« You » de Ron Silliman.

Cover_YOU_DEF-page-001Comprendre ces mots non comme un flot mais comme une chute depuis la majuscule jusqu’à la précipitation du point.

Après plus de 25 années d’écriture, Ron Silliman mit en 2004 un point final au millier de page d’Alphabet. Composé, comme son nom l’indique, sur le modèle de l’alphabet, ce poème fleuve dans la lignée des long poems de Carlos Williams, Olson ou Zukofsky, et unanimement considéré comme l’une des grandes œuvres de la poésie américaine contemporaine, est réparti en 26 sections, 26 lettres, dont You forme donc la 25 ème. L’une des plus importantes en volume et l’une des plus essentielles pour accéder à la moelle d’une des œuvres principales d’un immense auteur des lettres américaines. Le principe formel de You est très simple. Il se compose de 52 sections de 7 paragraphes chacune. Un paragraphe = une journée. Une section = une semaine. You = une année. Et plus précisément l’année 1995, au cours de laquelle l’auteur quittera Berkeley, Californie, pour aller s’installer à Paoli, Pennsylvanie.

Les détails déferlent, bourdon de mille traits, chacun infiniment spécifique, apparent. L’art du temps à la teneur des tons. Engrenages et leviers d’une seule main, cachés sous la chair, convergent pour soulever ce stylo. Ce que je n’écris pas c’est le choc de te voir malade.

You se présente donc bien comme une forme de journal. Où se mêlent à l’histoire de l’an 1995 le travail du poète, ses obsessions, ses observations. Ancré dans une nature omniprésente (le recueil est par endroits un véritable catalogue ornithologique), You égrène le quotidien. Mais, surtout, scrupuleusement délimité dans le temps et le découpage d’une année, You permet de faire affleurer l’originalité des principes mêmes de la poésie de Ron Silliman. La poésie ne peut pour lui être un placage sur le réel de filtres linguistiques éthérés. La poésie se doit d’être une documentation de la pensée. Pour ce faire – comme la pensée elle-même – aucune suite logique ne vient légitimer nécessairement l’ordre des phrases. C’est leur articulation dans une structure qui les englobe et qu’elles habitent qui vient leur donner sens. Perception après perception, You en est un parangon d’une saisissante beauté!

Le dompteur emmène le tigre gigantesque dans nos locaux, l’installe près des photocopieuses avant que nous puissions approcher, un par un, pour caresser l’animal énorme, qui nous regarde avec des yeux que, s’ils étaient humains, nous dirions nostalgiques, sa fourrure épaisse, luxuriante nous surprend presue, le processus nous absorbe tant, caressant à tour de rôle un peu plus vigoureusement à chaque fois, que nous ne voyons pas que le dompteur a disparu.

A l’occasion de cette première édition* en français d’un de ces recueils, Ron Silliman s’est fendu d’une postface qui permet d’en éclairer les enjeux avec clarté et simplicité.

Parmi la riche cacophonie de chants d’oiseaux du matin, choisissez-en d’abord un, puis un autre, et servez-vous de chacun tour à tour en guise de premier plan par quoi entendre le tout.

Ron Silliman, You, 2016, Vies Parallèles, trad. Martin Richet.

*Signalons la parution chez Eric Pesty, dans les semaines qui viennent, de la première partie de Alphabet, Albany, traduite par Martin Richet.

En tant que taulier également de la chose, on s’en voudrait de ne pas attirer votre attention sur le site tout neuf, tout frais, tout beau des éditions Vies Parallèles, ainsi que sur la brillante recension de You par Christian Désagulier sur Sitaudis.

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