« transcription » de heimrad bäcker.

 

 

le 1er convoi part le vendredi 20.10.1939 à 22 heures depuis aspangbahnhof.

transcription est l’oeuvre d’une vie. Celle de Heirmrad Bäcker, né en 1925 à Vienne et qui adhéra au parti national-socialiste en 1943. Recruté en 1945 par les Américains pour les aider dans l’ancien camp de Mauthausen, et donc confronté pour la première fois à l’horreur des camps nazis, il passa le reste de son existence à construire une forme qui puisse en rendre compte. Puisées dans des millions de documents (listes, abréviations, énumérations, motifs d’arrestation, inventaires de synagogues détruites, d’actions interdites, directives, définitions, tournures, bribes de paroles, dates, nombres, chiffres, noms, professions, ordres, légendes de plans, descriptions d’expériences médicales, listes d’exécution, procès-verbaux d’audience, actes d’accusation, rapports de marches avec indications des kilomètres parcourus et des nombres de morts, etc.), chacune des données figurant dans transcription est bien rigoureusement une donnée transcrite. Pas un mot de ce qui y est donné à lire n’est donc « imaginé ». Tout y est issu d’un monde résolument clos, celui qui porte le sceau du témoignage certifié et vérifié de la tragédie du siècle dernier. Tout y est donc réel, au sens plein du terme.

tâchez donc de trouver un homme qui, de manière ingénieuse et artistique, puisse développer tout ce système de performances dans l’ensemble des camps.

Si tout est ici issu du document, l’objectif n’en est cependant nullement documentaire. Il n’y est pas question d’ajouter à la masse gigantesque de ce qui documente un élément du réel, ni, à strictement parler, d’en exhumer des parcelles qui, par leur supposée exemplarité, pourraient rendre compte de l’ensemble. C’est ainsi moins le document qui compte ici que le langage. Celui dont le document – et l’horreur qu’il « documente » – est la trace. Celui qui vient, par sa forme même, légitimer l’horreur puis en faciliter la perpétuation. Celui, enfin, qu’il est indispensable de renouveler pour démasquer et contrer les deux premiers.

quelquefois, 10 000 unités arrivaient par jour, ce n’est pas moi qui décidais de la cadence ; tout ce que je pouvais faire, c’était de laisser couler le tout selon des flux aussi élégants que possible

Ce que piège génialement Heimrad Bäcker dans transcription, ce sont les possibilités dont les tenants d’un discours se dotent, souvent à leur corps défendant, pour non seulement exprimer l’inexprimable mais aussi le faire advenir. Versant alors dans l’inconscient, laissée à l’objectivité crue du documentaire et elle seule, la parole créée sur le lit de l’horreur peut ainsi proliférer à neuf. En exhumant du document ses appuis langagiers (abréviations, répétitions, détournements lexicaux, élisions, etc.) et en confrontant subtilement ceux-ci l’un avec l’autre, dans toutes leur diversité et leur inventivité, l’auteur fait bien – et ô combien – oeuvre de poète.

sous élévation des nuages on annonçait le nombre de cadavres déterrés et sous quantité de pluie le nombre de forçats utilisés et tués

Nos langues sont sièges de la folie comme de la beauté. En rappelant qu’il n’est pas de langage qui puisse se départir de l’une sans faire le sacrifice de l’autre mais qu’il convient bien d’en distinguer les oripeaux propres, Heimrad Bäcker nous démontre que la poésie ne se cantonne pas à un quant-à-soi éthéré et stérile. Elle a, in fine, tellement en commun avec la barbarie qu’elle peut en devenir sa grille de lecture essentielle. En cela seul, ce chef-d’oeuvre qu’est transcription s’avère-t-il indispensable!

heimrad bäcker, transcription, 2017, Héros-Limite, trad. Eva Antonnikov

On a essayé, avec l’excellent Alain Cabaux, de capter quelque chose de cet exceptionnelle transcription et de le donner à écouter sur Radio Campus. C’était sur 92.1 ou en podcast sur Radio Campus.

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