, mais ne rêvant pour l’humanité qu’un destin explosif. 

Comme disait feu le pape Jean-Paul II lui-même avant de devenir gâteux : « L’humanité est une grande malde. »  D’accord, et le traitement de choix est l’euthanasie planétaire complète et définitive.  Boum super-colossal collectif! l’homme étant un être collectif.

Louis Wolfson, Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne à minuit, mardi à mercredi, au milieu du mois de mai mille977, au mouroir mémorial, à Manhattan, 2012, Attila.

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« Gilles Deleuze, peut-être » du Groupe de la Riponne.

La question ne sera plus de savoir si quelque chose est permis ou non dans la pensée, mais d’y permettre toujours quelque chose.

Les 9 courts textes présentés dans ce recueil n’offrent finalement une unité d’apparence que dans l’incertitude que proclame le « peut-être » du titre.  Gilles Deleuze est ce philosophe dont, peut-être, les textes hétéroclites ici rassemblés dessinent un bien incertain contour.  Gilles Deleuze est aussi ce philosophe du peut-être.

c’est précisément de l’assurance de sa parole que la philosophie de Deleuze prive la philosophie.

Les textes sont ici tour à tour exégèse, exercice d’admiration ou introduction pédagogique à une pensée.  Il y est  bien sûr question des flux, de l’immanence, des machines désirantes, des lignes de fuite, du concept, du devenir-minoritaire.  Mais le peut-être du titre trace aussi cette incertitude du sujet.  Est-il même ici vraiment question de Deleuze?  Le peut-être , l’infondement, l’immanence stricte qui baignent toute la philosophie de Deleuze semblent enjoindre tous les membres de ce Groupe de la Riponne à rendre insaisissable le sujet Deleuze.  Dont il s’agit alors moins de parler que de dessiner, d’un trait un peu trouble, les liens qui unissent ses lecteurs entre eux.  Sourd alors de ce livre le frisson qui parcourt l’échine de tout lecteur découvrant Deleuze.  

On est dérouté d’abord. Tout est nouveau ici, les idées, le style, le ton, la coupe des phrases et jusqu’au dictionnaire.  Il prend tout à contre-pied, il violente toutes les expressions et les choses.  Chez lui les paradoxes sont fondés en principe; le bon sens prend la forme de l’absurde : on est comme transporté dans un monde inconnu dont les habitants marchent la tête en bas, les pieds en l’air en habits d’arlequin, de grands seigneurs et de maniaques, avec des contorsions, des soubresauts et des cris ; on est étourdi douloureusement de ces sons excessifs et discordants ; on a envie de se boucher les oreilles, on a mal à la tête, on est obligé de déchiffrer une nouvelle langue.

Groupe de la Riponne, Gilles Deleuze, peut-être, 2012, Van Dieren.

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« Une hermine à Tchernopol » de Gregor von Rezzori

C’est une satire, monsieur, la vie se résume à des satires.

Tchernopol est une ville d’où toute poésie a disparu.  Elle n’est que ce qu’elle présente au regard.  Sans fard, sans gêne, sans honte.   

A Tchernopol, rien n’était gardé pour soi.  Rien n’était tu, ni ne pouvait être tu.  Aucune apparence trompeuse n’était permise, nulle tentative d’enjoliver la réalité tolérée, nul faux-fuyant admis, nulle supercherie passée sous silence.  Tout était livré à soi-même, sans ménagement, ne pouvant se fier et se raccrocher qu’à soi, incapable de se couper de soi sans se mettre en danger.  La tromperie, l’illusion, le bel aveuglement, tout ce qui nous aide à enrichir de nos rêves notre sombre espace de vie, tout cela était banni de la réalité crue, étalée en plein jour.  La folie n’était rien d’autre que de la folie, l’ivresse était de la saoulerie et le désespoir une fuite sans issue.

Et dans ce monde où aucun filtre n’est interposé entre le regard et le sordide, seul Tildy, hussard de l’armée austro-hongroise, campe le solide de la conviction.  Pour l’honneur d’une demi-soeur de sa femme, à peine bafoué par une subtile allusion, il s’en va provoquer en duel deux de ses supérieurs.  Ne voulant pas l’affronter, ils le font enfermer dans un asile d’aliénés, où il rencontrera un poète génial.  L’honneur et la poésie enfermés.  Car à Tchernopol, est anachronique et donc relégué au dehors, tout ceux dont on voit l’âme suer

Ce tragi-comique du hussard perdu dans un monde dont la poésie a disparu

Tildy succombera finalement à cette souillure qu’est Tchernopol.  Telle l’hermine du titre dont la légende prétend qu’elle disparaît aussitôt son blanc pelage souillé.  Comme les enfants contant cette histoire à partir de leurs souvenirs.     

Notre enfance, c’est le mythe de nous-mêmes, la légende des temps où nous, qui nous trouvions dans l’entre-deux, dérobions aux dieux la connaissance de la nature des choses.

