prix ptyx 2017

Cette année 2017 ne fut pas seulement celle des polémiques essentielles. Au risque de paraître superficiel, nous osons affirmer haut et fort qu’il y eu une vie à côté de l’écriture inclusive, du drapeau européen, de la croix de Saint-Nicolas et du clash fondamental « il-est-quand-même-beaucoup-plus-important-de-savoir-si-un-truc-est-de-gauche-ou-de-droite-pour-s’engueuler-à-l’aise-sur-ce-qui-est-de-droite-et-de-gauche-que-d’apprécier-la-charge-éthico-pragmatique-du-truc-en-question ». Oui, il y eu autre chose cette année que le « nananère en réseau social » ou le « c’est pas moi c’est lui » en vase clos. Cette année ne fut pas que celle où la polémique, plutôt qu’en être une des sources, remplaça définitivement le débat…

Cette année il y eu aussi des livres. Et de forts bons, ma foi!

Et cette année, comme chaque année, fort de notre objectif de noyer le prix dans le prix, de lui faire rendre gorge en l’étouffant dans sa surenchère, nous avons décidé d’attribuer le prestigieux prix ptyx 2017 aux deux livres suivants : transcription de heimrad bäcker et Le Monde à l’épreuve de l’asile de Didier Fassin. Pourquoi deux, nous direz-vous? Et pourquoi ceux-là? Ben, parce que (et oui, on sait, aucun des deux n’est écrit par un noir, un francophone, un.e femm.e, un juif, un musulman ou un inuit vegan…)

Voilà ce qu’on en disait :

 

le 1er convoi part le vendredi 20.10.1939 à 22 heures depuis aspangbahnhof.

transcription est l’oeuvre d’une vie. Celle de Heirmrad Bäcker, né en 1925 à Vienne et qui adhéra au parti national-socialiste en 1943. Recruté en 1945 par les Américains pour les aider dans l’ancien camp de Mauthausen, et donc confronté pour la première fois à l’horreur des camps nazis, il passa le reste de son existence à construire une forme qui puisse en rendre compte. Puisées dans des millions de documents (listes, abréviations, énumérations, motifs d’arrestation, inventaires de synagogues détruites, d’actions interdites, directives, définitions, tournures, bribes de paroles, dates, nombres, chiffres, noms, professions, ordres, légendes de plans, descriptions d’expériences médicales, listes d’exécution, procès-verbaux d’audience, actes d’accusation, rapports de marches avec indications des kilomètres parcourus et des nombres de morts, etc.), chacune des données figurant dans transcription est bien rigoureusement une donnée transcrite. Pas un mot de ce qui y est donné à lire n’est donc « imaginé ». Tout y est issu d’un monde résolument clos, celui qui porte le sceau du témoignage certifié et vérifié de la tragédie du siècle dernier. Tout y est donc réel, au sens plein du terme.

tâchez donc de trouver un homme qui, de manière ingénieuse et artistique, puisse développer tout ce système de performances dans l’ensemble des camps.

Si tout est ici issu du document, l’objectif n’en est cependant nullement documentaire. Il n’y est pas question d’ajouter à la masse gigantesque de ce qui documente un élément du réel, ni, à strictement parler, d’en exhumer des parcelles qui, par leur supposée exemplarité, pourraient rendre compte de l’ensemble. C’est ainsi moins le document qui compte ici que le langage. Celui dont le document – et l’horreur qu’il « documente » – est la trace. Celui qui vient, par sa forme même, légitimer l’horreur puis en faciliter la perpétuation. Celui, enfin, qu’il est indispensable de renouveler pour démasquer et contrer les deux premiers.

quelquefois, 10 000 unités arrivaient par jour, ce n’est pas moi qui décidais de la cadence ; tout ce que je pouvais faire, c’était de laisser couler le tout selon des flux aussi élégants que possible

Ce que piège génialement Heimrad Bäcker dans transcription, ce sont les possibilités dont les tenants d’un discours se dotent, souvent à leur corps défendant, pour non seulement exprimer l’inexprimable mais aussi le faire advenir. Versant alors dans l’inconscient, laissée à l’objectivité crue du documentaire et elle seule, la parole créée sur le lit de l’horreur peut ainsi proliférer à neuf. En exhumant du document ses appuis langagiers (abréviations, répétitions, détournements lexicaux, élisions, etc.) et en confrontant subtilement ceux-ci l’un avec l’autre, dans toutes leur diversité et leur inventivité, l’auteur fait bien – et ô combien – oeuvre de poète.

