« Terre objective » de Holmes Rolston III

Les fleurs recouvrent la moindre de nos tombes.

Nous en avions déjà touché un mot précédemment, relativement au dernier essai de Corine Pelluchon :  saisir la particularité morale du rapport humain à ce qui l’environne et qui est autre que de l’humain est un exercice difficile. Difficile car il nous oblige – du moins le croit-on – à nous situer dans une temporalité (penser moralement l’acte environnemental  suppose, entre autre, de se projeter dans un temps qui dépasse l’existence humaine individuelle) ou une spatialité (l’acte moral n’est plus uniquement celui que l’on pose à l’égard d’un être humain) dont nous n’avons pas l’habitude et dans lesquelles les concepts éthiques ancestraux n’ont pu encore s’ancrer suffisamment que pour en rendre compte. Si l’ouvrage de Corine Pelluchon nous paraissait remarquablement faire état des problèmes en présence, son pan « solution », en revanche, nous paraissait terriblement tourner en vase-clos. Fort probablement car, si elle en démontait très bien la mécanique, l’auteure restait elle-même engoncée dans les impasses inhérentes à une pratique éthique somme toute très classique. Considéré comme l’un des pères de l’écologie environnementale, Holmes Rolston III nous parait intervenir précisément là où le bât blesse.

Si nul ne contestera que l’araignée sauteuse excelle dans ce qu’elle fait, pourquoi ne devrait-on pas reconnaître qu’elle excelle dans ce qu’elle est.

Le monde naturel est aujourd’hui encore communément envisagé comme un vide moral. C’est l’homme, en tant que sujet conscient de son être et de ce qu’être implique, qui va insuffler de la valeur au monde. L’animal, la plante, le rocher, l’espèce, l’écosystème, la planète, le cosmos n’offrent, par eux-mêmes que l’image de valeurs instrumentales. Ils sont, au pire, des ressources et utilisées/conceptualisées comme telles, au mieux des êtres dont l’ancrage moral dépend inéluctablement d’un autre, l’humain.

La question centrale de l’auteur américain est celle-ci : est-il possible que ce qui environne l’humain soit dépositaire de valeurs intrinsèques? Des valeurs dont la possession ne devrait rien au regard que l’homme pose sur qui les porte? Des valeurs morales qui seraient – au sens pleinement philosophique du terme – réelles? Profondément ancré dans le réalisme, son travail, s’il se fonde sur une profonde admiration pour le mécanisme même de la vie, ne reste pas – comme cela peut malheureusement se révéler le cas dans beaucoup d’autres travaux – bloqué dans cette fascination. De cette pensée rigoureuse et didactique émerge l’image d’un être humain qui, certes, valorise (moralement) le monde qui l’entoure, mais sans générer cette valeur. Cette valeur, l’homme, sans doute, l’instancie. Il la découvre dans la « chose ». Il ne la lui crée pas.

Holmes Rolston III aura contribué comme peu d’autres à faire comprendre qu’une morale qui se veut vraiment écologique ne peut se bâtir sur le sol par trop anthropocentrique des concepts moraux classiques. Chercher à bâtir un cadre moral à nos rapports avec l’autre (la plante, l’animal, le rocher, l’étoile, etc.) passe inéluctablement par une reconnaissance, puis un démontage en règle, de nombre de nos artefacts culturels. Dont l’un a été dénommé « valeur ». Essentiel!

Holmes Rolston III, Terre objective, Essais d’éthique environnementale, Dehors, 2018, trad. Pierre Madelin & Hicham-Stéphane Afeissa.

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