« Bas la place y’a personne » de Dolores Prato.

 

La vérité jamais ne chassa le doute.

Née en 1892 d’une relation adultère, reconnue sur le tard, Dolores Prato sera placée par sa mère chez un oncle prêtre et sa sœur vieille fille, habitants de la petite ville de Treja dans les Marches. Bas la place y’a personne est le récit par elle-même de son enfance.

Les gens ne me parlaient pas, mais les choses, si; elles étaient foules; elles remplissaient la maison.

Peut-être lit-on moins maintenant qu’on ne s’essaie à écrire. Et dans ces tentatives, souvent, la vie intime forme le fond de la chose écrite. Qui raconte sa jeunesse traumatique sans fard, l’absence de fard étant censée servir seule de processus esthétique, qui utilise la mort des suites d’une longue maladie d’un être aimé pour abreuver une fiction « librement inspirée des faits », qui prétendra trouver dans « l’intime d’une vie cabossée » de quoi inspirer une « prose aussi libre que la vie à laquelle aspirait son auteur.e.trice »*… Tout cela s’appuyant sur un truisme aussi définitif qu’imparable : comme chaque vie est singulière, la mienne l’est aussi, j’ai donc le droit de l’exprimer et de considérer que cette expression, singulière elle aussi, est aussi légitime que nécessaire. C’est oublier deux faits essentiels : premièrement, si toute existence est bien entendu unique, l’intérêt que l’on peut légitimement avoir pour l’une qui n’est pas la sienne est inversement proportionnel à celui que l’on portera à sa propre vie, et ce n’est donc que très rarement – en fait jamais – que l’on désirera prendre le temps – en fait le perdre – de lire une vie plutôt que vivre la sienne ; deuxièmement, si chaque vie est bien singulière, il convient toujours, pour l’exprimer, d’utiliser un langage dont les fondements doivent être reconnus par le plus grand nombre pour pouvoir être lu mais dont l’expression ne doive pas recourir aux lieux communs sous peine de faire verser ce fameux « singulier » dans le commun le plus indiscernable. Chaque vie est singulière, certes, mais souvent, la meilleure façon d’en faire paraître une d’une banalité désespérante est de chercher à l’exprimer.

Il faisait un autre jeu merveilleux avec l’orange. « Attention » disait-il. Il la coupait en spirale tout autour de façon tellement parfaite qu’il mettait dans mon assiette une orange complètement nue; avec le ruban en spirale qui remplissait la sienne et un toucher de tous ses doigts, il reconstruisait parfaitement. Une spirale cosmique se recomposait en unité astrale. Je ne pensais certes pas avec ces mots, mais de ces mots il y avait l’émerveillement.

Comme chacune, l’enfance de Dolores Prato est donc bien exceptionnelle. Tout le monde n’est pas bâtard. Tout le monde ne fut pas éduqué par un oncle prêtre, érudit, chasseur et rêvant d’émigrer aux Etats-Unis, et par une tante vieille fille, à l’affection gênée et parcimonieuse. Tout le monde n’a pas grandi dans une ville des Marches, à l’aube miséreuse d’un siècle douloureux. Tout le monde n’entend pas les pas d’un enfant mort. Tout le monde ne se lie pas d’affection avec un perroquet. Mais, surtout, personne ne l’évoque ainsi.

J’ai entendu dire que ma vie à Treja fut désolée. Je n’en suis pas convaincue. À moins que la désolation ne fût cette chose que je sentais en moi et autour de moi dont jamais je n’aurais su dire ce que c’était. Si c’était désolation il faut dire alors que la désolation aussi est ponctuée de merveilles.

Chaque chose, chaque être, animé ou non, recèle des mondes. Et Dolores Prato réussit à les dire. Non pas uniquement en les épuisant sous les coups de butoir d’un ressassement, mais en multipliant les approches. En chahutant la syntaxe, en omettant là un verbe, là un sujet. En construisant à la chose, souvent disparue, une expression qui en dit l’inaltérable beauté. Un accès dont la beauté pouvait demeurer indépendamment de la chose elle-même. Bâtarde, elle aura compris que se dire ne se pouvait que dans une langue bâtarde. Sans prétention aucune mais avec une application pointilliste, elle aura dressé à la littérature l’un de ses monuments les plus touchants et les plus justes, jusqu’à sa dernière phrase.

Dolores Prato, Bas la place y’a personne, 2018, Verdier, trad. Laurent Lombard & Jean-Paul Manganaro.

*éditeur également, il se peut que certains exemples (ils sont légion) soient tirés de notre propre expérience…

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(2 commentaires)

    • Jean-Paul Manganarp on 21 septembre 2018 at 1 h 22 min
    • Répondre

    Très beau texte, très belle analyse, très sensible,
    Jean-Paul Manganaro

    1. très belle traduction…

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