« Amuleto » de Roberto Bolano.

Le 18 septembre 1968, l’armée mexicaine envahissait l’université de Mexico City. Pendant les 15 jours que durerait l’occupation, Alcira Soust Scaffo, une enseignante précaire présente à l’université au moment de l’invasion, allait rester cachée dans les toilettes de la faculté des Lettres. À la fin du mouvement, elle deviendrait pour les étudiants une figure légendaire de la résistance. D’une santé mentale fragile, l’uruguayenne d’origine était poète et connaissait très bien l’ensemble du milieu poétique de la capitale mexicaine. Elle mourra en 1997 à Montevideo où elle était revenue depuis 1988. Sous la plume de Roberto Bolano, Alcira Soust Scaffo devient Auxilio Lacouture, la « mère de tous les poètes ».

[il] dit que oui, ce qui indiquait qu’il ne faisait pas du tout dans la folie mais qu’en revanche il faisait beaucoup dans la littérature.

Mêlant littérature et réel dans un maelstrom qui ne s’empêtre pas des conventions temporelles, Amuleto est un condensé des thèmes et de la façon de l’écrivain chilien. Au gré des souvenirs chaotiques d’Auxilio Lacouture, c’est tout le microcosme du milieu poétique de Mexico des années 60 et 70 qui se trouve évoqué. Et, par lui, mais en filigranes, celui des enjeux politiques du temps. Qui, finalement, peut le mieux dire cette consanguinité de la poésie et de la politique, de la littérature et de la folie (comme le politique l’est par temps troublés, le poète est toujours par essence un dissident) si ce n’est une femme-poète devenue par devers elle symbole d’une résistance. Si Auxilio est mère des poètes, c’est sans doute car elle est cette figure de la méprise sur laquelle s’ente forcément toute poésie : peureuse prise pour résistante, amatrice de hauteurs esthétiques mais réfugiée dans les toilettes, professeure et folle. Bien loin d’incarner un choc des contraires, elle parait au contraire réaliser en elle la parfaite synthèse qui fonde le poétique.

Et c’est à cet instant que le temps s’arrête à nouveau, une image éculée s’il en est, car le temps ou bien ne s’arrête pas ou est arrêté depuis toujours, disons donc que le continuum temporel subit un frisson, ou disons que le temps ouvre ses grosses pattes et se penche et se met la tête entre les cuisses et me regarde à l’envers, tout juste quelques centimètres au-dessous du cul, et me fait un clin d’œil fou, ou disons que la pleine lune ou le croissant de lune ou l’obscur dernier quartier de lune du D.F. revient se glisser sur les carreaux des toilettes des femmes du quatrième étage de la faculté de philosophie et lettres, ou disons qu’un silence d’enterrement s’étend sur le café Quito et qu’on n’entend plus que le murmure des fantômes de la cour de Lilian Serpas et qu’une fois encore je ne sais plus si je suis en 68 ou en 74 ou en 80 ou si pour en finir je ne m’approche pas comme l’ombre d’un navire naufragé du bienheureux an 2000 que je ne verrai pas.

Magique au sens plein du terme, la prose de Bolano réalise le programme décrit, malgré elle, par Axilio. Faisant comme affleurer à la conscience ce qu’on savait déjà, elle est ce chant (qui est toujours chant d’amour, quelques atours qu’il revête) qui tout à la fois nous décille et nous protège. Une amulette…

J’ai alors su ce que je savais et une joie fragile, tremblante, s’installa dans mes jours.

Roberto Bolano, Amuleto in Œuvres Complètes Tome 1, L’Olivier, trad. Robert Amutio.

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