« Qu’appelle-t-on panser? » de Bernard Stiegler ou L’aboutissement du capitalisme part III

 

Prenons deux maximes : « Le ridicule ne tue pas » et « Ce qui ne tue pas te rend plus fort ». Accolons-les, nous obtenons : « Bernard Stiegler est vivant et son dernier livre fait encore plus fort ».

L’un des propres du pensum, à quoi qu’il s’attache, est de décourager d’emblée. Celui-ci à peine entrouvert et déjà l’amas informe de calembours, d’italiques, de néologismes, de suintante prétention, décourage qui tente de s’y frayer un chemin. Entendons-nous bien cependant : nous ne sommes par essence nullement découragés par l’apparence ardue d’un texte. On a fréquenté (et on fréquente encore) d’assez près la philosophie et ses pontes réputés casse-pipe (qu’il s’agisse des sacro-saints français ou des honnis analytiques) que pour ne pas baisser les bras devant ce qui s’annonce difficile. On sait trop combien le nouveau requière un effort de lecture neuf que pour y renoncer par principe ou par paresse. On irait même jusqu’à dire que cela fait plutôt partie de notre plaisir. Non. Ce qui décourage ici n’est pas notre crainte de l’effort à fournir pour accéder à la compréhension du texte bébérien mais bien que son apparence de difficulté ne dissimule… rien. Les calembours, les citations à l’emporte-pièce, le name-dropping, les italiques, le recours aux mots rares, tout cela n’est que la mise en scène de sa vacuité. Mise en scène qui fonctionne d’autant mieux qu’est toujours profondément inscrite en nous l’idée que plus c’est dur autour, mieux c’est dedans. À l’image de l’œuf factice destiné à encourager la poule dans son entreprise pondeuse, l’oeuvre bébérienne aura beau être picorée encore et encore, elle ne donnera accès à rien. La difficulté bébérienne n’est pas la coquille qui dissimule le génie, elle forme la substance de l’œuf bébérien. Et plus encore, contrairement à l’œuf factice dont la contemplation provoque l’œuf vrai, l’œuf bébérien, lui, ne produit chez qui le contemple qu’un ennui mâtiné de pouffements.

Il est donc non seulement illusoire mais aussi inutile de se lancer dans une exégèse du texte bébérien pour en goûter la substance. Ce serait, en sus d’une perte de temps fort dommageable, se laisser prendre au piège sournois qu’il nous tend. Un simple examen attentif d’une page ouverte au hasard suffit à dégonfler la baudruche bébérienne :

Un telle règle est l’arègle an-archique de l’absence de règle : la règle du défaut comme défaut de règle qu’il faut. Cela signifie que le pharmakon est toujours ce par rapport à quoi une bifurcation peut et doit s’opérer, telle qu’elle est offerte par le pharmakon, contre la toxicité de ce pharmakon, et comme sa quasi-causalité – par-delà toute Aufhebung, toute synthèse dialectique, « idéaliste » ou « matérialiste » : la quasi-causalité pharmacologique finit toujours par engendrer elle-même de nouveaux pharmaka, qui réactivent la situation tragique en quoi consiste l’exosomatisation telle qu’elle ouvre des promesses qu’elle ne tient jamais autrement qu’en en différant toujours à nouveau l’horizon.

Oufti. Passons à côté des cornichoneries néologisantes, des contrepèteries involontaires (ou pas, avec Bèbère on s’y perd), de la pseudo-science, rappelons-nous que tout cela non seulement n’a pas pour objectif d’être compris mais n’a d’autre finalité que de ne pas l’être (l’incompréhension du lecteur servant ici de gage au génie de l’auteur) et appliquons-nous sur la dernière partie de la pirouette bébérienne : « l’exosomatisation telle qu’elle ouvre des promesses qu’elle ne tient jamais autrement qu’en en différant toujours à nouveau l’horizon. » Vous pouvez retourner et retourner encore l’expression bébérienne, consulter l’un après l’autre tous les dictionnaires et Bescherelle les plus rigoureux, l’expression bébérienne ne signifie rien d’autre que « l’exosomatisation* ment »**. Vous aurez donc ainsi compris qu’une des grandes qualités du pseudo-philosophe est d’allonger la bêtise dans l’espoir de lui faire endosser les oripeaux de la sagesse.

Le reste étant à l’avenant, il ne vous restera plus alors qu’à ranger l’oeuvre bébérienne là où est sa place : dans le poulailler des idées reçues, des clichés, des prétentions pseudo-profondes, où, à côté de ses collègues pop-philosophiques et pseudo-deleuziennes, elle pourra plastronner et cotcotter à l’envi sur sa propre importance. Car tel est son seul but. Sacré Bèbère!

Bébére, Qu’appelle-t-on panser?, 2018, Les Liens qui Libèrent.