sous élévation des nuages on annonçait le nombre de cadavres déterrés et sous quantité de pluiele nombre de forçats utilisés et tués

Nos langues sont sièges de la folie comme de la beauté. En rappelant qu’il n’est pas de langage qui puisse se départir de l’une sans faire le sacrifice de l’autre mais qu’il convient bien d’en distinguer les oripeaux propres, Heimrad Bäcker nous démontre que la poésie ne se cantonne pas à un quant-à-soi éthéré et stérile. Elle a, in fine, tellement en commun avec la barbarie qu’elle peut en devenir sa grille de lecture essentielle. En cela seul, ce chef-d’oeuvre qu’est transcription s’avère-t-il indispensable!

heimrad bäcker, transcription, 2017, Héros-Limite, trad. Eva Antonnikov

 

En 1976, l’OFPRA, Office français de protection des réfugiés et des apatrides, enregistra 18 478 demandes d’asile et prit une décision favorable dans 95 % des dossiers qu’il examina. En 2006, il reçut 26 269 demandes similaires et ne donna le statut de réfugiés qu’à 8 % des requérants.

La littérature asilaire serait presque devenue un genre en soi. Non, bien entendu, qu’on en fasse jamais trop pour attirer l’attention sur un phénomène aussi sensible, mais il faut bien admettre que, très souvent, la chose est fort convenue. Fort de quelques lectures édifiantes, d’une « expérience personnelle forte et bouleversante » (entendez : « je viens de passer quelques jours à Calais »), nombre d’auteurs se saisissent du sujet pour asséner qui un essai, qui un roman, enfilant rageusement les vérités définitives comme autant de perles. Faisant souvent fi du moindre pragmatisme ou d’un investissement intellectuel conséquent, la plupart de ces textes s’érigent sur des principes certes forts beaux mais au moins autant « fort peu travaillés ». Et, malheureusement, à défaut d’y consacrer le sérieux et la rigueur que devrait particulièrement mériter leur sujet, ils se trouvent quelques fois « donner du grain à moudre » à tous ceux que ce statu quo contente.

Comment échapper à cette immédiateté des émotions? Comment résister à l’urgence des sentiments?

Si la situation du chercheur, de l’écrivain, de l’essayiste, n’est jamais « pure », déconnectée de son sujet, en surplomb, et ne le sera jamais, elle implique cependant d’abord, en préalable à ce qu’elle prétend éclairer, la prise en compte de sa position même. Indignation militante, volonté universaliste, approche clinicienne, ethnologique, anthropologique, sociologique, politique… Ce n’est qu’à partir du moment qu’il aura, en toute honnêteté, reconnu et balisé ses liens à son objet d’étude que le chercheur pourra se donner l’ambition d’y revenir utilement. Autrement, il ne donnera à lire, au mieux, que l’expression involontaire d’une catharsis.

Didier Fassin place ici, dans ce très bref ouvrage, la question de l’asile sous le double éclairage de ses origines – celle du mot « réfugié » notamment – et de son histoire récente extra-européenne – par exemple en analysant le cap de l’Afrique du sud. Par cette « provincialisation » spatiale et temporelle de l’Europe, il permet d’une part de sortir le problème de certains de ces écueils conceptuels habituels mais aussi de rappeler la véritable répartition mondiale de celui-ci. Ce faisant, non seulement il donne à tous ceux qui ne se satisfont pas de l’impasse actuelle des outils imparables, mais aussi, il se sert de son sujet pour nous délivrer une remarquable et nécessaire leçon d’anthropologie. Et nous démontre – et besoin en est, plus que jamais! – que distanciation, rigueur et engagement, loin de s’exclure, s’épaulent toujours.

Les catégories de l’ordre juridique et du discours politique sont avant tout performatives au sens où elles n’énoncent pas une vérité qui préexisterait mais qu’elles la produisent en l’énonçant.

Didier Fassin, Le monde à l’épreuve de l’asile, Essai d’anthropologie critique, 2017, Société d’ethnologie.

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