« Une vie en lettres » de George Orwell.

George OrwellIl y a quelques années, je trouvais plutôt amusant de me dire que notre civilisation était condamnée, mais maintenant je ressens surtout de l’ennui en pensant aux horreurs que nous allons vivre – soit quelque effroyable calamité, avec révolution et famine, soit une cartellisation et une fordification, avec la population toute entière réduite à devenir des esclaves salariés et dociles, nos vies complétement aux mains des banquiers, et une tribu de Lady Astor et de Lady Rhondda et hoc genus nous chevauchant comme le feraient des succubes au nom du Progrès.

Les recueils de correspondance d’un auteur peuvent rarement être envisagés indépendamment de son œuvre.  Non contents d’y référer, ils sont construits comme outils pour la lire.  Les lettres d’un écrivain peuvent légitimement éclairer une œuvre et figurer en bonne place parmi les ingrédients d’une exégèse.  Les recueils se construisent alors soit comme un puits où l’exégète s’abreuve et donc visent à l’exhaustivité (ils sont souvent d’ailleurs envisagés « complets »), soit comme illustrant déjà une mise en lumière particulière de l’œuvre.  Mais, presque toujours, ils n’ont de fonction que relative et d’éclairage.

Les éditions Agone démontrent de la plus belle manière qu’il n’y a là aucune fatalité.  Le choix strictement chronologique, très classique, des lettres présentées ici, dissimule subtilement qu’il s’agit bien d’un choix.  Dont l’objectif (et l’intérêt) est précisément de rompre avec un quelconque référent pour constituer un ensemble cohérent.  S’ouvrant par une lettre écrite à l’âge de huit ans par le jeune Eric A Blair (George Orwell est bien un pseudonyme) à sa mère, mêlant lettres de l’écrivain à divers correspondants à d’autres écrites par sa jeune première épouse Eileen, et se clôturant par celle écrite par sa seconde épouse Sonia à Yvonne Davet, secrétaire de Gide et traductrice, Une vie en lettres se lit comme un tout ayant sa logique propre.

Certes trouvant des échos dans l’œuvre et pouvant l’éclairer, cette correspondance est d’abord peinture d’une vie, courte, chahutée, engagée.  Des nécessités de subsister grâce aux élevages de volaille aux risques de la guerre d’Espagne, des réponses à la critique aux déceptions inhérentes à l’acte véritablement créateur, des séjours en sanatorium aux offres multiples d’aider les amis, ce sont les touts et les riens d’une existence qui s’y donnent à lire.  Et s’y dévoile un homme (qu’il s’agisse d’un dénommé George Orwell importe finalement peu!) qui aura su garder jusqu’au bout ce sens si utile et si rare du dérisoire sans rien perdre de sa lucidité.

Je suis plutôt content d’avoir été touché par une balle parce que je pense que ça va nous arriver à tous dans un avenir proche, et je suis heureux de savoir que ça ne fait pas vraiment très mal.  Ce que j’ai vu en Espagne ne m’a pas rendu cynique mais me fait penser que notre avenir est assez sombre.  Il est évident que les gens peuvent se laisser duper par la propagande antifasciste comme ils se sont laissés duper par ce qu’on disait de la courageuse petite Belgique, et quand viendra la guerre, ils iront droit dans la gueule du loup.  Cependant, je ne suis pas en accord avec l’attitude pacifiste.  Je pense toujours qu’il faut se battre pour le socialisme et contre le fascisme, je veux dire se battre les armes à la main, mais il vaut mieux essayer de savoir qui est quoi.

Une vie en lettres n’est pas manière de découvrir une œuvre, d’y accéder.  Elle fait œuvre elle-même.

Georges Orwell, Une vie en lettres. Correspondance (1903-1950), 2014, Agone, trad. Bernard Hoepffner.

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