« Voyage hors des limites de l’Essex » de John Clare

John Clareen tombant par hasard sur une remarque selon laquelle une personne qui ne connaissait rien à la grammaire n’était pas capable d’écrire une lettre ni même un reçu, je me suis trouvé dans le pétrin, en voyant que je m’étais engagé aussi loin sans avoir appris les premiers rudiments pour écrire comme il faut car c’est à peine si j’avais entendu le mot de grammaire à l’école – mais comme je brûlais d’envie de m’essayer à tout ce qui me tombait sous la main j’ai décidé de me mettre à la grammaire, et dans ce but, sur le conseil d’un ami, j’ai acheté le « Livre d’Orthographe pour Tous » comme étant d’un grand secours et de l’abord le pus facile pour mes débuts, mais ayant trouvé tout un fouillis de mots appartenant à telle ou telle classe telle figure de style ou telle autre tout aussi difficile à comprendre immédiatement dégoûté je n’en ai pas poursuivi la lecture car comme je savais que je pouvais parler pour me faire comprendre j’ai poursuivi ma carrière littéraire avec autant d’ardeur qu’auparavant

John Clare est unanimement considéré comme l’un des grands poètes anglais du dix-neuvième siècle. Si la qualité intrinsèque de sa poésie a suffi à l’imposer aux cotés de Keats ou Wordsworth, hors considérations autobiographiques, celles-ci forment cependant un contexte qui, tout en éclairant l’oeuvre, la déborde largement. Originaire d’une famille pauvre et inculte, enfermé les 23 dernières années de sa vie dans un asile psychiatrique, tout est réuni pour faire de lui une figure archétypale de la folie romantique. Voyage hors des limites de l’Essex – qui reprend, à travers ses échanges épistolaires, l’existence de John Clare vue et racontée par lui-même – est cependant bien plus que l’énième exemple de l’expression d’un « art de la marge ». Ainsi, si on retrouve ici certains des poncifs qui ont fait les succès d’une reprise psychanalytique, psychologique ou « art brut » de l’artiste « différent », ceux-ci sont systématiquement redoublés par leur prise de conscience. Non seulement parole propre du principal intéressé, ce Voyage est aussi une analyse des possibilités de l’émergence de cette parole, ainsi que sa mise en acte. Se développent donc, sur un même plan, la documentation « historique » d’un art – comment fut-il possible?-, son analyse consciente – par l’artiste même – et cet art lui-même. On est donc aux antipodes ici de l’exercice classique et à la mode où l’on exalte la différence – qu’elle émane du social ou du handicap – pour y fonder l’intérêt d’un artefact artistique. Ce n’est pas « l’inconscient », la « folie », la « marge », qui, seul et toute bride lâchée, permettrait d’ouvrir des horizons neufs à une pratique esthétique, mais l’exercice conscient, laborieux et opiniâtre d’une volonté.

Si je ne vous ai pas fatigué la cervelle en vous donnant autant à lire j’ai trop creusé la mienne en écrivant tout cela aussi je vous dis adieu

Ce Voyage n’explique pas. Il n’est pas le document d’une différence. Il ne raconte pas, de l’intérieur, l’exercice d’une folie. Dans l’expression de sa fidélité à l’être aimé, dans sa « fierté de n’être parti de rien », dans la défiance en lui dont il ne se départ jamais, dans la recherche consciente d’avoir à transcender l’ignorance dont il provient pour exprimer ce qu’il ressent, tout en sachant en préserver sa fraîcheur, John Clare s’affirme peut-être ici comme son exégète le plus clairvoyant. Et, surtout, nous y offre l’une de ses œuvres les plus belles et les plus émouvantes.

John Clare, Voyage hors des limites de l’Essex & autres textes autobiographiques, 2016, Grèges, trad. Pascal Saliba. 

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