* il n’est d’aucun intérêt de traduire ce que « exosomatisation » peut bien vouloir recouper dans l’esprit de Bèbère. Tout au plus et tout aussi bien pouvez-vous le remplacer par « truc » ou « brol ». Ça fait certes moins inspiré…

** ce qui ne veut strictement rien dire, bien entendu, on vous rassure***

*** car l’oeuvre bébérienne a ceci de curieux et de vicieux, comme ses condisciples pseudo-profondes, de toujours laisser quand même germer en vous la possibilité, même infime, que c’est vous qui seriez responsable de l’incompréhension de ce que vous lisez, que vous seriez défaillant, bref, que vous seriez un con. Quod non! D’où l’expression : « prendre les gens pour des cons »…

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(7 commentaires)

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    • Jeff on 11 janvier 2019 at 19 h 30 min
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    Voila… https://zilsel.hypotheses.org/2878

    • ant1 on 22 décembre 2018 at 13 h 47 min
    • Répondre

    De passage dans votre libraire hier, j’ai entendu dire à un client : « …c’est pas écrit à la française ». Ce à quoi la personne à répondu : mais qu’est-ce que ça veut dire écrire à la française ? et votre réponse a été limpide : « qui n’arrête pas d’enfoncer des portes ouvertes ».

    Comment résoudre un problème en se mettant dans le même état d’esprit qu’il a été créé ? C’est à dire un brin prétentieux et pinailleur. Je n’ai pas doute sur le fait que vous n’ayez aucun désir de résoudre le problème Stiegler (entendez par ici que je partage une bonne partie de vos propos au sujet de sa « pensée »). Mais j’ai bien du mal à saisir comment vous vous y prenez et plus important à mon sens les conclusions que ça vous fait écrire ou formuler à la volée. Quel est l’intérêt de produire une critique pseudo-jubilatoire qui ressemble en fait tristement aux commentaires d’un article de Lalibre.be sur les diables rouges durant la coupe du monde de football ? À force de fustiger son voisin, on finit par en adopter le panache pharmako-paonique. Pourquoi ne pas être fin et drôle ? La bave de la crapensée glisse sur le parapluie de la librairindifférence.

    1. heu…
      Premièrement, nous nous faisons un devoir de ne jamais lire autre chose, en matières sportives, que les pages de Sporza, de Vojo ou de 200 (si vous ne faites pas de vélo, vous ne connaîtrez sans doute rien aux deux dernières références).
      Deuxièmement, nous réfléchissons et écrivons à ce point à la volée que nous ne nous souvenons plus précisément à quel sujet nous avons pu émettre des analyses aussi fines. Était-ce à propos de Lordon, de Bèbère ou du dernier opus de Mona Chollet? En tout cas, la définition « enfonceur de portes ouvertes » leur va comme un gant…
      Troisièmement, il ne nous semble nullement que nous « fustigions notre voisin » d’habitude. Nous ne nous y attachons que quand cela nous paraît être vraiment utile. Libre à vous de ne pas être d’accord avec ce caractère d’utilité. Mais remarquez quand même que l’immense majorité de nos chroniques s’intéresse d’abord à défendre ce qui a un intérêt, plutôt qu’à « descendre » ce qui n’en a aucun.
      Quatrièmement, de même que certains ont pris du plaisir à sa lecture – et nous l’ont déclaré – , sachez que nous avons trouvé nous aussi beaucoup de plaisir à écrire certaines de ces attaques en règle contre la bêtise.
      Enfin, si décrypter avec précision les errements prétentieux d’un neuneu baratineur (ou d’une neuneue, ne soyons pas sexiste) est à son tour pris, a priori, pour de la prétention et/ou du pinaillage, hé ben, que voulez-vous que j’vous dise, mon bon monsieur, c’est comme ça! Après tout, le serpent se mord bien mieux la queue tout seul.

        • ant1 on 22 décembre 2018 at 15 h 53 min
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        Ha ha, dit de Bosse-de-Nage.
        Je doute de la précision du décyptage.
        Trève de pristian de beck.

    • A on 3 décembre 2018 at 22 h 40 min
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    Mouai. On s’accordera sur le fait que Stiegler n’écrit pas de la manière la plus limpide qu’il soit. Pour le reste, vous êtes sans doute passé à côté. Dommage.

    En radio ça passe mieux? Au hasard:

    https://www.franceculture.fr/emissions/les-nuits-de-france-culture/serions-nous-en-train-de-perdre-la-raison-avec-bernard-stiegler

    1. Non seulement Bèbère n’est pas limpide, mais il ne l’est pas que pour dissimuler le vide de sa pensée (ou pansée, on hésite). Dans un cas, il enfonce des portes ouvertes, dans l’autre il raconte des énormités. Son baragouin pseudo scientifique n’est là que pour assurer un habit de sérieux à ses grosses bêtises ou à ses évidences. Et son didactisme radiophonique ou télévisuel ne se veut que comme gage de sa prétendue ouverture au plus grand nombre. Je vous invite à lire ceci : . Je ne suis donc passé à côté de rien. De rien du tout…

    • Jean-Pierre Collignon on 16 novembre 2018 at 20 h 31 min
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    Jubilatoire cette critique ! ! ! On en redemande.

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