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« Saufs riverains. Trilogie des rives II » de Emmanuelle Pagano.

Quand on écrit, les choses s’installent dans leur nom.

Le riverain est cet être qui forme communauté et dont son appartenance seule à celle-ci fonde parfois le rejet de ce qui lui est extérieur, et dont le fameux panneau « sauf riverain » témoigne. Mais le riverain est lui-même, étymologiquement, sémantiquement, sur la rive. Il est au bord d’une eau qui le condamne à rester à ses bords.

Celui qui possède l’espace possède le temps. Celui qui parcourt le temps comprend l’espace.

Composé en huit chapitres s’intéressant chacun à huit dates, de moins un million quatre cent mille ans au neuf novembre deux mille quinze, Sauf riverains baguenaude dans l’histoire du Salagou, ce cours d’eau de l’Hérault retenu depuis 1969 par le barrage du même nom et dans celle de l’Alrance, rivière de l’Aveyron barrée depuis 1951 par la retenue de Villefranche-de-Panat. D’un père originaire d’Octon, non loin du Salagou et d’une mère née à Boussinesq, à un jet de galet de l’Alrance, Emmanuelle Pagano utilise le paysage, le document familial, l’archive historique, le souvenir intime pour nous emmener dans les fils d’une narration sans cesse surprenante.

écrire c’est essayer de comprendre au dos des mots.

Qu’elle s’intéresse – et nous intéresse! – à Paul Vigné, qui fonda La Maison du Soleil, aux luttes des paysans du Larzac, à François de Bedos, un facteur d’orgue et gnomoniste bénédictin mort en 1779, à l’étymologie savoureuse de Palavas-Les-Flots ou à la structure de la ruffe, cette roche sédimentaire rouge emblématique de sa région, elle parvient, aux antipodes de l’égotiste auto-fiction, à rassembler tout ce disparate sous autre chose que sa seule intimité.

Comment un livre peut-il dire tout ce que recouvre un lac?

Comme Ctésibios créa il y a plus de deux millénaires le premier orgue en utilisant l’eau, Emmanuelle Pagano, dans ces récits au fil de l’eau, nous convie, en riverains souhaités et accueillis, à lire ce qui est enfoui sous les eaux. Et nous percevons que, de la rive, la seule possibilité pour ce faire réside dans la littérature.

Petite, je ne penserai pas à mémoriser, à écrire : je n’aurai pas si précisément observé toutes ces bêtes et toutes ces plantes à la loupe du langage. J’aurai juste joué dans leurs traces, leurs pollens, leurs cris, leurs odeurs. J’aurai juste vécu. J’aurai vu, senti, touché, goûté, ressenti, avant que l’écriture ne m’enlève toutes ces sensations à son profit. Et je me demanderai quand ça aura commencé, l’écriture, le retrait du monde, cette certitude d’être toujours à côté.

Emmanuelle Pagano, Saufs riverains, Trilogie des rives, II, 2017, P.O.L.

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