« 6 » de Sniper.

6Je ne mène qu’au néant.

Les personnages de ce livre essentiel se nomment d’abord Thomas Peterffy, Josh Levine ou Gaspard Clair François Marc Riche de Prony ou Sheldon Maschler.  Des noms bien humains.  Qui appartiennent à ceux aux commandes de l’informatisation des marchés.  Dont l’objectif est de gagner du temps.  Car, des champs de bataille ou de courses aux parquets des salles de marchés, c’est le temps que met l’information (de la victoire, de la défaite) à parvenir à qui décide de vendre ou d’acheter qui, in fine, fixe le montant du gain ou de la perte.  Et dans cette histoire de l’informatisation des marchés se lit une histoire, éclair, de la conception du temps.

Après la Seconde Guerre mondiale, un titre appartenait à son propriétaire pendant quatre ans. En 2000, ce délai était de huit mois. Puis de deux mois en 2008. En 2013, un titre boursier change de propriétaire toutes les 25 secondes en moyenne, mais il peut tout aussi bien changer de main en quelques millisecondes.

L’activité du trader reste la même : acheter au plus bas, vendre au plus haut.  Mais le laps de temps se raccourcit jusqu’à se heurter à la réalité physique de la vitesse de la lumière.  Du lundi noir du 19 octobre 1987 au 23 mars 2012 qui verra Bats Global Markets Inc. perdre l’équivalent de sa valeur en 900 millisecondes, en passant par le krach éclair du 6 mai 2010, se donne à lire l’histoire fulgurante d’hommes qui se dépossèdent du temps lui-même.

Il faudra concevoir un algorithme capable de gérer la priorité de temps.  Puis soumettre les humains à la temporalité des ordinateurs.  Ainsi débutera une nouvelle ère, celle du soulèvement des machines.

Au temps où le trading à haute fréquence se heurte à l’impasse qui est celle de sa propre définition, où il impose de scinder le temps en intervalles qui n’ont plus rien de tangibles pour l’être humain, où, le 1 août 2012, Knight Capital, le plus gros opérateur de marché, sera coulé par un algorithme test  « échappé » créé par lui-même, où les acteurs réels ne portent plus des noms humains mais d’algorithme (Sumo, Shark, Iceberg, Oasis, Razor, etc…), en ces temps « de soulèvement des machines » l’histoire même de leur avènement ne peut plus être contée que par ce à quoi il aboutit.

Comme certains étudiants, je vis en colocation.  Ceux qui partagent le réfrigérateur avec moi s’appellent Guerilla, Stealth, Sumo, Blast, Iceberg et Shark.  Je passe mes journées à les observer attentivement.  Je traville de 9 h 30 à 16 heures, sans relâche.  Je m’appelle Sniper et je suis un algorithme

Le 23 mars 2012, une compagnie du nom de Bats Global Markets Inc. fit son entrée en Bourse sur les marchés américains.  La cotation de la société commença à 11 heures 14 minutes 18 secondes et 436 millisecondes, au prix de 15.25 dollars l’action.  A 11 heures 14 minutes 19 secondes et 336 millisecondes, soit 900 millisecondes plus tard, la valeur du titre n’était plus que de 0.2848 dollar, et 1 seconde et demie après le début de la cotation, sa valeur était descendue à 0.0002 dollar.  En 1 seconde et demie, la valeur boursière de la compagnie passa de 91 millions de dollars à presque rien.

Décidément les chemins de la compréhension de notre « réalité » passent par des Zones Sensibles.

Sniper, 6, 2013, Zones Sensibles.

Lien Permanent pour cet article : https://www.librairie-ptyx.be/6-de-sniper/

Laisser un commentaire

Votre adresse ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.