« Arcueil » de Aleksandar Becanovic

 

Ou.

Il y a le Marquis de Sade figure de la révolution sexuelle. Il y a le Marquis de Sade figure de proue de la gauche libertaire. Il y a le Marquis de Sade simple criminel et pervers notoire. Il y a le Marquis de Sade réactionnaire. Il y a le Marquis de Sade figure de l’écrivain de génie incompris. À part sans doute un Marquis de Sade bon père de famille ou un Marquis de Sade calotin, l’illustre Marquis fut et est encore ramené à des fonctions et des valeurs d’exemples aussi diverses qu’antagonistes. Volonté de plaquer sur une figure emblématique car sulfureuse les préoccupations révolutionnaires d’une époque ou méconnaissance triviale, il est un fait certain que la figure du « divin Marquis » divise autant qu’elle attire. Et les événements d’Arcueil, qui ont fondé le « mythe », trouvent, en fonction des thèses divergentes qu’est censé appuyer le Marquis, des explications radicalement différentes et incompatibles entre elles.

Ainsi qu’il me l’a dit, et quoique ne doutant pas pour sa part de leur véracité, les faits ne sont pas entièrement établis car une foultitude d’événements sont ombrés de doute et sans témoins désireux d’engager leur autorité personnelle  afin que les détails essentiels apparaissent au grand jour.

À proprement parler, l’auteur ne se donne pas ici pour rôle de retrouver la vérité du Marquis de Sade, mais plutôt d’en questionner l’impossible postérité. En croisant les intervenants et les paroles – une lettre du Marquis, un journal, un « narrateur objectif », le témoignage de Rose Keller, etc. – Aleksandar Becanovic met en évidence l’impossibilité qu’il y a à déceler puis dire la vérité d’un fait, et plus encore à saisir la vérité de la personne qui l’a commis, quand ce fait et cette personne ont fait l’objet d’un traitement médiatique d’ampleur. Ce qui s’est passé réellement dans cette chambre à Arcueil, dont dépendra l’historicité du Marquis de Sade, ne peut être découvert et dit indépendamment de la suspicion ou de la confiance qu’on accordera à telle ou telle parole. Le Marquis de Sade est-il un simple pervers ou un tortionnaire sanguinaire ? Rose Keller n’est-elle bien que l’innocente victime ? Seul le doute est certain. Et le surcroît considérable d’attention que sa médiatisation engendrera ne fera qu’en démultiplier les effets.

pourquoi la victime a-t-elle toujours les yeux stupéfaits?

pourquoi la victime a-t-elle toujours les yeux apaisants?

pourquoi la victime a-t-elle toujours les yeux vides?

Arcueil ne vante pas le doute. Aleksandar Becanovic n’est pas le défenseur ardent d’un scepticisme échevelé. Mais, en le mettant habilement en scène, il alerte sur l’irrémédiable fragilité de tout fait et de la nécessaire méfiance à accorder à ce que la postérité bâtit sur celui-ci. Et cela quand bien même ce scepticisme construirait aux faits eux-mêmes des vérités plurielles.

C’est le devoir de tout véritable écrivain que d’informer totalement un auditeur attentif sur un événement qui l’intéresse, dans le respect des principes et du drame et de la vérité.

Aleksandar Becanovic, Arcueil, 2019, Do, trad. Alain Cappon.

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