« Premiers écrits chrétiens » – Collectif

Aussi prions-nous pour vous et pour tous les autres hommes qui nous haïssent, afin que, vous repentant avec nous, vous cessiez de blasphémer le Christ Jésus qui, par les actes et prodiges accomplis aujourd’hui encore en son nom, par les paroles de son enseignement, par les prophéties qui le concernent, est au-dessus de tout reproche et de tout blâme, mais que, ayant foi en lui, vous soyez sauvés lors de sa seconde parousie qui s’accomplira dans la gloire, et qu’il ne vous condamne pas au feu.

S’il est difficile, pour autant qu’on s’intéresse à l’histoire, à la théologie ou à la patristique, de faire l’économie de beaucoup des textes rassemblés dans ce fascinant recueil, l’un de ceux-ci nous parait cependant occuper une place à part : Le Dialogue avec Tryphon de Justin de Naplouse. Ecrit entre 150 et 155 par l’un des premiers apologètes, ce dialogue, censé refléter la tenue d’un débat entre Justin lui-même, philosophe chrétien d’expression grecque, et Tryphon, juif et rabbin, est considéré depuis longtemps comme l’une des pierres angulaires de la philosophie chrétienne et de l’histoire des relations entre juifs et chrétiens. Chose étonnante, ce texte fondamental n’était plus disponible facilement et économiquement en version papier.

Car vous avez tué le Juste, et avant lui ses prophètes

crucifié sous Ponce Pilate par votre peuple

puisque vous avez même tué le Christ.

Mais vous, vous n’avez jamais montré que vous éprouviez quelque affection ou quelque amour ni envers Dieu, ni envers vous-mêmes, mais, comme il est établi, vous vous êtes toujours découverts idolâtres et meurtriers des justes, jusqu’à porter les mains contre le Christ lui-même et à persévérer encore aujourd’hui dans votre méchanceté, en maudissant ceux qui démontrent que celui que vous avez crucifié était le Christ.

Pensé comme un dialogue opposant le philosophe issu du monde païen à un représentant issu du monde juif, s’y lit, à plusieurs reprises, et sur un ton définitif, l’accusation de déicide à l’encontre du peuple hébreu. Accusations elles-mêmes parfois redoublées d’appels à la vengeance divine sur le peuple élu. Il n’en a pas fallu plus pour considérer Justin, alors même que ses textes n’étaient plus lu, comme l’une des sources primordiales de l’antisémitisme chrétien. A n’en lire parfois que ce qu’a bien voulu en retenir une histoire sélectivement amnésique (ou qui – ce qui revient au même – ne s’enquérait plus de lire ses sources), Justin, unanimement considéré comme le premier philosophe chrétien, inscrivit donc, de facto, le christianisme naissant dans la haine du juif. Par le païen de Naplouse, l’antisémitisme devient ainsi atavique, voire consubstantiel, au christianisme. Le (re)lire aujourd’hui, grâce à cette édition, en ne se contentant plus du filtre de ce qu’en fit, fort complaisamment, la postérité (parfois, sans doute, pour s’exonérer à peu de frais de ses propres tendances xénophobes), permet d’en appréhender justement la richesse, et aussi d’éclairer, précisément, cette douloureuse postérité.

Si je me proposais de le démontrer à l’aide d’enseignements ou de raisonnements humains, vous n’auriez pas à le tolérer de moi; mais si je cite abondamment autant d’Écritures, formulées en ce sens, et que je vous demande de les admettre, vous endurcissez votre cœur en refusant de connaitre la pensée et la volonté de Dieu.

Composé dans la tradition mêlée de l’apologétique et du dialogue platonicien, Le dialogue avec Tryphon n’a absolument pas comme but de désigner un quelconque coupable. Les accusations d’avoir porté la main sur le Christ ne sont là que pour appuyer, parmi d’autres, des éléments factuels des textes anciens – « Comme vous, juifs qui refusez de rejoindre la vraie parole, avez massacré nombre de prophètes à travers les temps, ce dont vos propres textes témoignent, vous avez fait de même avec Jésus » – dont le chrétien se propose de reprendre la charge en vrai continuateur de la vraie foi. La rupture entre juif et chrétien est certes consommée, encore reste-t-il à se répartir l’héritage.

D’ailleurs, je n’accorde pas crédit à vos didascales, qui ne reconnaissent pas comme exacte la traduction établie auprès de Ptolémée le roi d’Egypte par les soixante Anciens, mais qui tentent d’établir la leur propre.

Qu’il s’agisse d’une juste traduction des textes sacrés, du sens exact à donner à la circoncision (celle du prépuce ou du cœur) ou à la virginité mariale, de l’importance à conférer au Sabbat, de la signification dont le terme « parousie » est investi dans les textes des anciens, ou d’autres points théologiques essentiels, le mouvement initié par Justin est double. Il s’agit, dans une civilisation qui abhorre le nouveau, d’asseoir la nouvelle croyance en lui donnant toutes les apparences de la continuation d’un mouvement séculaire, tout en enjoignant ceux qui s’attachent encore à ce mouvement à venir les rejoindre. Volonté évangélique dirigée vers l’intérieur (« juif, oblique vers la vraie foi ») et l’extérieur (« païen, contrairement à la foi hébraïque, le christianisme t’ouvre grands ses bras »), le message justinien construit, en louvoyant habilement entre le « Nous » – qui réunit le chrétien au juif – et le « Vous » – qui unit indirectement le chrétien au païen en posant, cette fois, le juif en « autre »- , sur une forme platonicienne et un fond hébreu, une théologie du Vrai Israël.

Puisque je fonde mes démonstrations et mes arguments à la fois sur les Écritures et sur les faits, ne différez pas et n’hésitez pas à me croire, moi qui suis incirconcis.

Lire Le Dialogue avec Tryphon aujourd’hui, c’est se permettre de redécouvrir, alors même qu’elle luttait pour se constituer, en concurrence avec d’autres, une doctrine dont nous sommes tissés. Et dont nous ne pouvons, aujourd’hui, nous garder des excès et déviances qu’on a consciemment ou inconsciemment bâtis sur elle, qu’en en scrutant précisément la généalogie.

Collectif, Premiers écrits chrétiens, 2016, Gallimard, coll. La Pléiade, éd. établie par Bernard Pouderon, Jean-Marie Salamito et Vincent Zarini.

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