Et la nature de Tchernopol, ce vice fait ville, est de corrompre.  Gregor von Rezzori nous conte ici que l’honneur peut être éthique, la folie poésie, la saoulerie détresse.  Et que là où sont oubliés ces fards que l’homme appose sur ce qui lui est le plus proche, ne reste plus rien pour faire barrage au sarcasme.

Là où l’on n’a plus rien à opposer à un monde régi par des conditions sarcastiques que sa propre existence devenue sarcasme.

Gregor von Rezzori, Une hermine à Tchernopol, 2011, Editions de l’Olivier.

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« La nébuleuse de l’insomnie » de Antonio Lobo Antunes

C’est l’histoire d’un grand-père et de sa descendance.  C’est l’histoire de l’emprise que peut avoir un homme sur ce qui l’entoure, et des traces qu’il y laisse.  C’est l’histoire d’une famille contée par des voix multiples, celles des fils, des petits-fils dont un simple d’esprit, d’un homme tombant (et non pas tombé) dans un puits, du contremaître, des serviteurs, des mères, des servantes.  Des voix, non des personnages.  Car rien ne peut s’incarner, chez Antonio Lobo Antunes, autre part que dans le lecteur.  Tous les sons, les réminiscences, les actes, les rêves que produisent ses voix ne s’organisent qu’en lui.  La prose est ici un ressac.

(à quel genre de livres appartient celui-ci qui est si difficile à écrire?)

A ceux qui fondent une modernité de la littérature.  Où le lecteur est la rive où vient s’échouer ce ressac.  Et le miracle opère toujours.  Car on comprend.  On accède à la fin à une vision d’ensemble de l’histoire et à son émotion qui vous laisse gorge serrée.  Mais y avoir collaboré permet d’accèder à autre chose que la encore-sacro-sainte histoire.  Où il est question du temps, d’oppression, d’amitié, d’amour…  Et ce ressac sédimente encore longtemps sur sa rive.  Place au Maître. 

fouiller dans ses souvenirs en se disant que si quelqu’un n’a pas de morts il n’a pas de vivants non plus

qu’elles sont longues les nuits quand le corps renonce et les meubles visibles malgré l’obscurité, le contour de chaque objet, la moindre brèche au plafond et tout si loin de nous, ce que nous avons vécu, ce que nous avons été, ce qui nous a fait envie un jour, les gens qui nous parlent à travers une paroi de verre et peu importe ce qu’ils disent car même si on comprend ce n’est pas à nous qu’ils s’adressent, c’est à ce que nous avons cessé d’être, des phrases qui se replient sur elles-mêmes sans nous atteindre

elle, pour qui les objets n’avaient pas de malice, pliant le linge avec une légèreté insensée, elle croyait à la sérénité des nuages et à l’innocence du verger sans se rendre compte de la cruauté des arbres qui étouffent les oiseaux ou les livrent aux chouettes, aux blaireaux

sans parler de l’horloge qui la nuit envahit la maison tout entière en s’indignant contre nous, elle tire le temps par saccade – Qu’est-ce que vous attendez pour avancer avec moi?- comme si quiconque ayant deux doigts de jugeotte pouvait avoir envie d’avancer vers la mort vu que c’est bien là et nulle part ailleurs que nous conduisent les heures

et dans le puits des eaux profondes qui attendent, moi aussi je vous aime bien Hortelinda, je ne vous blâme pas je vous assure, je comprends votre travail, laissez-moi juste une seconde pour faire taire l’horloge en ouvrant la petite porte en verre et en immobilisant le pendule, quel sens ça a de me soucier du temps moi qui du reste n’ai jamais compris ce que c’était

et moi de penser à la quantité de défunts qu’il faut pour faire une vie

et l’homme une non-personne également car seuls le patron et sa famille, y compris le fils aux bégonias, étaient des personnes dans le domaine, pas les paysans ni les bonnes de la cuisine, pas moi puisqu’on ne mourait pas comme des gens, on éclatait comme des chiens un jour, une non-personne aussi celui qu’ils ont enfermé dans une longue caisse que d’autres non-personnes emportaient (…) avec des non-créatures en non-deuil, plusieurs munies de non-cannes à cause d’un non-rhumatisme ou d’une autre non-maladie quelconque chantant un non-chant et engageant des non-conversations au sujet du non-défunt avec des non-souvenirs et du non-chagrin

et moi de me demander ce qu’il peut y avoir de si important dans la vie pour qu’ils s’y accrochent à ce point et détestent mourir et pas seulement les gens, les chiens, les oiseaux, quand un milan emportait un poulet le poulet se débattait aboyait anticipant le désespoir et l’agonie des os perdus, les gens détestant mourir et en même temps redoutant d’offenser Hortelinda en refusant ses giroflées (…) les épiant comme s’ils s’agissaient de leurs propres nerfs défunts avec un reste de chair ou de tissu s’agitant sous la terre à la recherche d’une lumière qui les abandonnait et les laissait dans l’obscurité entre remords et fantômes

Antonio Lobo Antunes, La nébuleuse de l’insomnie, 2012, Christian Bourgois.

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