Vrac 2.

A la lecture de nos chroniques, comme à celle des bons mots affichés sur les livres que nous défendons en librairie, beaucoup s’étonnent que nous lisions autant.  Ce qui, à notre tour, nous étonne.  Car s’il est bien une activité centrale dans notre métier (à ce point centrale qu’elle le constitue, à notre humble avis, presque à elle seule), c’est bien lire.  On n’établira pas ici un relevé exhaustif des attitudes que suscitent ce constat.  De la moue dubitative presque éberluée au « Enfin un libraire qui lit! », l’éventail est large et varié.  On préfère appuyer encore un peu sur le clou.  Car si, effectivement, nous lisons beaucoup, il ne nous est matériellement pas possible de développer pour chaque livre lu et apprécié à sa juste valeur une chronique qui soit relevante.  Si tant est, du moins, que celles qui sont écrites le soient.  Car, oui, on lit plus qu’on en dit ou écrit.  D’où l’idée d’un rattrapage.  Sous forme courte.

Mailman« Mailman » de J.Robert Lennon (Monsieur Toussaint Louverture, 2014, trad. Marie Chabin)

Monsieur Toussaint Louverture a pris la très bonne habitude de nous faire côtoyer de temps à autre des destins tourmentés.  Ce fut le cas avec Karoo ou Exley, par exemples, qui déjà offraient des « gueules » atypiques, sombres, où se révélait aussi beaucoup de ce qui les entourait.  A travers Mailman, facteur voleur de lettres, un peu phobique, un peu illuminé, archétype du anti-héros toujours sur le fil, perpétuellement au seuil de la douleur comme de la conscience, c’est une image de l’Amérique de province, désabusée, engoncée dans ses paradoxes qui se découvre.  Et qui tout comme Mailman, nous émeut entre rires parfois grinçants et larmes souvent amères.

connaissance de soi« Autorité et aliénation, essai sur la connaissance de soi » de Richard Moran (Vrin, 2014, trad. Sophie Djigo)

L’acte de connaître peut-il s’appliquer à soi-même? Et si oui, comment?  Quels en sont les modes?  Se connaître n’est-il qu’un prolongement, une application particulière de la connaissance de l’autre?  Alors que la transparence à soi de sa propre conscience est une évidence pour Descartes, il y a, chez Freud ou d’autres, impossibilité de principe à atteindre une quelconque conscience de soi vraie.  Et entre ces deux extrêmes, d’autres s’entremêlent encore.  Dans cet entrelacs Richard Moran démontre avec brio, en s’appuyant sur Wittgenstein ou Sartre (oui, c’est possible!) que, non pas la vérité bien sûr, mais la possibilité de la connaissance de soi est à puiser dans une forme de moyen terme (qui ne se veut pas consensus entre les tenants de l’une ou l’autre position) entre l’autorité d’un je qui se perçoit immédiatement et l’aliénation qui permet de se percevoir à distance.  On résume très fort ici, et à gros traits, un livre dont l’importance se trouve aussi dans les ponts qu’il jette entre philosophie analytique et continentale.

neige noire« La neige noire d’Oslo » de Luigi Di Ruscio (Anacharsis, 2014, trad. Muriel Morelli)

Luigi Di Ruscio est un poète italien métallurgiste exilé en Norvège dès 1957.  Mais son intérêt dépasse très largement ce seul prisme documentaire.  S’il revendique haut et fort ces « dualités » poésie-travail manuel, invention formelle-milieu populaire, il aide avant tout à démontrer qu’elles sont aisément dépassables.  Et que la richesse de leur rencontre, si elle est utilisée pour imprégner la langue tout entière, permet surtout de construire un ailleurs qui, en retour, éclaire les pans dont il est issu.  Entre roman, récit, poésie, scansion, l’écriture de Luigi Di Ruscio, comme en perpétuelle accélération, se veut secousse qui bafoue la platitude du langage de la communication de masse.

Je vois un coucher de soleil par jour, mais en réalité, c’est nous qui crépusculons.

neige noire

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