« Un hiver de neige » de Peter Kurzeck.

 

Neuf ans ensemble. Un enfant. Le mot séparation et puis une ère nouvelle.

Nous sommes en 1984. Le narrateur vient de se séparer de sa compagne, Sybille. Il cherche un nouvel appartement et un emploi. Il tente de se dépêtrer des difficultés d’un nouveau manuscrit en cours. Il s’occupe de sa petite fille de quatre ans, Carina. Il se souvient de son livre précédent, de ses amis et de son passé d’alcoolique. Et de temps en temps, la maison tremble.

La mettre au lit, toujours de nouveau, toujours autrement, et il faut commencer, s’exercer des heures avant. Elle dort, maintenant? Ou en sommes-nous encore à la répétition? Si je m’endors avant elle, elle va me réveiller! Ou me suivre aussitôt! Elle dort? Février. Autour de la maison, la nuit. L’hiver, la nuit. Et moi, ma vie, c’est fini ou fini seulement ici? Après, accrocher encore la lessive au-dessus de la baignoire et ne pas oublier de respirer! Nuit, silence, la maison commence à trembler.

Le flux de conscience sert très souvent d’excuse à la paresse. Fréquemment, un « auteur » croira que saisir sur la page les impressions et les perceptions d’un personnage dans ce qu’elles ont de décousu suffira à faire oeuvre. Il écrira désordonné car le désordre selon lui inhérent aux modes de pensée ne pourra être traduit autrement que par le désordre de l’écriture qui l’illustre. L’absence de structure, dans l’esprit de l’auteur paresseux, vaudra structure. Et ce d’autant mieux qu’ainsi, à moindre frais, il se rêvera Claude Simon, Virginia Woolf ou Malcolm Lowry.  C’est oublier que la saisie de ce flux de conscience par la littérature ne fut possible qu’en lui organisant des structures. À défaut ce flux serait resté inaccessible. Dire le désordre nécessite un ordre. Et un ordre, n’en déplaise au partisans du moindre effort, d’autant plus complexe à bâtir qu’il se doit d’être réinventé sans cesse.

te réciter le jour et l’instant, te réciter chaque détail et tout rassembler ensemble, comme si tu devais d’abord inventer le monde.

C’est ce miracle qu’opère Peter Kurzeck. Un hiver de neige est certes « décousu ». S’y succèdent les réminiscences du narrateur, ses rappels, des répétitions, diverses voix, divers temps, le tout semblant d’abord plus suivre un fil hasardeux que constituer un ensemble même fragile. Et pourtant, peu à peu, au fur et à mesure de ce qu’on prend alors de moins en moins pour des errements, notre regard saisit des amorces de structures, des parcelles d’ordre. Non pas parce que, le livre avançant, l’auteur aurait peu à peu relâché la bride au désordre, mais bien parce que le lecteur devient peu à peu à même de lire celui-ci. Et par la suite de déceler l’extraordinaire richesse, palpable au sein de chaque phrase, avec laquelle l’auteur a aussi patiemment que subtilement bâti un monument à la littérature. Dont on profitera d’autant plus intensément qu’on aura compris qu’il dépend de nous. Et c’est là sans doute que réside le miracle de Peter Kurzeck, d’avoir tout à la fois inventé un monde et réussi à faire reposer cette invention sur celui qui la lit.

Une fois qu’elle dort, à la table avec le manuscrit et mes notes. Pas encore de titre. Pas prêt d’être fini, ce livre. De toute façon tant qu’il n’est pas fini, il ne peut rien t’arriver ou est-ce justement ce livre qui me tuera? Encore un été, que nous soyons toujours de ce monde. Que le monde reste, et nous.

Peter Kurzeck, Un hiver de neige, 2019, Diaphanes, trad. Cécile Wajsbrot.

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